


{"id":2814,"date":"2019-04-07T20:03:29","date_gmt":"2019-04-07T18:03:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=2814"},"modified":"2019-04-07T20:03:29","modified_gmt":"2019-04-07T18:03:29","slug":"combat-de-femmes-et-de-loups-servier","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/combat-de-femmes-et-de-loups-servier\/","title":{"rendered":"Combat de femmes et de loups-Servier"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><em>Mon C\u0153ur<\/em>, de et par Pauline Bureau, Th\u00e9\u00e2tre de la Croix-Rousse (Lyon), 26-29 mars 2019<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2817 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Mon-Coeur-2-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nCr\u00e9\u00e9 au Volcan, sc\u00e8ne nationale du Havre, en f\u00e9vrier 2017, le spectacle de Pauline Bureau, qui tourne depuis lors, fait d\u00e9sormais corps avec son sujet \u2012 le scandale du Mediator \u2012 et participe \u00e0 sa fa\u00e7on de la lutte des victimes pour redonner une puissance d\u2019affirmation \u00e0 leur vie mutil\u00e9e. Ce m\u00e9dicament pour le diab\u00e8te \u00e9tait prescrit \u00e0 des femmes en surpoids comme coupe-faim. Il a occasionn\u00e9 des ann\u00e9es apr\u00e8s une vague d\u2019anomalies cardiaques, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019Ir\u00e8ne Frachon, pneumologue au CHU de Brest, ne milite pour son interdiction. Ce f\u00fbt la premi\u00e8re \u00e9tape d\u2019une prise de conscience chez les victimes, ignorant jusque-l\u00e0 les causes de leur mal, et d\u2019une bataille judiciaire <em>a priori<\/em> in\u00e9gale et sans fin contre les laboratoires Servier qui commercialisaient le produit.<br \/>\nL\u2019affaire r\u00e9v\u00e8le \u00e0 la fois la rapacit\u00e9 de laboratoires pharmaceutiques peu scrupuleux en mati\u00e8re de sant\u00e9 publique, la d\u00e9faillance d\u2019une institution de vigilance comme l\u2019Agence Nationale de S\u00e9curit\u00e9 du M\u00e9dicament \u2012 aussi opaque que son acronyme ANSM et garrott\u00e9e par des conflits d\u2019int\u00e9r\u00eat \u2012, l\u2019int\u00e9riorisation par certaines femmes d\u2019une normalisation du corps, impos\u00e9e par une soci\u00e9t\u00e9 phallocratique, la difficult\u00e9 extr\u00eame, mais pas l\u2019impossibilit\u00e9, de gagner un combat judiciaire, \u00e0 condition qu\u2019il se fasse collectif, contre une cohorte d\u2019experts et d\u2019avocats mandat\u00e9s par une multinationale \u2012 que celle-ci prosp\u00e8re dans le domaine de la sant\u00e9 ou ailleurs.<br \/>\n<b>Ch\u0153ur<\/b><br \/>\nLe point de vue adopt\u00e9 par Pauline Bureau est celui des victimes. Le personnage fictif de Claire Tabard (Marie Nicolle) r\u00e9sume leur combat \u00e0 chaque fois singulier mais indissociable d\u2019une dimension plurielle. H\u00e9ro\u00efser Ir\u00e8ne Frachon (Catherine Vinatier) aurait pu \u00eatre une tentation, au risque de d\u00e9politiser son action. Au contraire, celle-ci ne fait que des apparitions ponctuelles, au lointain, son t\u00e9l\u00e9phone la reliant aux innombrables femmes, dispers\u00e9es sur tout le territoire, qui sollicitent son aide ou l\u2019informent de leurs avanc\u00e9es ou d\u00e9boires en justice.<br \/>\nOn p\u00e9n\u00e8tre donc dans l\u2019intimit\u00e9 de Claire\u00a0: la relation fusionnelle avec son fils (Camille Garcia), le lien qui se distend avec son mari (Yann Burlot), le lien ind\u00e9fectible avec sa s\u0153ur qui n\u2019a jamais voulu se plier aux canons esth\u00e9tiques (Rebecca Finet, par elle la distribution \u00e9chappe \u00e0 l\u2019uniformit\u00e9 des corps f\u00e9minins que d\u00e9nonce le spectacle), jusqu\u2019\u00e0 son op\u00e9ration \u00e0 c\u0153ur ouvert, un c\u0153ur mis \u00e0 nu.<br \/>\nEn regard d\u2019un reportage t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 ou d\u2019un article de presse, le spectacle de Pauline Bureau \u2012 lui aussi pr\u00e9cis\u00e9ment document\u00e9 et \u00e9tay\u00e9 en amont par la rencontre d\u2019Ir\u00e8ne Frachon, de plusieurs victimes, d\u2019un de leurs avocats \u2012 permet de rendre sensible l\u2019abstraction des chiffres, des s\u00e9quelles d\u2019une op\u00e9ration, des minutes d\u2019un proc\u00e8s&#8230;, ce qui a pu \u00eatre insoutenable pour quelques spectateurs et spectatrices, pris entre le d\u00e9sir de rester et le besoin de sortir.<br \/>\n<strong>\u00ab\u00a0La sant\u00e9 c\u2019est la vie dans le silence des organes\u00a0\u00bb (Ren\u00e9 Leriche, chirurgien, 1936)<\/strong><br \/>\nLa vie quotidienne de la trentenaire est c\u00e9sur\u00e9e apr\u00e8s son op\u00e9ration. \u00ab\u00a0Mon c\u0153ur\u00a0\u00bb n\u2019est plus pour elle une formule d\u2019affection, mais un organe vital qui rappelle brutalement son existence concr\u00e8te au moment o\u00f9 il\u00a0dysfonctionne.