


{"id":2871,"date":"2019-06-15T19:08:15","date_gmt":"2019-06-15T17:08:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=2871"},"modified":"2019-06-15T19:08:15","modified_gmt":"2019-06-15T17:08:15","slug":"les-soeurs-walzer-de-malte-schwind-le-maitre-reveur","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/les-soeurs-walzer-de-malte-schwind-le-maitre-reveur\/","title":{"rendered":"Les s\u0153urs Walser\u2026 de Malte Schwind le ma\u00eetre r\u00eaveur"},"content":{"rendered":"<p class=\"rtejustify\" style=\"text-align: center;\">\u00a0<em><a href=\"https:\/\/www.ladeviation.org\/event\/la-promenade\/\">La Promenade\u00a0<\/a><\/em>de Robert Walser<br \/>\nmise en sc\u00e8ne de <span class=\"s1\">Malte Schwind, Cie En Devenir 2<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.ladeviation.org\">La D\u00e9viation<\/a>, L&rsquo;Estaque, Marseille<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-2887 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/60229307-402x600.jpg\" alt=\"\" width=\"402\" height=\"600\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>\u00ab\u00a0Un matin, l\u2019envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la t\u00eate et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour d\u00e9valer l\u2019escalier et me pr\u00e9cipiter dans la rue\u00a0\u00bb\u2026 Ainsi commence <em>La Promenade<\/em> d\u2019apr\u00e8s Robert Walser, mise en sc\u00e8ne par Malte Schwind. Un travail de conteur servi magistralement par trois com\u00e9diennes qui forment le ch\u0153ur Walser sur le plateau \u00e9tendu de la D\u00e9viation. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019id\u00e9e d\u2019un th\u00e9\u00e2tre ne se d\u00e9part pas du souci d\u2019habiter la vie, d\u2019habiter un lieu\u2026 et donc de faire vivre la pens\u00e9e sous la forme d\u2019une <em>fantasia<\/em> benjamienne\u2026 de ne pas la priver de la <em>fantaisie<\/em>\u2026 du r\u00eave.<\/strong><br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>Putain c\u2019est beau\u00a0!<\/strong><br \/>\nComme en \u00e9cho au <em>Diaspsalmata<\/em> de Soren Kierkeggard qui s\u2019interroge presque th\u00e9oriquement \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qu\u2019un po\u00e8te\u00a0? Un homme malheureux qui cache en son c\u0153ur de profonds tourments, mais dont les l\u00e8vres sont ainsi dispos\u00e9es que le soupir et le cri, en s\u2019y r\u00e9pandant, produisent d\u2019harmonieux accents\u00a0\u00bb, Malte Schwind, en familier de Robert Walser, va chercher dans <em>La Promenade<\/em> l\u2019\u00e9paisseur concr\u00e8te, mat\u00e9rielle et organique du tourment et du vide d\u2019un \u00eatre, mais aussi la joie na\u00efve et la contemplation sans but qui hant\u00e8rent l\u2019\u00e9crivain Suisse mort seul, dans la neige, un soir de No\u00ebl 1956, du c\u00f4t\u00e9 de la clinique psychiatrique d\u2019H\u00e9risau\u2026 Ainsi s\u2019ach\u00e8ve la vie de Walser (pendant 23 ans intern\u00e9), lors d\u2019une ultime promenade o\u00f9 nul chemin trac\u00e9 \u00e0 l\u2019avance ne le contraignait, et o\u00f9 seuls les pas qu\u2019il faisait (les traces qu\u2019il aura laiss\u00e9es dans la neige) \u00e9taient l\u2019indice de l\u2019exil int\u00e9rieur qui le portait. Exil, errance, ou plus simplement d\u00e9ambulation d\u2019un esprit affranchi de toute domesticit\u00e9, tant vis-\u00e0-vis des normes sociales que des codes litt\u00e9raires, Robert Walser, depuis l\u2019\u00e9criture de <em>L\u2019institut Benjamenta<\/em>, en avait fini avec les dogmes de l\u2019\u00e9cole, lieu caricatural du savoir, et territoire carc\u00e9ral qui condamne ceux qui la subissent trop souvent \u00e0 l\u2019effacement, l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, la spectralit\u00e9\u2026 L\u00e0 o\u00f9 l\u2019humilit\u00e9 polie apprise en c\u0153ur est \u00e9lev\u00e9e au rang de valeur et vaut aux soci\u00e9t\u00e9s bourgeoises de prosp\u00e9rer. Walser, quoi qu\u2019il \u00e9criv\u00eet, se sera lib\u00e9r\u00e9 de tout cela en recourant \u00e0 l\u2019ironie, au geste parodique, \u00e0 l\u2019humour, au grotesque, qui sont le v\u00eatement l\u00e9ger d\u2019une \u00e2me en peine et d\u2019une m\u00e9lancolie ind\u00e9passable.