


{"id":2639,"date":"2018-11-10T21:31:45","date_gmt":"2018-11-10T20:31:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=2639"},"modified":"2018-11-10T21:31:45","modified_gmt":"2018-11-10T20:31:45","slug":"les-radiations-invisibles-20-msv-de-bruno-meyssat","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/les-radiations-invisibles-20-msv-de-bruno-meyssat\/","title":{"rendered":"Les radiations invisibles : 20 mSv de Bruno Meyssat"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><em>20 mSv<\/em> de Bruno Meyssat, 06-14 novembre 2018,<br \/>\nMC2 Grenoble<\/p>\n<p><em>\u2014 Par J\u00e9r\u00e9mie Majorel<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2647 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/20-mSv-600x338.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"338\" \/>Bruno Meyssat poursuit dans ce nouveau spectacle l\u2019alliage qui le singularise au sein du th\u00e9\u00e2tre contemporain\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, enqu\u00eate documentaire, processus collectif, maturation d\u2019un sujet, impr\u00e9gnation in situ, lectures, rencontres, entretiens, sur un long temps, parfois plusieurs ann\u00e9es\u00a0; de l\u2019autre, shamanisme, du nom de sa compagnie Th\u00e9\u00e2tres du Shaman, en r\u00e9f\u00e9rence notamment \u00e0 une \u00e9tude fameuse de Claude L\u00e9vi-Strauss sur \u00ab\u00a0l\u2019efficacit\u00e9 symbolique\u00a0\u00bb d\u2019un chant indien destin\u00e9 aux accouchements difficiles (recueillie dans <em>Anthropologie structurale<\/em>, 1958), shamanisme qu\u2019on retrouve chez Meyssat dans sa direction d\u2019acteurs et dans l\u2019aura que rev\u00eat le moindre objet sur sc\u00e8ne.<br \/>\nApr\u00e8s Hiroshima, les naufrages de p\u00e9troliers, la crise des subprimes, la dette grecque, les missions Apollo, Meyssat aborde Fukushima (mars 2011) comme point d\u2019entr\u00e9e dans la question de l\u2019omnipr\u00e9sence des centrales nucl\u00e9aires, sources av\u00e9r\u00e9es ou potentielles de catastrophes humaines et \u00e9cologiques, depuis Tchernobyl en 1986 jusqu\u2019\u00e0 La Hague en Normandie aujourd\u2019hui. Le titre du spectacle renvoie au 20 millisieverts au-dessous desquels l\u2019ordre d\u2019\u00e9vacuation est lev\u00e9 dans la pr\u00e9fecture de Fukushima selon la politique de retour actuellement men\u00e9e alors que la norme accept\u00e9e pour la sant\u00e9 publique dans les autres pr\u00e9fectures du Japon en reste au drastique 1 millisievert.<br \/>\nMeyssat ne traite pas son sujet via une forme strictement documentaire, didactique ou militante. Son spectacle n\u2019offre pas non plus de reconstitution des \u00e9v\u00e9nements ni ne joue sur une pseudo-immersion du spectateur. Sa vis\u00e9e est infiniment plus difficile, fragile et n\u00e9cessaire\u00a0: rendre sensibles les archives, fragments de discours ou objets inertes, dont s\u2019emparent les acteurs, par s\u00e9quences successives et gestes shamaniques o\u00f9 le sens chemine peu \u00e0 peu en nous, ou au contraire s\u2019impose avec la force d\u2019une \u00e9vidence.<br \/>\nQue le spectacle ait pu me rappeler \u00e0 plusieurs reprises le d\u00e9but des <em>Bacchantes<\/em> mont\u00e9 par Gr\u00fcber en 1974 mesure \u00e0 quelle exigence esth\u00e9tique Meyssat confronte les mat\u00e9riaux documentaires glan\u00e9s en amont\u00a0: sc\u00e9nographie, con\u00e7ue avec Pierre-Yves Boutrand, d\u2019une blancheur clinique, dont le feuillet\u00e9 d\u00e9voile d\u2019immenses panneaux au lointain sur lesquels la lumi\u00e8re froide de Romain de Lagarde produit des reflets cuivr\u00e9s ou argent\u00e9s, tout ceci