<br \/>\nLes valves m\u00e9caniques font un bruit tel que Claire a du mal \u00e0 dormir \u00e0 cause des battements de son c\u0153ur r\u00e9par\u00e9. Son avocat les fait entendre au moment du proc\u00e8s. Sa vie s\u2019est rabougrie comme peau de chagrin\u00a0: elle ne peut plus danser ni faire l\u2019amour, encore moins avoir un deuxi\u00e8me enfant\u2026 Elle ne doit jamais oublier de prendre chaque jour un m\u00e9dicament qui fluidifie son sang et l\u2019expose ainsi \u00e0 une h\u00e9morragie au moindre petit choc. Autant rester recluse, se couper du monde.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2816 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Mon_coeur-3-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLe spectacle de Pauline Bureau rappelle certaines pi\u00e8ces marquantes de Jo\u00ebl Pommerat autour du monde de l\u2019entreprise et de th\u00e9matiques sociales (<em>Au Monde<\/em>, <em>Les Marchands<\/em>&#8230;). On retrouve une mani\u00e8re analogue d\u2019encha\u00eener des s\u00e9quences plus ou moins br\u00e8ves, de d\u00e9couper l\u2019espace par l\u2019ombre et la lumi\u00e8re, de diffuser certains morceaux de musique qui expriment ce que les personnages vivent d\u2019invivable, de troubler la s\u00e9paration entre leur univers mental et ce qui se passe au dehors\u2026 Si la metteuse en sc\u00e8ne-dramaturge verse parfois dans le larmoyant, notamment pour la relation m\u00e8re\/ enfant, deux s\u00e9quences sont particuli\u00e8rement r\u00e9ussies. L\u2019une est d\u00e9cisive\u00a0: la f\u00eate de mariage de sa s\u0153ur se transforme peu \u00e0 peu en danse macabre pour Claire, qui s\u2019\u00e9croule devant son fils, tandis qu\u2019on entend <em>Tom The Model<\/em> de Beth Gibbons &amp; Rustin Man, chanson m\u00e9lancolique dans la p\u00e9nombre et le scintillement des robes. Peu apr\u00e8s, un cardiologue diagnostique la valvulopathie et programme une intervention d\u2019urgence.<br \/>\nL\u2019autre, c\u2019est le proc\u00e8s, qui occupe environ le dernier tiers d\u2019un spectacle qui dure 2h. Il faut bien \u00e7a pour condenser des ann\u00e9es de proc\u00e9dure d\u2019indemnisation. Claire, assise au centre \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne sur une simple chaise, fait face \u00e0 son avocat, \u00e0 la juge, aux avocats et experts de Servier, attabl\u00e9s au lointain devant elle. L\u2019opposition entre le non-conformisme de l\u2019avocat de Claire (Nicolas Chupin) et la froideur proc\u00e9duri\u00e8re des employ\u00e9s de Servier tient en haleine. La lenteur de la justice est litt\u00e9ralement incarn\u00e9e par la juge au dos vo\u00fbt\u00e9 et aux d\u00e9placements lents (Sonia Floire), sa violence, par l\u2019objectivation du corps de Claire, qui doit laisser mesurer et photographier sa cicatrice, son r\u00e9sultat incertain, par une \u00e9criture qui \u00e9vite de raconter le proc\u00e8s depuis sa fin. Des actions en justice sont toujours en cours au dehors des th\u00e9\u00e2tres.<br \/>\nDosant rigueur documentaire, \u00e9paisseur du trait et subtilit\u00e9s d\u2019\u00e9criture, le spectacle de Pauline Bureau parvient \u00e0 susciter une \u00e9motion, un pathos, n\u2019ayons pas peur des gros mots, qui n\u2019est pas la n\u00e9gation du politique, mais sa lev\u00e9e\u00a0: des larmes politiques, une col\u00e8re politique, \u00e0 l\u2019instar de Claire qui la laisse enfin sourdre, quitte sa place assign\u00e9e, se l\u00e8ve, envoie voltiger la paperasse, refuse. Il y a longtemps que je n\u2019avais pas v\u00e9cu une telle suspension du temps entre la fin d\u2019un spectacle et le tonnerre d&rsquo;applaudissements\u00a0: un silence \u00e9mu, qui a boug\u00e9 les lignes.<br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em><strong>En tourn\u00e9e \u00e0 Quimper et \u00e0 Nice en mai 2019.\u00a0<\/strong><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mon C\u0153ur, de et par Pauline Bureau, Th\u00e9\u00e2tre de la Croix-Rousse (Lyon), 26-29 mars 2019 &nbsp; Cr\u00e9\u00e9 au Volcan, sc\u00e8ne nationale du Havre, en f\u00e9vrier 2017, le spectacle de Pauline Bureau, qui tourne depuis lors, fait d\u00e9sormais corps avec son sujet \u2012 le scandale du Mediator \u2012 et participe \u00e0 sa fa\u00e7on de la lutte des victimes pour redonner une puissance d\u2019affirmation \u00e0 leur vie mutil\u00e9e. 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