


{"id":2950,"date":"2019-07-07T09:23:58","date_gmt":"2019-07-07T07:23:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=2950"},"modified":"2019-07-07T09:23:58","modified_gmt":"2019-07-07T07:23:58","slug":"berenice-paysages-ou-le-theatre-de-lacteur","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/berenice-paysages-ou-le-theatre-de-lacteur\/","title":{"rendered":"B\u00e9r\u00e9nice Paysages\u2026 ou le th\u00e9\u00e2tre de l\u2019acteur !"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>B\u00e9r\u00e9nice Paysages<\/em>, mise en sc\u00e8ne Fr\u00e9d\u00e9ric Fisbach<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>salle La Chapelle, Th\u00e9\u00e2tre des Halles, Avignon off.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2951 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/184339-hd_matthieu_edet_-_be_re_nice_paysages_-_fre_de_ric_fisbach-1-600x399.jpg\" alt=\"\" width=\"489\" height=\"325\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il y a, me semble-t-il, un peu moins de 30 ans\u2026 c\u2019\u00e9tait dans une petite salle des f\u00eates \u00e0 Louvigny, dans le Calvados, dans la proche banlieue de Caen. Fisbach y proposait un Claudel, peut-\u00eatre, je ne suis plus certain, <em>Le Partage de midi<\/em>. Et parmi les tables qu\u2019il avait \u00e0 peine d\u00e9rang\u00e9es, le geste th\u00e9\u00e2tral, simple, tenant \u00e0 l\u2019acteur, op\u00e9rait d\u00e9j\u00e0. Au Th\u00e9\u00e2tre des Halles, dans la Chapelle, devant ce com\u00e9dien rare qu\u2019est Mathieu Montanier, c\u2019est le m\u00eame charme \u2013 envoutement \u2013 dont on fait l\u2019exp\u00e9rience avec <em>B\u00e9r\u00e9nice <\/em><em>Paysages<\/em>.<\/p>\n<p>Obstruant l\u2019ouverture de sc\u00e8ne, derri\u00e8re un suaire noir imprim\u00e9 o\u00f9 l\u2019on peut lire le synopsis qui nous alerte que l\u00e0 se trouve le presque cadavre d\u2019un amour, une voix chantonne et marmonne. Quand le drap noir tombe, un acteur offre au regard le monde d\u2019intimit\u00e9 qu\u2019est une loge. Lieu de toutes les libert\u00e9s que l\u2019on prend avec soi-m\u00eame, Mathieu Montanier y fait ses gammes, ajuste ici un accent, l\u00e0 un rythme, se d\u00e9maquille. Il s\u2019entra\u00eene \u00e0 nouveau, toujours, en quelque sorte, \u00e0 l\u2019abri de la sc\u00e8ne qui se confond trop souvent avec l\u2019espace d\u2019une ex\u00e9cution. En toute ind\u00e9pendance, \u00ab\u00a0loin du regard des spectateurs\u00a0\u00bb, il offre un int\u00e9rieur, s\u2019en amuse, se distrait, donne au corps (son outil de travail) le soin qu\u2019il m\u00e9rite. Et l\u2019on ne s\u2019\u00e9tonne donc pas qu\u2019il puisse, consulter sa messagerie, se servir un verre, marquer une pause, prendre le temps d\u2019un \u00e9tirement assis qu\u2019il est sur une table qui s\u2019apparente \u00e0 une estrade lointaine. Loin de tout, mais habit\u00e9 par un m\u00e9tier, il fait ses exercices, s\u2019en joue, jusqu\u2019\u00e0 ce que la passion du jeu, pour lui-m\u00eame, vienne \u00e0 l\u2019inscrire \u00e0 l\u2019endroit de la repr\u00e9sentation. Rattrap\u00e9, petit \u00e0 petit, par le souci de justesse, son travail d\u2019acteur l\u2019inscrit en lieu et place d\u2019un temps o\u00f9 r\u00e9alit\u00e9 et fiction, vie et jeu, se m\u00ealent et s\u2019amalgament.<br \/>\nIl jouait \u00e0 \u00ab\u00a0jouer B\u00e9r\u00e9nice\u00a0\u00bb. Il joue maintenant. Et bient\u00f4t, la lumi\u00e8re crue laisse place au <em>tenebroso<\/em> qu\u2019\u00e9voquait Barthes. Ce clair-obscur qui abrite une forme de larmoiement et qui lui impose de quitter la table pour venir, \u00e0 jardin, sous une lumi\u00e8re qui dessine la peine qui envahit son visage. Car <em>B\u00e9r\u00e9nice<\/em>, l\u2019histoire ou la fable, est peut-\u00eatre juste cette pi\u00e8ce o\u00f9 le visage est marqu\u00e9 par l\u2019articulation du mot qui la ponctue \u00ab\u00a0H\u00e9las\u00a0\u00bb. Mot qui marque un regret apr\u00e8s que Titus, reginam Berenicen, cum etiam nuptias pollicitus ferebatur, statim ab Urbe dimisit invitus invitam. C&rsquo;est-\u00e0-dire que \u00ab\u00a0Titus, qui aimait passionn\u00e9ment B\u00e9r\u00e9nice, et qui m\u00eame, \u00e0 ce qu&rsquo;on croyait, lui avait promis de l&rsquo;\u00e9pouser, la renvoya de Rome, malgr\u00e9 lui et malgr\u00e9 elle, d\u00e8s les premiers jours de son empire\u00a0\u00bb.