<br \/>\n<em>La Promenade<\/em>, d\u00e8s lors, pour autant qu\u2019elle ne figure d\u2019aucune mani\u00e8re un pr\u00e9texte, est loin de faire du titre un r\u00e9cit \u00e9ponyme. Ou d\u2019\u00e9vidence, oui si Walser se \u00ab\u00a0prom\u00e8ne\u00a0\u00bb, c\u2019est que la promenade est avant tout un cheminement int\u00e9rieur o\u00f9 l\u2019ext\u00e9rieur, rencontr\u00e9 et n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9criture, vaut pour l\u2019\u00e9tape pr\u00e9alable \u00e0 la pens\u00e9e et \u00e0 l\u2019imagination. Et d\u2019ajouter, d\u00e8s lors, que le mot \u00ab\u00a0promenade\u00a0\u00bb augment\u00e9 d\u2019un article qui la singularise \u00ab\u00a0LA\u00a0\u00bb la rend \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la foul\u00e9e du randonneur ou du circuit pour touristes.<br \/>\nNon, ici chez Walser comme depuis presque aussi longtemps chez Schwind, la \u00ab\u00a0Promenade\u00a0\u00bb pourrait se traduire encore et librement par une vol\u00e9e de synonymes o\u00f9 le voyage, le p\u00e9riple, la travers\u00e9e, la r\u00eaverie, l\u2019aventure et surtout l\u2019id\u00e9e de fugue\u2026 marque l\u2019enchev\u00eatrement de l\u2019\u00e9criture comme d\u00e9placement. <em>La Promenade<\/em> ou l\u2019\u00e9criture comme \u00ab\u00a0pas de c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0; ce pas blochien que font les id\u00e9alistes et les utopistes quand le monde du dehors qu\u2019il contemple leur donne la mati\u00e8re utile \u00e0 d\u00e9velopper la pens\u00e9e\u00a0: un en-dedans. <em>La Promenade<\/em> est de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, du c\u00f4t\u00e9 de la pens\u00e9e qui point, de l\u2019entorse, de l\u2019esprit \u00e0 la recherche de la beaut\u00e9 qui fugue. Mot, celui-l\u00e0, qui dit tout autant l\u2019envie de fuir et d\u2019\u00eatre \u00e9tranger \u00e0 ce que l\u2019on quitte\u00a0; qu\u2019il ne pointe aussi et encore son lien au musical. La fugue, et Schwind le sait pour y recourir, c\u2019est encore en musique ce qui passe, de mani\u00e8re insaisissable, d\u2019une voix \u00e0 une autre\u00a0; de la voix d\u2019Ana\u00efs Aouat, \u00e0 celle de Na\u00efs Desiles et celle de Lauren Lenoir\u00a0qui, comme trois Parques magnifiques, dans leurs robes bleue, verte et sienne de jeunes femmes au plateau, disent <em>La Promenade<\/em> et font sentir le tranchant de la destin\u00e9e humaine, les illusions perdues retrouv\u00e9es, le go\u00fbt de la vie et de ses rythmes d\u00e9funts ou \u00e0 na\u00eetre. Moins romaines que val\u00e9riennes, les trois forment la Jeune Parque et la voix de Walser\u00a0; et on les entend rappeler, presque dans la confusion des po\u00e8mes, \u00ab\u00a0qui pleure l\u00e0, sinon le vent simple\u2026 j\u2019interroge mon c\u0153ur quelle douleur s\u2019\u00e9veille\u2026 l\u2019\u00eatre immense me gagne\u00a0\u00bb.