


{"id":2664,"date":"2018-11-13T14:27:09","date_gmt":"2018-11-13T13:27:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=2664"},"modified":"2018-11-13T14:27:09","modified_gmt":"2018-11-13T13:27:09","slug":"untitled-de-zoukak-dans-les-prisons-syriennes-et-au-dela","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/untitled-de-zoukak-dans-les-prisons-syriennes-et-au-dela\/","title":{"rendered":"Dans les prisons syriennes et au-del\u00e0"},"content":{"rendered":"<p class=\"rtejustify\" style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/zoukak.org\/events\/perfomance-untitled\"><em>Untitled<\/em><\/a><br \/>\n\u2013 mis en sc\u00e8ne par\u00a0<span class=\"s1\">Omar Abi Azar, du<\/span>\u00a0collectif Zoukak,<br \/>\nissu d&rsquo;un atelier conduit avec d&rsquo;anciens d\u00e9tenus politiques syriens.<br \/>\nCl\u00f4ture du Festival Sidewalks 2018 \u2013 le 11 novembre 2018 au\u00a0<a href=\"http:\/\/zoukak.org\/\">Zoukak Studio<\/a>,<br \/>\nBeyrouth, Liban<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2666 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/45809659_1943922895691793_1264824631236231168_n-424x600.jpg\" alt=\"\" width=\"424\" height=\"600\" \/><\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>Au nord de Beyrouth, dans le quartier des Ports \u00e0 l\u2019ouest de Karantina, un minuscule immeuble est le rep\u00e8re du collectif Zoukak. Cr\u00e9\u00e9 en 2006 au moment du dernier conflit avec Isra\u00ebl, Zoukak t\u00e2che de lier pratiques th\u00e9\u00e2trales et engagement socio-politique\u00a0: des spectacles, des ateliers, des rencontres travaillent autour et avec la m\u00e9moire traumatis\u00e9e des r\u00e9fugi\u00e9s palestiniens et syriens, des femmes victimes de violence ou d\u2019enfants orphelins. \u00ab\u00a0Th\u00e9\u00e2tre d\u2019intervention en situation d\u2019urgence\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0approche th\u00e9rapeutique des drames de l\u2019histoire\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0action sociale engag\u00e9e\u00a0\u00bb, Zoukak s\u2019invente dans un contexte sans cesse mouvant, travaill\u00e9 par des brisures que le collectif t\u00e2che, si ce n\u2019est de r\u00e9parer, au moins de rendre visibles. Au risque aussi de troubler les fronti\u00e8res entre artistes et travailleurs sociaux ? Au risque aussi des illusions sur le travail de l&rsquo;art ?\u2026 Ce 11 novembre, le festival <em>Zoukak Sidewalks<\/em>\u00a0s\u2019achevait par la pr\u00e9sentation du spectacle <em>Untitled<\/em>, travail r\u00e9alis\u00e9 avec sept anciens d\u00e9tenus politiques en Syrie. Entre catharsis politique et atelier documentaire, les pi\u00e8ges sont nombreux qui feraient de ce spectacle un pur t\u00e9moignage donnant l\u2019illusion de soigner (et d\u2019en finir avec) une histoire en la racontant. Mais la force d\u2019un tel spectacle tient pr\u00e9cisant \u00e0 faire de ses pi\u00e8ges sa mati\u00e8re, et presque l\u2019objet du travail. L&rsquo;art comme th\u00e9rapie sociale ? Sc\u00e8ne du post-traumatique ? Ou pratique\u00a0 politique qui, en accordant toute sa place \u00e0 la maladresse, cherche \u00e0 interroger ce que peut l&rsquo;art face aux d\u00e9sastres de l&rsquo;Histoire, et ce qu&rsquo;il ne peut pas ? Mani\u00e8re de<\/b><\/span><span class=\"s1\"><b>\u00a0fabriquer du th\u00e9\u00e2tre contre lui-m\u00eame aussi, avec dignit\u00e9 et courage.<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Le studio th\u00e9\u00e2tre de la Zoukak Compagnie, pr\u00e8s de la Corniche du fleuve, est si plein de monde qu&rsquo;on peine \u00e0 respirer : est-ce la cl\u00f4ture du festival, le cocktail offert, ou la curiosit\u00e9 du spectacle de ce soir<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? D\u00e9j\u00e0, le trouble, un malaise aussi\u00a0: entre nous et les t\u00e9moignages des tortures subies par les prisonniers politiques syriens, il y aurait donc fatalement les verres de vin, les bises qui claquent, l\u2019\u00e9clatante joie de la jeunesse beyrouthine venue