associ\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9sence brute d\u2019\u00e9l\u00e9ments naturels (eau, terre)\u00a0; acteurs \u2012 Philippe Cousin, Elisabeth Doll, Yassine Harrada, Julie Moreau, Mayalen Otondo et Jean-Christophe Vermot-Gauchy \u2012 qui peuvent atteindre des \u00e9tats de transe quasi animale, ou de transissement subit, de \u00ab\u00a0sur-marionnette\u00a0\u00bb (Craig), ou de rictus gla\u00e7ants, en un jeu o\u00f9 l\u2019exc\u00e8s est d\u2019autant plus perturbant que neutralis\u00e9, o\u00f9 les acteurs sont parfois litt\u00e9ralement emball\u00e9s dans des camisoles de plastique (on pense cette fois aux v\u00eatements-emballages\u00a0de Kantor).<br \/>\nComment rendre sensible une archive comme le rapport PAREX sur le \u00ab\u00a0Retour d\u2019exp\u00e9rience de la gestion post-accidentelle de l\u2019accident de Tchernobyl dans le contexte bi\u00e9lorusse\u00a0\u00bb remis \u00e0 l\u2019Autorit\u00e9 de S\u00fbret\u00e9 Nucl\u00e9aire en 2007, pas moins de 63 pages indigestes pour le profane, mais dont le spectacle projette ou donne \u00e0 entendre quelques extraits choisis\u00a0? Une actrice soul\u00e8ve difficilement une grosse pierre et la laisse tomber avec fracas (c\u2019\u00e9tait donc bien une vraie pierre) sur un petit matelas une place d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 m\u00eame le plateau, comme pour nous faire ressentir les mesures de s\u00e9curit\u00e9 d\u00e9risoires qui avaient \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9es en cas de probl\u00e8me majeur dans la centrale ukrainienne tristement c\u00e9l\u00e8bre, ainsi que le travail de Sisyphe que repr\u00e9sente le colmatage des d\u00e9g\u00e2ts irr\u00e9versibles tent\u00e9 depuis lors. C\u2019est du moins ce qu\u2019on peut se dire \u00e0 part soi en assistant \u00e0 cette s\u00e9quence, et bien d\u2019autres choses, ou absolument rien, car on ne peut rester passif face \u00e0 un spectacle de Meyssat, qui sans cesse mobilise notre capacit\u00e9 interpr\u00e9tative, au sens \u00e0 la fois intellectuel et musical, nous rendant co-responsable du spectacle en cours, non sans m\u00e9nager quelques moments de respiration, quelques images sc\u00e9niques davantage redondantes ou convergentes.<br \/>\nAinsi, lors d\u2019une s\u00e9quence centr\u00e9e sur la difficult\u00e9 \u00e0 d\u00e9finir la dose de radioactivit\u00e9 au-del\u00e0 de laquelle l\u2019\u00eatre humain court un r\u00e9el danger, une scie circulaire suspendue \u00e0 un fil oscille dangereusement entre les acteurs pendant qu\u2019on entend ce qui semble \u00eatre un morceau strident de scie musicale, nous faisant ainsi prendre conscience de mani\u00e8re concr\u00e8te du danger radioactif, d\u2019autant plus effectif qu\u2019invisible, inodore, indolore, ind\u00e9tectable par nos cinq sens, suscitant souvent l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 des premiers concern\u00e9s. Meyssat sait aussi m\u00e9nager des zones d\u2019humour (noir) comme lorsqu\u2019il donne \u00e0 entendre Jean-Bernard L\u00e9vy, PDG d\u2019EDF, interrog\u00e9 \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e nationale par la d\u00e9put\u00e9e Barbara Pompili, d\u00e9plorant l\u2019interruption pendant quinze ans de la construction de nouvelles centrales nucl\u00e9aires en France, ce qui aurait ob\u00e9r\u00e9 nos comp\u00e9tences reconnues en la mati\u00e8re, pr\u00f4nant au contraire une reprise des constructions et une continuit\u00e9, tout comme un cycliste professionnel ne doit pas cesser de s\u2019entra\u00eener pour rester performant\u00a0!