<br \/>\nJeune Parque que celle de Val\u00e9ry ergo, ou trois s\u0153urs lointainement tchekoviennes, qui se \u00ab\u00a0retournent\u00a0\u00bb sur le texte de Walser comme \u00e9tonn\u00e9es des coupes et des pr\u00e9l\u00e8vements qu\u2019il aura fallu faire afin de donner \u00e0 entendre l\u2019amusement et sa grimace\u00a0; de faire r\u00e9sonner \u00ab\u00a0le soleil noir\u00a0\u00bb de la d\u00e9pression qu\u2019a si terriblement cern\u00e9 Kristeva, de faire entendre le cri cisel\u00e9 de l\u2019\u00e9crit\u2026 et faire du territoire qu\u2019est la D\u00e9viation, ce lieu de cr\u00e9ation, l\u2019espace th\u00e9\u00e2tral en son entier d\u2019un go\u00fbt puissant, violent et doux pour le murmure de la plainte contenue berc\u00e9e par Liszt, Schubert, Bazzini dont les notes parviennent d\u2019un gros transistor d\u2019une autre \u00e9poque. Parce que ces pens\u00e9es d\u2019aujourd\u2019hui sont d\u2019une autre \u00e9poque expliquent les marcheurs, petits-fr\u00e8res des marchands.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>Putain, mais c\u2019est vraiment beau\u00a0!<\/strong><br \/>\nDehors, entre les tables de r\u00e9cup, les canap\u00e9s d\u00e9fonc\u00e9s, le bidon de 200L o\u00f9 le feu parfois vient \u00e9clairer et r\u00e9chauffer, les gens attendent et il y a Brecht. C\u2019est le nom d\u2019un chien qui est venu de lui-m\u00eame \u00e0 La D\u00e9viation peut-\u00eatre appel\u00e9 par <em>La Promenade<\/em> o\u00f9 Walser ne se prive pas de faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019honn\u00eate chien\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Salut Brecht\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Arr\u00eate Brecht\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Couchez Brecht\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Non Brecht\u00a0\u00bb\u2026 peut s\u2019entendre sans jamais oublier que BB voulait changer quelque chose au monde. Peut-\u00eatre la vie de chien que l\u2019on y observe pour beaucoup, dans ce monde. Et puis le public rentrera dans l\u2019ancienne cimenterie o\u00f9 salle et sc\u00e8ne, bar et cuisine, plantes et bric \u00e0 brac se m\u00ealent parce qu\u2019il faudrait qu\u2019il n\u2019y ait aucune raison que le th\u00e9\u00e2tre s\u2019\u00e9loigne de la vie. Plus tard le projecteur qui \u00e9tait dehors sera allum\u00e9 pour donner une couleur au-dedans.<br \/>\n[\u2026]<br \/>\nUn tapis vert est d\u00e9roul\u00e9 au sol, devant les chaises d\u2019\u00e9cole qui forment le gradin. Il pourrait \u00eatre confondu \u00e0 l\u2019herbe grasse de la campagne. Puis, une grande branche verdoyante est mise sur un pied de projo. \u00c7a ressemble si l\u2019on veut \u00e0 un arbre. Trois petites tables qui surplombent trois tabourets figurent le mobilier simple d\u2019un bureau d\u2019\u00e9crivain. Trois feuilles de papier-blanc pos\u00e9es sur les bureaux sont le seul ornement. Ce d\u00e9cor dispos\u00e9 \u00e0 vue, construit sous nos yeux, s\u2019anime presque imm\u00e9diatement des voix et des corps des trois com\u00e9diennes. Leurs visages sont si proches que se distingue l\u2019\u00e9nergie qu\u2019il y a dans leurs regards. Elles sont si proches qu\u2019on pourrait lire sur leurs l\u00e8vres <em>La Promenade<\/em>. Leurs mains, leurs silhouettes, la couleur de leur chevelure, la courbure qu\u2019elles donnent \u00e0 un bras\u2026 tout est perceptible dans le d\u00e9tail et on les \u00e9coutera, captif amoureux de leur souffle, de leur rythme, de leur timbre changeant, de la hauteur de voix qu\u2019elle d\u00e9place \u00e0 tour de r\u00f4le quand elles convoquent l\u2019\u00e9pisode de la librairie, celui du g\u00e9ant Tomzack ou les d\u00e9mons int\u00e9rieurs, celui de l\u2019ancienne actrice o\u00f9 elles viennent fr\u00f4ler le public\u2026 Elles sont Walser le narrateur, ou plut\u00f4t l\u2019auteur, nom auquel Barthes pr\u00e9f\u00e9rait celui d\u2019\u00e9crivain. Elles forment \u00e0 elles trois Walser. C\u2019est leur r\u00f4le, ce soir, de jouer celui-l\u00e0. Et d\u2019une mani\u00e8re parfaite, sans jamais heurter l\u2019\u00e9criture