ici passer une <em>bonne soir\u00e9e<\/em>. Sans doute cette mondanit\u00e9 affich\u00e9e est-elle d\u00e9j\u00e0 tout un spectacle qu\u2019il faudrait regarder, de loin, comme tel \u2013 et que le spectacle tiendrait lui-m\u00eame \u00e0 distance l\u2019effondrement imminent d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 ingouvern\u00e9e et sur la br\u00e8che des guerres<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? R\u00e9flexe de survie ou illusion coupable<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? Fuite en avant<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? Il y aurait pourtant un autre th\u00e9\u00e2tre, une autre le\u00e7on. Pour rejoindre la parole vraie d\u2019un th\u00e9\u00e2tre politique, peut-\u00eatre faut-il <em>traverser<\/em>\u00a0les vanit\u00e9s des socialit\u00e9s bourgeoises<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? On sait d\u2019embl\u00e9e, en tous cas, qu\u2019ici le th\u00e9\u00e2tre est le pr\u00e9texte \u00e0 se retrouver. Pour le pire et le meilleur<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Dans la minuscule salle de spectacle, Omar Abi Azar, le metteur en sc\u00e8ne, tient \u00e0 nous dire un mot. Traduite en anglais par le co-metteur en sc\u00e8ne, Junaid Sarrieldeen, la parole se veut ici aussi sinc\u00e8re que joyeuse. Le spectacle auquel on va assister n\u2019en est pas un, plut\u00f4t le fruit d\u2019un atelier men\u00e9 avec sept anciens d\u00e9tenus syriens, et on devine qu\u2019il s\u2019agit en fait davantage que cela. Alors que pr\u00e8s de 1,5 million de r\u00e9fugi\u00e9s syriens ont trouv\u00e9 refuge au Liban \u2014 dont les infrastructures d\u00e9j\u00e0 fragiles sont celles d\u2019un pays de 4 millions d\u2019habitants \u2014, le th\u00e9\u00e2tre voudrait ici faire la preuve par l\u2019exemple de cet accueil, de l\u2019\u00e9coute de cette parole, et de la solidarit\u00e9 qu\u2019elle produit.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Sur le plateau, tous les signes de l\u2019accueil entre les peuples de M\u00e9diterran\u00e9e sont dispos\u00e9s\u00a0: une simple table, des verres de vin, du pain. L\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre ils viennent sur le plateau, l\u00e2chant dans un sourire\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est ici la cour martiale<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">?\u00a0\u00bb On y est. Le th\u00e9\u00e2tre comme lieu du proc\u00e8s, mais renvers\u00e9\u00a0: et par le rire, il s\u2019agira moins de r\u00e9clamer justice que de mettre en accusation les conditions de d\u00e9tention inhumaines, et de t\u00e9moigner du crime commis sur eux. Cour martial, o\u00f9 ce qui est jug\u00e9, c\u2019est la guerre sur les corps, et retourn\u00e9, le jugement des bourreaux par le cri des victimes.<\/span><\/p>\n<p><center><iframe loading=\"lazy\" style=\"border: none; overflow: hidden;\" src=\"https:\/\/www.facebook.com\/plugins\/post.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2Fzoukaktheatre%2Fphotos%2Fa.784613784956049%2F1945682032182546%2F%3Ftype%3D3&amp;width=500\" width=\"500\" height=\"364\" frameborder=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe><\/center><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Et d\u2019embl\u00e9e, on pressent toute l\u2019intelligence d\u2019un travail qui dira surtout les conditions de sa fabrique : intelligence qui sait donner tout le prix aux maladresses aussi, aux fragilit\u00e9s. Depuis la cour martiale \u00e0 la sc\u00e8ne, ce qui se l\u00e8ve, c\u2019est le lieu o\u00f9 on est pour le dire. Alors, la parole commence \u00e0 circuler, et chacun l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre \u2014 proc\u00e9d\u00e9 qui sera celui de tout le spectacle \u2014 d\u00e9crira son lieu de d\u00e9tention. On se souvient du d\u00e9but du <em>Mariage de Figaro<\/em>, o\u00f9 le personnage mesure la chambre, la sc\u00e8ne. Ici, la cellule mesure quelques m\u00e8tres o\u00f9 s\u2019entasse une dizaine de d\u00e9tenus. Les