<br \/>\n<em>20 mSv<\/em> est une ar\u00e8ne o\u00f9 se confrontent des analogies concurrentes pour tenter d\u2019appr\u00e9hender ce qui \u00e9chappe au(x) sens. \u00c0 celle, moins cycliste que cynique, du PDG d\u2019EDF, Meyssat oppose une m\u00e9taphore qu\u2019il file aussi bien par des t\u00e9moignages de survivants que par les corps expos\u00e9s, chosifi\u00e9s, mis \u00e0 nu, manipul\u00e9s, d\u00e9mantibul\u00e9s, des acteurs\u00a0: la radioactivit\u00e9 est un viol du corps. Fine poussi\u00e8re ou rayonnement, elle se d\u00e9pose sur les v\u00eatements, puis sur la peau, elle p\u00e9n\u00e8tre dans le sang, elle s\u2019immisce dans les poumons, gagne les organes de reproduction. La radioactivit\u00e9 instaure une r\u00e9duction radicale de l\u2019\u00eatre humain \u00e0 un programme g\u00e9n\u00e9tique ind\u00fbment d\u00e9r\u00e9gl\u00e9, \u00e0 un f\u0153tus transperc\u00e9 de toutes parts, au r\u00e8gne d\u2019un corps anatomique et m\u00e9dicalis\u00e9, d\u2019une mort \u00e0 petits feux. Nous ne sommes plus qu\u2019un paquet de g\u00e8nes, une vie nue, \u00e0 la merci d\u2019un biopouvoir ou d\u2019une biopolitique d\u2019\u00c9tat, comme auraient dit Foucault et d\u2019autres apr\u00e8s lui (Agamben, Esposito, Negri&#8230;).<br \/>\nReste en ma m\u00e9moire, entre autres, cet \u00e9tendoir \u00e0 linge, pos\u00e9 l\u00e0 sur un coin du plateau, qui peut passer inaper\u00e7u, ou au contraire para\u00eetre incongru, puis qui prend sens au fur et \u00e0 mesure des t\u00e9moignages projet\u00e9s, diffus\u00e9s, prof\u00e9r\u00e9s, de l\u2019utilisation d\u00e9cal\u00e9e, \u00e9trangement inqui\u00e9tante, que font les acteurs de cet \u00e9tendoir. L\u2019objet banal embl\u00e9matise ici tout un tragique quotidien, le d\u00e9laissement par les responsables politiques de vies qui ne comptent plus pour rien, pour lesquelles \u00e9tendre ou non son linge, selon l\u2019orientation du vent qui charrie les poussi\u00e8res radioactives, devient une question de vie ou de mort lente, ces m\u00eames poussi\u00e8res qu\u2019un acteur rend visibles en trempant sa chemise blanche immacul\u00e9e dans de l\u2019eau claire\u00a0: juste m\u00e9taphore cette fois de ce que tente le spectacle lui-m\u00eame avec son sujet \u00e0 la fois si vaste et si \u00e9vanescent. La pierre, l\u2019\u00e9tendoir, la chemise, le corps, etc., chacun est un \u00ab\u00a0calme bloc ici-bas chu d\u2019un d\u00e9sastre obscur\u00a0\u00bb (Mallarm\u00e9)\u00a0: st\u00e8le muette de col\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>20 mSv de Bruno Meyssat, 06-14 novembre 2018, MC2 Grenoble \u2014 Par J\u00e9r\u00e9mie Majorel Bruno Meyssat poursuit dans ce nouveau spectacle l\u2019alliage qui le singularise au sein du th\u00e9\u00e2tre contemporain\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, enqu\u00eate documentaire, processus collectif, maturation d\u2019un sujet, impr\u00e9gnation in situ, lectures, rencontres, entretiens, sur un long temps, parfois plusieurs ann\u00e9es\u00a0; de l\u2019autre, shamanisme, du nom de sa compagnie Th\u00e9\u00e2tres du Shaman, en r\u00e9f\u00e9rence notamment \u00e0 une \u00e9tude fameuse de Claude L\u00e9vi-Strauss sur \u00ab\u00a0l\u2019efficacit\u00e9 symbolique\u00a0\u00bb d\u2019un chant indien destin\u00e9<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":2647,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-2639","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/2639","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2647"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2639"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=2639"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}