qu\u2019elles rapportent, et du coup faisant entendre le texte, elles vont ainsi pendant un peu plus d\u2019une heure, faire entendre son DIT. Le Dit du texte qui nous am\u00e8ne \u00e0 l\u2019endroit de l\u2019exp\u00e9rience que lui, Walser, fait de la pens\u00e9e. Cette mani\u00e8re dirait Jank\u00e9l\u00e9vitch dans Le <em>Je-ne-sais quoi et le Presque-rien<\/em> qu\u2019il y a \u00ab\u00a0en quelque sorte \u00e0 penser infiniment, comme il y aura dans l\u2019avenir \u00e0 d\u00e9velopper in\u00e9puisablement et \u00e0 conna\u00eetre sans fin\u00a0\u00bb. C\u2019est juste puissant de les entendre raconter, vivre, mimer, jouer \u00e7a d\u2019une mani\u00e8re tellement naturelle et parfois cocasse qu\u2019on sait qu\u2019il y a eu un travail d\u2019acteur immense. Et tout ce temps heureux qui rappelle la pens\u00e9e infinie et in\u00e9puisable se donne dans la clart\u00e9 \u00e9lectrique de la salle. C\u2019est le temps de la promenade presque ensoleill\u00e9e o\u00f9 la rencontre est une exp\u00e9rience heureuse et dr\u00f4le. Temps des oiseaux siffleurs dont le p\u00e9piement finit par se confondre aux orchestrations lyriques par une mue magique.<br \/>\nFaiseuses de mines aux rires enjou\u00e9s, elles n\u2019en finissent pas de convoquer des histoires \u00ab\u00a0\u00e0 dormir debout\u00a0\u00bb et, d\u2019un revers de main l\u00e9ger ou d\u2019un accent soutenu, s\u2019en amusent. Qu\u2019un train de militaire passe entra\u00eenant dans son sillon une fanfare et les voil\u00e0 \u00e0 disserter et s\u2019enflammer. Mais\u2026<br \/>\nMais Jank\u00e9l\u00e9vitch pr\u00e9vient, l\u2019infini, l\u2019in\u00e9puisable conduit aussi \u00e0 la brutalit\u00e9 d\u2019un ailleurs \u00ab\u00a0il y a donc un inach\u00e8vement, un informe et un ind\u00e9termin\u00e9\u2026 une impossibilit\u00e9 d\u2019enserrer\u00a0\u00bb. Et la Jeune Parque \u00e0 trois t\u00eates, les trois com\u00e9diennes, se trouve alors devant la feuille blanche, la feuille de \u00ab\u00a0papier vide\u00a0\u00bb \u00e9crira Walser, \u00e0 extraire de cet immacul\u00e9 les mots, les \u00e9nonc\u00e9s, les rythmes\u2026 qui r\u00e9sistent \u00e0 la pens\u00e9e. Au plateau, la lumi\u00e8re a disparu pour ne r\u00e9pandre qu\u2019un mince filet laiteux et jauni qui parvient du projecteur ext\u00e9rieur \u00e0 travers les carreaux (cr\u00e9ation lumi\u00e8re Iris Julienne).\u00a0 \u00c0 la promenade s\u2019est substitu\u00e9e la travers\u00e9e par et dans l\u2019\u00e9criture. Tour \u00e0 tour, elles viennent aux bureaux m\u00e2cher un crayon devant la page vide. L\u2019intimit\u00e9 de la bo\u00eete cr\u00e2nienne est ici ouverte et c\u2019est l\u2019exercice douloureux de penser qui est audible autant que visible. La mani\u00e8re dont le dehors et le dedans, inextricablement dans un rapport de g\u00e9mellit\u00e9, s\u2019appellent, se contredisent, s\u2019\u00e9vitent, se trouvent.<br \/>\nChez Walser, \u00e9crire, comme chez Pessoa, c\u2019est \u00ab\u00a0s\u2019\u00e9crire\u00a0\u00bb et l\u2019\u0153uvre n\u2019est pas le lieu de l\u2019expropriation de soi, mais le territoire du subjectile. C\u2019est-\u00e0-dire l\u2019endroit d\u2019une coagulation, d\u2019une fusion entre l\u2019\u00e9criture et la main qui \u00e9crit. C\u2019est le temps difficile de l\u2019incubation, du corps \u00e0 corps entre l\u2019\u00e9criture et l\u2019\u00e9crivant. C\u2019est l\u2019instant o\u00f9 l\u2019impression de la trace (le dehors) doit ressusciter dans l\u2019\u00e9criture sans \u00e9cart. Trace et \u00c9cart ou l\u2019histoire sans cesse reconduite d\u2019un anagramme douloureux pour l\u2019\u00e9crivant.