sept prisonniers d\u00e9crivent chacun une prison diff\u00e9rente\u00a0: l&rsquo;un a \u00e9t\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9 \u00e0 Palmyre, l&rsquo;autre \u00e0 Saidnaya, un autre encore \u00e0 Rakka\u2026 On entend \u00e0 chaque fois les nuances pour dire la cellule \u2013 deux m\u00e8tres, trois m\u00e8tres, un peu plus, un peu moins \u2013, celles qui d\u00e9crivent les ouvertures minces par o\u00f9 l\u2019air entre ici, ou l\u00e0. Nuances<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? Ou distinction essentielle dans un monde si r\u00e9duit que tout est consid\u00e9rablement d\u00e9cisif. D\u00e8s lors, dans ce souci accord\u00e9 \u00e0 d\u00e9crire le mieux possible ces cellules, se donne \u00e0 entendre une parole de survie qui travaille \u00e0 rendre visible le monde qui reste, d\u2019autant plus puissant qu\u2019il est r\u00e9duit. \u00c9puiser la r\u00e9alit\u00e9 quand la r\u00e9alit\u00e9 du monde tient dans quelques m\u00e8tres\u00a0: et \u00e9prouver par l\u00e0 la libert\u00e9 qui reste, qui tient peut-\u00eatre \u00e0 un pas, quelques centim\u00e8tres o\u00f9 faire un geste. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">\u00c9videmment, la description du lieu ne peut que renvoyer au th\u00e9\u00e2tre\u00a0: faire loger dans quelques m\u00e8tres toute une vie, n\u2019est-ce pas la fonction m\u00eame de la sc\u00e8ne<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? Les lieux se renversent\u00a0: et l\u2019espace r\u00e9duit du plateau sert \u00e0 \u00e9voquer l\u2019espace de la cellule, mais justement par son envers\u00a0: la r\u00e9duction y est, ici, l\u2019espace absolu et <em>potentiellement<\/em> infini, parce que vide, de tous les espaces possibles, y compris la prison. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Quand la description des lieux s\u2019ach\u00e8ve, comme pris de vertige, le spectacle revient sur lui-m\u00eame et les mots pour le dire. Patiemment, on prend soin de nous expliquer leur vocabulaire. Ce que veut dire \u00eatre de <em>nuit\u00a0<\/em>(pour guetter les arriv\u00e9es intempestives du gardien), ou ces mots qui d\u00e9signent singuli\u00e8rement l\u2019ouverture sur les murs, les tortures, les horaires\u2026 Si la prison est un autre monde, c\u2019est aussi un autre langage. Ou plut\u00f4t\u00a0: comme autre monde, il poss\u00e8de aussi son langage. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Espace et langue immanents, le r\u00e9el qui se dresse devant nous comme contre-monde porte tous les stigmates d\u2019une sc\u00e8ne. Cette sc\u00e8ne nous est ainsi racont\u00e9e dans son quotidien banal et sordide\u00a0: <a href=\"https:\/\/fr.euronews.com\/2017\/12\/22\/dans-les-prisons-en-syrie-la-torture-est-systematique\">brimades, tortures, organisation de la peur\u2026<\/a> Mais ces horreurs nous sont racont\u00e9es aussi depuis les strat\u00e9gies foment\u00e9es pour les contourner, ou au moins ruser avec elles et rendre cette vie vivable, vivante encore. Ainsi des r\u00e9serves de nourriture qu\u2019on fait en secret pour c\u00e9l\u00e9brer l\u2019anniversaire d\u2019un cod\u00e9tenu.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Nouvelle interruption\u00a0: dans ce d\u00e9ploiement de l\u2019espace, de la langue et d\u00e9sormais de la sc\u00e8ne carc\u00e9rale, le risque est de faire du th\u00e9\u00e2tre une prison, une prison qui r\u00e9p\u00e8terait th\u00e9\u00e2tralement la prison, la rejouerait dans son espace clos\u2026 Comment <em>s\u2019en sortir<\/em><\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? Soudain, en silence, et pendant de longues minutes, commence la chor\u00e9graphie des gestes\u00a0: s\u2019allonger, dormir serr\u00e9s les uns contre les autres, boire, se laver, prier, se battre, s\u2019ennuyer, chercher du repos, s\u2019\u00e9tirer\u2026 Gestes m\u00e9caniques et devenus naturels, gestes inscrits d\u00e9sormais dans leur corps, gestes qui leur sont propres. Gestes qui rel\u00e8vent d\u2019une technique des corps. S\u2019ils ne sont