


{"id":2974,"date":"2019-07-08T09:29:01","date_gmt":"2019-07-08T07:29:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=2974"},"modified":"2019-07-08T09:29:01","modified_gmt":"2019-07-08T07:29:01","slug":"la-derniere-bande-ou-la-bande-osinskilavant","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-derniere-bande-ou-la-bande-osinskilavant\/","title":{"rendered":"La Derni\u00e8re Bande ou la bande Osinski\/Lavant"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\">La Derni\u00e8re Bande, mise en sc\u00e8ne Jacques Osinski, avec Denis Lavant<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">au Th\u00e9\u00e2tre des Halles, Avignon Off.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2975 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/P1030978-600x450.jpg\" alt=\"\" width=\"507\" height=\"380\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De <i>Cap au pire<\/i> qu\u2019il pr\u00e9sentait au Halles en 2017, \u00e0 <i>La Derni\u00e8re Bande<\/i>, (pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 nouveau au TdH) le metteur en sc\u00e8ne Jacques Osinski s\u2019inscrit dans un lien de plus en plus \u00e9troit \u00e0 Beckett, avec le compagnonnage de l\u2019acteur Denis Lavant. \u00c0 la mani\u00e8re d\u2019un Blin\/Beckett, le tandem explore l\u2019\u00e9criture exigeante de l\u2019Irlandais, soutenu en son temps par Robbe-Grillet qui fut le premier, chez Minuit et aupr\u00e8s de Lindon, \u00e0 d\u00e9fendre une \u00e9criture d\u00e9vast\u00e9e, d\u00e9soeuvr\u00e9e, inqui\u00e8te du langage auquel on pr\u00eate le pouvoir de nommer. Entre Silences et paroles syncop\u00e9es, entre lambeaux de mots et de phrases, Lavant s\u2019ex\u00e9cute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 Paris, Beckett quand il s\u2019\u00e9loignait de Suzanne, rejoignait les bancs du m\u00e9tro a\u00e9rien afin que personne ne puisse venir l\u2019importuner. Et en fin de journ\u00e9e, quand le grand Sam avait un peu trop bu, Serge Merlin me racontait que lui le suivait, et veillait \u00e0 ce qu\u2019il rentre bien. Merlin (acteur beckettien s\u2019il en est) qui joua lui aussi le Krapp de <i>La Derni\u00e8re bande<\/i>, assist\u00e9 par Fran\u00e7on. Beckett que la biographie de Jack Knowlson tente de r\u00e9duire aux d\u00e9tails anecdotiques d\u2019une vie quand l\u2019\u0153uvre permet de les d\u00e9passer. Et disant cela qui conduit \u00e0 effleurer l\u2019\u0153uvre, chacun s\u2019accorde, lisant Beckett, \u00e0 constater des formes discursives qui mettent \u00e0 l\u2019\u00e9preuve le lecteur quand l\u2019outil qu\u2019est la langue vient \u00e0 ne plus \u00eatre un v\u00e9hicule tranquille. Lire Beckett, c\u2019est d\u2019\u00e9vidence et on ne le soulignera jamais assez, r\u00e9apprendre \u00e0 lire, se mettre \u00e0 b\u00e9gayer la langue que l\u2019on croyait ma\u00eetriser, faire l\u2019exp\u00e9rience redoutable d\u2019un rapport \u00e0 la signification heurt\u00e9, r\u00e9tif, fuyant\u2026 Au point que quelques cr\u00e9tins de la litt\u00e9rature critique l\u2019auront install\u00e9 dans le registre de l\u2019Absurde. Ce qui est absurde, puisqu\u2019en d\u00e9finitive, chez Beckett, ce qui nous est demand\u00e9, c\u2019est tout d\u2019abord d\u2019accepter que le langage soit l\u2019objet d\u2019une dramatisation. Dramatisation du langage donc, plus qu\u2019un th\u00e9\u00e2tre d\u00e9fini comme langage dramatique. <i>La Derni\u00e8re bande<\/i> n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 cette dichotomie et l\u2019on imagine que Jacques Osinski, comme Denis Lavant, se seront int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 cette nuance qui, d\u00e8s lors, installe l\u2019auditoire dans une autre \u00e9coute. Car si l\u2019on \u00e9coute ce que veut bien livrer, par petites touches La Derni\u00e8re bande, on ne peut d\u2019\u00e9vidence parler d\u2019une histoire, mais plut\u00f4t d\u2019un rapport \u00e0 langue.