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-2886 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/walsermort.jpg\" alt=\"\" width=\"185\" height=\"202\" \/><br \/>\nEt c\u2019est cela qui est donn\u00e9, livr\u00e9 tout au long de <em>La Promenade<\/em> que Malte Schwind \u00e9crit \u00e0 son tour. Juste cela qui veut que Schwind n\u00e9gocie avec l\u2019air et les couleurs, avec les sons des voix et les formes chim\u00e9riques\u00a0; faisant entendre ici, un tic-tac, l\u00e0 le chant d\u2019un coucou qui marque non le temps, mais le compte \u00e0 rebours dans lequel sont inscrits la vie, le d\u00e9tail, les plis, les microscopiques sensations vives&#8230; et les autres qui sont autant d\u2019effets miroir que l\u2019\u00e9crivain recueille et dont le d\u00e9p\u00f4t est l\u2019\u00e9criture. Et de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019il y eut un \u00e2ge de pierre, la mise en sc\u00e8ne de Schwind parle, chez Walser, d\u2019un \u00e2ge du graphite. Ou, pour le dire autrement, de la difficult\u00e9 qu\u2019est toujours le commencement d\u2019\u00e9crire le complexe comme le simple, le grave comme le dr\u00f4le. Comment rendre par l\u2019\u00e9criture quelque chose de d\u00e9suet, d\u2019anecdotique, de ludique et donc d\u2019important? Comment rendre l\u2019\u00e9tonnement comme, par exemple, l\u2019instant o\u00f9 les com\u00e9diennes rapportent l\u2019\u00e9pisode des jupes des dames\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Une ou deux dames portant des jupes d\u2019une bri\u00e8vet\u00e9 stup\u00e9fiante, et des bottines de couleur d\u2019une hauteur, d\u2019une \u00e9troitesse, d\u2019une finesse, d\u2019une \u00e9l\u00e9gance et d\u2019une d\u00e9licatesse surprenantes, se font remarquer tout aussi bien que n\u2019importe quoi d\u2019autre\u00a0\u00bb. Moins un travail d\u2019\u00e9criture li\u00e9e \u00e0 la description, qu\u2019un \u00e9nonc\u00e9 \u00e0 m\u00eame de souligner une sensation, des paquets d\u2019intensit\u00e9\u2026<br \/>\nSortant, fort de cette exp\u00e9rience de l\u2019homme au \u00ab\u00a0syst\u00e8me de crayon\u00a0\u00bb qui lui permettait d\u2019esquisser et de crayonner, quelque chose continue et mart\u00e8le qui tient \u00e0 la s\u00e9quence devant M. le Pr\u00e9sident de la haute commission fiscale afin d\u2019obtenir le taux d\u2019imposition le plus bas. Cette \u00e9preuve qu\u2019est la justification du po\u00e8te qu\u2019il est\u00a0: \u00ab\u00a0La promenade [\u2026] m\u2019est indispensable pour me donner de la vivacit\u00e9 et maintenir des liens avec le monde, sans l\u2019exp\u00e9rience sensible duquel je ne pourrais ni \u00e9crire la moiti\u00e9 de la premi\u00e8re lettre d\u2019une ligne, ni r\u00e9diger un po\u00e8me, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 contraint depuis longtemps d\u2019abandonner mon m\u00e9tier, que j\u2019aime passionn\u00e9ment. Sans promenade et collecte de faits, je serais incapable d\u2019\u00e9crire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d\u2019\u00e9crire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni \u00e9tudes, ni observations [\u2026]. En me promenant longuement, il me vient mille id\u00e9es utilisables, tandis qu\u2019enferm\u00e9 chez moi je me g\u00e2terais et me dess\u00e9cherais lamentablement. La promenade pour moi n\u2019est pas seulement saine, mais profitable, et pas seulement agr\u00e9able, mais aussi utile. Une promenade me sert professionnellement, mais en m\u00eame temps, elle me r\u00e9jouit personnellement ; elle me r\u00e9conforte, me ravit, me requinque, elle est une jouissance, mais qui en m\u00eame temps a le don de m\u2019aiguillonner et de m\u2019inciter \u00e0 poursuivre mon travail, en m\u2019offrant de nombreux objets plus ou moins significatifs qu\u2019ensuite, rentr\u00e9 chez moi, j\u2019\u00e9laborerai avec z\u00e8le.