pas acteurs, ils font ici la preuve d\u2019une ma\u00eetrise d\u2019une syntaxe corporelle que leur a attribu\u00e9e, \u00e0 leur corps d\u00e9fendant, le quotidien en prison. Et quand ils sont lib\u00e9r\u00e9s de ce quotidien, le corps demeure une m\u00e9moire\u00a0: d\u00e8s lors, quand cette m\u00e9moire est activ\u00e9e en dehors de la prison, il s\u2019agit moins de retourner en prison, que de retourner sur elle les signes qui la d\u00e9signent, et qui t\u00e9moignent \u2013 plus s\u00fbrement que des mots \u2013 de leur d\u00e9livrance. D\u00e9livrer des gestes depuis la d\u00e9livrance des corps, tel est, durant ce silence \u00e9tal le travail \u00e0 l\u2019\u0153uvre qui retourne le th\u00e9\u00e2tre sur lui-m\u00eame.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 \u00a0<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Car ici, ces hommes jouent leur propre r\u00f4le\u00a0: mais quel r\u00f4le<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? De prisonnier, ou de d\u00e9tenus sortis de prison<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? D\u2019acteurs jouant aux prisonniers qu\u2019ils \u00e9taient<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? D\u2019hommes qui demeureront pour toujours d\u2019anciens d\u00e9tenus<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? Ainsi s\u2019\u00e9labore, sans rien d\u2019autre que leur corps, sur le plateau nu d\u2019un th\u00e9\u00e2tre minuscule, le spectaculaire d\u2019une r\u00e9flexion sur la nature d\u2019un acteur, sa technique, les gestes qu\u2019on demande de faire en absence de tout ce qu\u2019il leur donnait un contenu en prison (on se verse ici de l\u2019eau sans eau, on s\u2019appuie sur des murs invisibles\u2026) Gestes fant\u00f4mes\u00a0:<\/span><span class=\"s1\">\u00a0fant\u00f4mes de geste, jouant avec les fant\u00f4mes comme autant de <em>partenaires invisibles<\/em>. Gestes qu\u2019ils s\u2019appliquent \u00e0 ex\u00e9cuter comme un kata, et comme une peine\u00a0: sur le mince fil qui s\u00e9pare geste de l\u2019ali\u00e9nation et lib\u00e9ration par les gestes\u2026<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">On comprend pourquoi, imm\u00e9diatement apr\u00e8s cette longue et belle s\u00e9quence silencieuse, il faut s\u2019\u00e9vader\u00a0: s\u2019\u00e9vader du th\u00e9\u00e2tre. Alors, on sort de la cl\u00f4ture de la sc\u00e8ne, on vient briser la frontalit\u00e9 pour enfin donner \u00e0 voir ce th\u00e9\u00e2tre comme ce qu\u2019il est\u00a0: un espace clos. On monte dans les gradins, et on partage le pain (celui de l\u2019anniversaire\u2026) avec les spectateurs. Est-ce que nous devenons, nous, spectateurs, cod\u00e9tenus de la fable qu\u2019on nous raconte<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? Ou est-ce par l\u00e0 que les d\u00e9tenus sortent de l\u2019espace ludique pour devenir des hommes de l\u2019espace (public), qui peuvent manger la m\u00eame nourriture, partager le m\u00eame espace (sensible) et le m\u00eame temps<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Depuis les gradins, se donne alors le r\u00e9cit de ce qui a \u00e9t\u00e9 perdu\u00a0: les plus belles ann\u00e9es. Ces prisonniers politiques ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus en Syrie pendant dix ou quinze ans. Ils avaient entre vingt et trente-cinq ans\u00a0: ce qu\u2019on leur a pris, ce sont ces ann\u00e9es-l\u00e0, que la libert\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui ne leur rendra jamais. R\u00e9cit de ce qui manque, que rien ne viendra combler\u00a0: que le th\u00e9\u00e2tre ne pourra que dire, et fouiller comme une blessure comme pour la raviver.