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2976 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/P1030973-600x450.jpg\" alt=\"\" width=\"504\" height=\"378\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au pr\u00e9texte d\u2019une fable qui pose qu\u2019un homme \u00e9coute, chaque ann\u00e9e des bandes magn\u00e9tiques sur un magn\u00e9tophone\u00a0; au pr\u00e9texte d\u2019une solitude qui n\u2019a plus \u00e0 qui parler et vit dans un monde auquel il est \u00e9tranger\u00a0; au pr\u00e9texte de \u00ab\u00a0s\u2019entendre\u00a0\u00bb afin de se rassurer sur un \u00e9tat vital menac\u00e9\u00a0; au pr\u00e9texte d\u2019entretenir un dialogue avec soi-m\u00eame ou la sensation d\u2019une pens\u00e9e encore active\u2026 Krapp ne dit rien, en d\u00e9finitive, ou presque. Il \u00e9coute une parole diff\u00e9r\u00e9e, la sienne, comme d\u00e9sappropri\u00e9e. Et l\u2019on imagine que Michel Foucault aurait \u00e9t\u00e9 \u00e0 son affaire \u00e0 regarder cette situation ubuesque o\u00f9 le lieu d\u2019\u00e9mission de la parole n\u2019est plus le sujet, mais une machine qui s\u2019apparente \u00e0 un spectre et qui parle \u00e0 un moribond vieilli, passablement infirme, en passe de perdre la parole, recourant au dictionnaire comme \u00e0 une perfusion clinique o\u00f9 un goutte \u00e0 goutte de mots entretient le vague espoir que le son de la parole suffit \u00e0 faire croire au vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>La Derni\u00e8re bande<\/i> inscrit ainsi Krapp dans un entre-deux, entre silence fun\u00e8bre de l\u2019\u00e9coute et paroles lointaines et spectrales, souvenir de paroles sans actualit\u00e9, comme d\u00e9connect\u00e9es du monde. Si parler se donne toujours au Pr\u00e9sent, alors qu\u2019est-ce que s\u2019\u00e9couter, voire comme c\u2019est presque toujours le cas chez Krapp, se \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e9ter\u00a0\u00bb. Annulant le temps, annulant l\u2019espace de l\u2019\u00e9nonciation (le magn\u00e9tophone), annulant presque la parole \u00e0 travers la r\u00e9p\u00e9tition\u2026 Krapp est aussi devenu \u00e9tranger au monde. Et parce que le monde n\u2019est jamais qu\u2019une trag\u00e9die (c\u2019est-\u00e0-dire une com\u00e9die vue de dos comme le pr\u00e9cisait Heiner M\u00fcller), alors Krapp s\u2019en amuse et s\u2019en distancie. \u00c0 cet endroit, sans doute, en lisi\u00e8re, <i>La Derni\u00e8re bande<\/i> est donc aussi l\u2019une des pi\u00e8ces de Beckett o\u00f9 l\u2019on peut sourire \u00e0 l\u2019incongru, \u00e0 la signification qui fuite, au sens qui s\u2019exclut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au plateau, Lavant, derri\u00e8re un bureau m\u00e9tallique aussi \u00e9rotique que le mobilier bureaucratique des administrations des ann\u00e9es 50, attend. Des cartons de bandes sur le bureau seront bient\u00f4t balay\u00e9es d\u2019un revers de main. Et dans