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0\u00c7a t\u2019aura int\u00e9ress\u00e9 Brecht, hein\u00a0?\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0\u00c7a t\u2019aura interpel\u00e9 d\u2019entendre que \u00ab\u00a0l\u2019homme int\u00e9rieur est le seul qui existe vraiment\u00a0\u00bb\u00a0!\u00a0\u00bb comme aura choisi de le faire entendre Mathilde Soulheban \u00e0 qui l&rsquo;on doit la dramaturgie.<br \/>\nDans la cimenterie, \u00e0 port\u00e9e de main du monde o\u00f9 dedans et dehors sont enfin r\u00e9unis par Walser, Malte Schwind met en sc\u00e8ne une <em>Promenade<\/em> humble dans la filiation d\u2019un th\u00e9\u00e2tre pauvre o\u00f9 l\u2019interpr\u00e8te est la seule voie qui fait voix. Et ayant eu le soin de disposer ses com\u00e9diennes dans un espace o\u00f9 la sensation de vide est intense, c\u2019est en recourant \u00e0 une esth\u00e9tique stylis\u00e9e presque wilsonienne, et en observant un d\u00e9pouillement cher \u00e0 Beckett qu\u2019il donne \u00e0 saisir d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre, les mondes fictifs ou r\u00e9els de Walser\u00a0: le po\u00e8me dramatique qu\u2019est <em>La Promenade<\/em>. Faisant d\u2019une Nouvelle, l\u2019endroit d\u2019un th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 une histoire qui devient effective nous est adress\u00e9e, m\u00ealant gravit\u00e9 et l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Mani\u00e8re chez le penseur du th\u00e9\u00e2tre qu\u2019est Malte Schwind de faire mentir Walter Benjamin quand il parle du conteur\u00a0: \u00ab\u00a0Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter une histoire\u2026 c\u2019est comme si nous avions \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s d\u2019une facult\u00e9 qui nous semblait inali\u00e9nable, la plus assur\u00e9e entre toutes\u00a0: la facult\u00e9 d\u2019\u00e9changer des exp\u00e9riences\u00a0\u00bb.<br \/>\n<em>La Promenade<\/em> de Schwind, elle, sera inoubliable et le portrait de ce \u00ab\u00a0vagabond immobile\u00a0\u00bb que fut Walser aura trouv\u00e9 dans le geste r\u00eav\u00e9 du metteur en sc\u00e8ne qu\u2019il est un fr\u00e8re d\u2019\u00e2me insoumis au r\u00e8gne de la r\u00e9alit\u00e9 institu\u00e9e.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2890 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/images-1.jpg\" alt=\"\" width=\"184\" height=\"274\" \/><br \/>\n<em>La Promenade<\/em> d&rsquo;apr\u00e8s Robert Walzer, mise en sc\u00e8ne Malte Shwind, La D\u00e9viation juin 2019. Soutenu par le Th\u00e9\u00e2tre Antoine Vitez, le 3bis F, le Collectif 12 de la ville de Marseille, et la DRAC-PACA et la Gare Franche.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0La Promenade\u00a0de Robert Walser mise en sc\u00e8ne de Malte Schwind, Cie En Devenir 2 La D\u00e9viation, L&rsquo;Estaque, Marseille &nbsp; \u00ab\u00a0Un matin, l\u2019envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la t\u00eate et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour d\u00e9valer l\u2019escalier et me pr\u00e9cipiter dans la rue\u00a0\u00bb\u2026 Ainsi commence La Promenade d\u2019apr\u00e8s Robert Walser, mise en sc\u00e8ne par Malte Schwind. Un travail de conteur servi magistralement par trois com\u00e9diennes qui forment le<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":2885,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-2871","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/2871","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2885"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2871"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=2871"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}