<br \/>\nUn regret qui se dessine tout au long de cette trag\u00e9die o\u00f9 l\u2019instant de la s\u00e9paration ne s\u2019entrevoit qu\u2019au mot final. Mais, et plus que ce motif de la s\u00e9paration, c\u2019est peut-\u00eatre l\u2019une des pi\u00e8ces les plus puissantes de Racine (et du th\u00e9\u00e2tre) qui traita du silence. De la mani\u00e8re de l\u2019\u00e9voquer, de le nommer, de le questionner. \u00ab\u00a0Et que dit ce silence\u00a0?\u00a0\u00bb demande B\u00e9r\u00e9nice \u00e0 Ph\u00e9nice. \u00ab\u00a0Que dit le silence ?\u00a0\u00bb, oui, et Racine d\u2019en traiter \u00e0 travers <em>B\u00e9r\u00e9nice<\/em>, avant que Beckett ne rel\u00e8ve des raisons de celui-ci par un texte\/question \u00ab\u00a0comment dire\u00a0?\u00bb<br \/>\nC\u2019est ce \u00ab\u00a0comment dire\u00a0?\u00a0\u00bb ou comment \u00ab\u00a0faire entendre\u00a0\u00bb qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans <em>B\u00e9r\u00e9nice<\/em>. Comment \u00e9viter l\u2019incompr\u00e9hension, la blessure, la brutalit\u00e9, le mensonge\u2026 Comment donner \u00e0 la parole, et \u00e0 la voix, la justesse qui lui convient sans que les mots ne lui fassent entorse. Sans que le souffle des mots, comme leur esprit, ne mutilent ce qu\u2019il y a \u00e0 dire. Et simultan\u00e9ment au silence, qui vaut ici pour un retardement et un diff\u00e9r\u00e9 qui trouvent en chaque mot la mati\u00e8re de l\u2019apparition d\u2019un aveu douloureux et radical, <em>B\u00e9r\u00e9nice<\/em> est ce texte aussi o\u00f9 le silence qu\u2019il faut briser annonce la parole interdite et le silence d\u00e9finitif. Au vrai, <em>B\u00e9r\u00e9nice<\/em> est ainsi la pi\u00e8ce tourn\u00e9e vers l\u2019absence radicale, celle qui suivra le \u00ab\u00a0h\u00e9las\u00a0\u00bb et marque, au-del\u00e0 de la s\u00e9paration, la disparition. Ainsi le temps de <em>B\u00e9r\u00e9nice<\/em> peut se lire comme une \u00e9tude des sens o\u00f9, au voir et parler, se substituera l\u2019invisible et le silence. Soit, quelque chose qui, dans les parages de l\u2019amour, rappelle que la mort en est l\u2019ombre.<br \/>\nSur la sc\u00e8ne de la Chapelle, c\u2019est moins un solo que livre Mathieu Montanier, qu\u2019une forme chorale dialogique o\u00f9, cumulant tous les r\u00f4les, \u00e0 travers lui, s\u2019entendent des solitudes ne trouvant pas \u00e0 se parler et qui font entendre leurs pens\u00e9es. Dans sa voix, sont convoqu\u00e9s les spectres qui viennent lentement. Spectres de B\u00e9r\u00e9nice, de Titus, d\u2019Antochius&#8230; \u00e0 vie.<br \/>\nFisbach, lui, \u00e0 travers <em>B\u00e9r\u00e9nice Paysages<\/em> ne cherchera pas ici \u00e0 \u00e9viter le reproche qu\u2019on fit \u00e0 Racine d\u2019avoir \u00e9crit avec simplicit\u00e9. Et dirigeant Mathieu Montanier vers celle-ci, l\u2019un et l\u2019autre, l\u2019acteur et le metteur en sc\u00e8ne, donnent \u00e0 la simplicit\u00e9 toute sa puissance de rayonnement et d\u2019\u00e9clat. Ou quand la simplicit\u00e9 devient l\u2019\u00e9vidence, et sert donc \u00e0 s\u2019\u00e9carter du fard, pour qu\u2019une histoire se livre dans toute sa clart\u00e9. Moment o\u00f9 la simplicit\u00e9 aura \u00e9t\u00e9 le mouvement qui conduit \u00e0 la sculpture d\u2019une intensit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>B\u00e9r\u00e9nice Paysages, mise en sc\u00e8ne Fr\u00e9d\u00e9ric Fisbach salle La Chapelle, Th\u00e9\u00e2tre des Halles, Avignon off. Il y a, me semble-t-il, un peu moins de 30 ans\u2026 c\u2019\u00e9tait dans une petite salle des f\u00eates \u00e0 Louvigny, dans le Calvados, dans la proche banlieue de Caen. Fisbach y proposait un Claudel, peut-\u00eatre, je ne suis plus certain, Le Partage de midi. 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