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Mais on ne peut pas raconter\u00a0: c\u2019est impossible. Que faudrait-il faire\u00a0: montrer<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? C\u2019est l\u2019autre \u00e9cueil\u00a0: la tautologie du t\u00e9moignage qui ne peut t\u00e9moigner que de ce t\u00e9moignage\u2026\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">De retour sur le plateau, l\u2019un des acteurs souligne l\u2019\u00e9cueil. Raconter ne produit rien d\u2019autre que des mots\u00a0: la fantasme de s\u2019en lib\u00e9rer quand ils ne cessent pas de se heurter dans la prison des corps et des souvenirs. Col\u00e8re immense et digne de l\u2019un des hommes, \u00e0 laquelle ne peuvent r\u00e9pondre que les vains appels au calme de l\u2019autre. Comment <em>garder<\/em>\u00a0le calme<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? Comme on garde un prisonnier<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Il faudrait montrer, dit-il. Montrer quoi<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? Les traces de tortures<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? Les cigarettes \u00e9cras\u00e9es sur le cou<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? Mais l\u2019un dit qu\u2019il a eu les intestins broy\u00e9s et emm\u00eal\u00e9s\u00a0: comment le montrer<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">? \u00c9chec du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 montrer ce qui est int\u00e9rieur, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du corps et dans l\u2019esprit. Immense sentiment de violence\u00a0: \u00e9clats de voix, col\u00e8re\u00a0: sur le plateau, c\u2019est contre le th\u00e9\u00e2tre que se porte la col\u00e8re. Ici, on ne fait que dire, et rien ne passe dans les mots. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">On ne r\u00e9soudra pas cette impasse\u00a0: mais en la nommant, on travaillera au moins ce th\u00e9\u00e2tre comme limites, seuils entre l\u2019ali\u00e9nation et la lib\u00e9ration \u2014 et non comme illusoire et idyllique espace de la libert\u00e9. C\u2019est en montrant ces limites que le th\u00e9\u00e2tre ici p\u00e9trit sa propre mati\u00e8re pour se r\u00e9v\u00e9ler digne de sa t\u00e2che.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Ainsi, on per\u00e7oit combien\u00a0il s&rsquo;agit moins d&rsquo;\u00e9voquer la trajectoire inatteignable de ces hommes \u2013 destins proprement impartageables, litt\u00e9ralement inou\u00efs parce qu\u2019indicibles, invisibles parce qu\u2019impossibles \u00e0 montrer \u2013 que de fabriquer du th\u00e9\u00e2tre par le th\u00e9\u00e2tre, et rendre pr\u00e9hensibles ces impartageables et ces invisibles. Vers la fin du spectacle, l\u2019un de ces hommes justifiera le titre\u00a0: \u00ab\u00a0Untitled\u00a0\u00bb, parce qu\u2019il n\u2019y a pas de mot pour cela.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">On devine d\u00e8s lors pourquoi le spectacle avait commenc\u00e9 par revenir sur l\u2019espace et les mots, sur les gestes et les r\u00e9cits\u00a0: ici, on ne pourra dire que cela, que le th\u00e9\u00e2tre \u00e9choue \u00e0 repr\u00e9senter, mais cet \u00e9chec de la repr\u00e9sentation ouvre une br\u00e8che dans l\u2019exp\u00e9rience, celle qui d\u00e9visagerait l&rsquo;horreur, permettrait de ne pas s&rsquo;en tenir quitte par le d\u00e9sir vain de dresser sa pure image ou sa seule diction.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Finalement, le spectacle voudrait s\u2019arracher \u00e0 la col\u00e8re et au sordide. Et comme un passage oblig\u00e9, il \u00e9voquerait n\u00e9cessairement <em>les bons moments<\/em>. Le t\u00e9moignage de nouveau se met en crise et en accusation\u00a0: th\u00e9\u00e2tre qui ne cesse pas d\u2019interroger ses propres ressorts pour mieux les mettre en accusation, et se produire ainsi. \u00c9videmment, dans cet anti-t\u00e9moignage o\u00f9 chacun racontera ces joies de la prison, on n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 une sorte de <em>happy end<\/em>\u00a0\u00e0 usage cathartique., o\u00f9 le rire servirait d\u2019\u00e9purement des comptes, avec le risque limite de confondre humanisme et humanit\u00e9. Avec l&rsquo;ultime \u00e9cueil d&rsquo;un retour du refoul\u00e9 socio-culturel, o\u00f9 l\u2019art serait mis au service de l\u2019expression des douleurs pour s\u2019en d\u00e9barrasser par le sourire. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><em>In extremis<\/em>, le risque est de nouveau \u00e9vit\u00e9 \u2014 travers\u00e9, en fait. Car les meilleurs moments de la prison, c\u2019est toujours la sortie de prison. Mani\u00e8re de dire que la prison ne sera jamais l&rsquo;espace d&rsquo;une r\u00e9solution. Chacun de raconter ainsi les retrouvailles avec la famille. La joie de d\u00e9couvrir les proches vivants encore\u00a0: et m\u00eame, quelques ann\u00e9es plus tard, d\u2019\u00eatre l\u00e0 \u00e0 leur mort. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Le finale est le contraire d\u2019une catharsis\u00a0: aucune purgation qui nettoierait une plaie. \u00ab\u00a0Ni temps pass\u00e9 ni les amours reviennent\u00a0\u00bb apr\u00e8s les jours perdus, et les nuits d\u2019enfer. Seul demeure le \u00ab\u00a0je demeure\u00a0\u00bb des survivants<\/span><span class=\"s2\">\u2009<\/span><span class=\"s1\">; demeure qu\u2019a fabriqu\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre dans le temps fragile et provisoire conc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la vie. Demeure, comme une cellule ouverte, une maison travers\u00e9e par les cris des sergents, les bruits assourdissants encore des portes grin\u00e7antes\u00a0: demeure comme ce qui reste, que le th\u00e9\u00e2tre aura lev\u00e9 en d\u00e9pit de lui-m\u00eame, <em>malgr\u00e9<\/em> les pi\u00e8ges de la repr\u00e9sentation et de la c\u00e9r\u00e9monie sociale, et m\u00eame <em>avec<\/em> ces pi\u00e8ges. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Quand en sortant du th\u00e9\u00e2tre, fuyant les mondanit\u00e9s de nouveau (avec la crainte qu&rsquo;elles ne soient le v\u00e9ritable sens de ce spectacle\u2026), on marche dans Beyrouth en ruine et en construction \u2014 sans qu\u2019on sache ce qui tient de l\u2019une et de l\u2019autre \u2014, \u00e9videmment qu\u2019on marche dans l\u2019all\u00e9gorie de ce monde. Alors le t\u00e9moignage de ces hommes t\u00e9moigne aussi contre le th\u00e9\u00e2tre, ses pr\u00e9tendus pouvoirs. Spectacle qui dit ce que le th\u00e9\u00e2tre ne peut pas, ne pourra jamais. Par exemple lib\u00e9rer des hommes, gagner des combats. Mais qui fabriquera aussi sa possibilit\u00e9 : lever des corps, soulever des r\u00e9cits capables de d\u00e9visager le monde. T\u00e9moignage qui ne c\u00e8de ainsi pas \u00e0 la tentation de <em>porter plainte<\/em>\u00a0comme on porterait un drapeau dans le champ de bataille en esp\u00e9rant qu\u2019il tire des vrais coups. Le pass\u00e9 que ces hommes rapportent de leur vie serait plut\u00f4t parole vive pour aujourd\u2019hui, pi\u00e8ce \u00e0 apporter au proc\u00e8s tenu contre ce monde dressant des murs et des hommes comme des chiens. Th\u00e9\u00e2tre serait cela qui rendrait visibles ces murs et invisible leur r\u00e9alit\u00e9 de chair, possible la parole des corps sortis d\u2019eux, et impossible le monde apr\u00e8s eux.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Untitled \u2013 mis en sc\u00e8ne par\u00a0Omar Abi Azar, du\u00a0collectif Zoukak, issu d&rsquo;un atelier conduit avec d&rsquo;anciens d\u00e9tenus politiques syriens. Cl\u00f4ture du Festival Sidewalks 2018 \u2013 le 11 novembre 2018 au\u00a0Zoukak Studio, Beyrouth, Liban Au nord de Beyrouth, dans le quartier des Ports \u00e0 l\u2019ouest de Karantina, un minuscule immeuble est le rep\u00e8re du collectif Zoukak. Cr\u00e9\u00e9 en 2006 au moment du dernier conflit avec Isra\u00ebl, Zoukak t\u00e2che de lier pratiques th\u00e9\u00e2trales et engagement socio-politique\u00a0: des spectacles, des ateliers, des rencontres<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":2666,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-2664","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/2664","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2666"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2664"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=2664"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}