quelques tiroirs comme sous coffre-fort, Lavant sort des bananes qu\u2019il prise au risque d\u2019en chuter. Puis, ou encore, dans un silence de cath\u00e9drale, il observe le magn\u00e9to \u00e0 bande dont Pierre Schaeffer se servira pour composer ces \u0153uvres de musique concr\u00e8te qui \u00e9cartent le son musical de l\u2019univers des harmonies. Et observant cette b\u00eate m\u00e9canique, Krapp qui n\u2019est pas marxiste, se doute sans doute que la machine a encore besoin de l\u2019humain. Alors, de l\u2019index, il presse la touche et \u00ab\u00a0s\u2019entend dire\u00a0\u00bb. Oui, \u00ab\u00a0il s\u2019entend dire\u00a0\u00bb. Formule curieuse qui, rappelons-le en linguiste, exprime quelque chose d\u2019une distance. Lavant, \u00e0 son affaire, \u00ab\u00a0s\u2019entend donc dire\u00a0\u00bb et joue \u00e0 \u00e7a, \u00e0 aller et venir, en avant\/en arri\u00e8re comme pris dans une nasse ou un mouvement sans fin (comprenons sans finalit\u00e9). Tour \u00e0 tour passablement soucieux, amus\u00e9, agac\u00e9\u2026 il \u00ab\u00a0s\u2019entend dire\u00a0\u00bb plus qu\u2019il ne s\u2019entend parler. Dans un rapport \u00e0 l\u2019inertie, au corps inerte, \u00e0 la parole inerte, Lavant est \u00e0 la man\u0153uvre. Et peut-\u00eatre, sans doute, d\u00e9veloppe-t-il un go\u00fbt pour la direction puisqu\u2019il commande aux sons. Et de voir l\u2019acteur, alors, prendre peut-\u00eatre un \u00ab\u00a0malin plaisir\u00a0\u00bb \u00e0 \u00eatre celui qui dirige, celui qui fait r\u00e9p\u00e9ter la machine, qui l\u2019apprivoise en quelque sorte, et lui dicte, parfois, une suite. Directeur d\u2019acteur que Lavant\/Krapp, spectateur du jeu\u2026 capable \u00e0 tout moment de ne plus le jouer, de l\u2019interrompre ou de le relancer selon son bon plaisir (les plus vieux, ici, se rappellent des \u00e9missions de France-Culture qu\u2019on enregistrait).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2977 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/P1030979-600x450.jpg\" alt=\"\" width=\"531\" height=\"398\" \/>Oh la Machine \u00e0 jouir, \u00e0 d\u00e9soler\u2026 inhumaine aussi, parce que la machine n\u2019est chez Krapp qu\u2019un machin. Et que le machin m\u00e2che une parole pr\u00e9m\u00e2ch\u00e9e \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la parole telle qu\u2019elle devrait \u00eatre vivante. Et de voir Lavant, donc, s\u2019en prendre \u00e0 \u00e7a qui le prive du peu d\u2019humanit\u00e9 qu\u2019il conserve sur bande.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Osinski, n\u2019en doutons pas, aura \u00e0 travers <i>La Derni\u00e8re Bande<\/i>, mis en sc\u00e8ne quelque chose qui interroge la disparition du langage, voire sa fragilit\u00e9. Et on lui d\u2019avoir \u00e9vit\u00e9 le pi\u00e8ge d\u2019une c\u00e9l\u00e9bration fun\u00e8bre que le th\u00e9\u00e2tre convoque trop souvent, pr\u00e9f\u00e9rant rendre sensible ce qui vient \u00e0 dispara\u00eetre pour mieux l\u2019appr\u00e9hender. Sur le mode d\u2019une attention rigoureuse et donnant \u00e0 l\u2019acteur Denis Lavant une libert\u00e9 que le texte de Beckett surveille, cette Derni\u00e8re bande vaut la peine qu\u2019on vienne l\u2019\u00e9couter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Derni\u00e8re Bande, mise en sc\u00e8ne Jacques Osinski, avec Denis Lavant au Th\u00e9\u00e2tre des Halles, Avignon Off. 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