


{"id":2996,"date":"2019-07-09T12:45:11","date_gmt":"2019-07-09T10:45:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=2996"},"modified":"2019-07-09T12:45:11","modified_gmt":"2019-07-09T10:45:11","slug":"les-emigres-en-vacance-de-soi","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/les-emigres-en-vacance-de-soi\/","title":{"rendered":"Les \u00c9migr\u00e9s\u2026 en vacance de soi."},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>Les Emigr\u00e9s<\/em>, mise en sc\u00e8ne d&rsquo;Imer Kutllovci,<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>avec Mirza Halilovic et Grigori Manoukov<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Au Th\u00e9\u00e2tre Avignon-Reine-Blanche. Avignon Off.<\/strong> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-2997 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/emigres-357x237-custom.jpg\" alt=\"\" width=\"357\" height=\"237\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un pays qui n\u2019est pas nomm\u00e9, mais qui de toutes les mani\u00e8res est une terre d\u2019accueil, deux hommes, pris au pi\u00e8ge d\u2019une cave \u00e0 \u00ab\u00a0loyer mod\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb pour exil\u00e9s ou r\u00e9fugi\u00e9s exploit\u00e9s, soumis, et sans droits, parlent ensemble de leurs vies. Vie d\u2019hier o\u00f9 la langue leur \u00e9tait famili\u00e8re. Vie d\u2019aujourd\u2019hui o\u00f9 la culture leur est \u00e9trang\u00e8re. Vie de maintenant v\u00e9cue comme un temps interm\u00e9diaire puisque, et Stawomir Mrozek de le souligner, on ne choisit pas l\u2019exil, mais on le subit, pour des raisons politiques, pour des raisons \u00e9conomiques, pour des raisons qui tiennent \u00e0 des r\u00eaves qui virent souvent au cauchemar. Sur sc\u00e8ne, dans ce tr\u00e8s agr\u00e9able th\u00e9\u00e2tre qu\u2019est La Reine-Blanche, le metteur en sc\u00e8ne Imer Kutllovci fait jouer <i>Les \u00c9migr\u00e9s<\/i> par Mirza Halilovic et Grigori Manoukov. Deux com\u00e9diens form\u00e9s dans la tradition de l\u2019\u00e9cole russe o\u00f9 la virtuosit\u00e9 verbale, soutenue par la ma\u00eetrise du geste, \u00e9l\u00e8vent le jeu naturaliste \u00e0 la perfection. \u00c0 ne manquer sous aucun pr\u00e9texte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qui voudrait soudainement \u00eatre accompagn\u00e9 dans sa lecture de l\u2019auteur polonais Stawomir Mrozek n\u2019aurait d\u2019autre choix que de lire un ou deux num\u00e9ros de la <i>Revue d\u2019\u00c9tudes slaves <\/i>(libre d\u2019acc\u00e8s sur le net). En l\u2019occurrence les n\u00b0 60 et 63 o\u00f9 Michel Maslowski et H\u00e9l\u00e8ne Wlodarczyk consacrent deux longs articles \u00e0 la structure po\u00e9tique des textes de Mrozek, ainsi qu\u2019aux th\u00e8mes qu\u2019il privil\u00e9gie. Sans entrer davantage dans le d\u00e9tail, le lecteur comprendrait que l\u2019ironie, la satire politico-sociale, l\u2019impossible transparence, la logique implacable, le paradoxe, la polys\u00e9mie du sens\u2026 sont des \u00ab\u00a0tropes\u00a0\u00bb litt\u00e9raires qui tous renvoient \u00e0 des formes d\u2019implicite justifi\u00e9es par la nature de l\u2019\u00c9tat polonais des ann\u00e9es 50 au d\u00e9but des ann\u00e9es 80, soumis au mod\u00e8le stalinien, avant que Solidarnosc ne vienne d\u00e9faire le joug sovi\u00e9tique qui s\u2019exerce sur la Pologne. La libert\u00e9 litt\u00e9raire que Mrozek imposa \u00e0 ce r\u00e9gime lui valant l\u2019exil, d\u00e8s 1963, d\u2019abord en Italie, puis en France.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La critique de l\u2019ordre social et politique, dans les \u0153uvres de Mrozek est donc constante, r\u00e9currente d\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un roman \u00e0 un autre roman. Mais l\u2019\u00e9crivain qu\u2019il est ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 ce p\u00e9rim\u00e8tre et c\u2019est aussi un ton parodique qu\u2019il adopte \u00e0 l\u2019endroit des r\u00e9flexions existentielles et m\u00e9taphysiques. Car, comme on le lit chez les commentateurs, la r\u00e9flexion philosophique est suspecte de tenir l\u2019\u00eatre dans l\u2019inaction, dans le raisonnement surfait, l\u2019int\u00e9r\u00eat personnel plut\u00f4t que l\u2019engagement collectif, etc. D\u00e8s lors, chez Mrozek, le rire voisine avec le grave, le grotesque avec le tragique\u2026 Et l\u2019enjeu de chacune des pi\u00e8ces \u00e9crites par le Polonais n\u2019est autre que de lib\u00e9rer le sujet des ali\u00e9nations qu\u2019il s\u2019applique comme de celles qu\u2019il subit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au plateau, <i>Les \u00c9migr\u00e9s<\/i> r\u00e9unit donc deux hommes, le c\u00e9r\u00e9bral et le manuel, l\u2019intello et le prolo, le d\u00e9licat et le rusto, dans un logement\u00a0: une cave qui convient parfaitement \u00e0 l\u2019invisibilit\u00e9 ou l\u2019absence de reconnaissance sociale qu\u2019ils vivent au quotidien. Sans nom, sans droit\u2026 Mirza Halilovic et Grigori Manoukov \u00e9voluent ainsi dans la promiscuit\u00e9 qui rapproche deux mondes, ou disons construit un tiers monde, comme il existe des tiers lieux, des non-lieux qui vivent \u00e0 la marge et en dessous, du monde visible. Et c\u2019est dans cet espace spartiate, am\u00e9nag\u00e9 \u00e0 la \u00ab\u00a0va comme je te pousse\u00a0\u00bb qu\u2019ils dialoguent, contraints et forc\u00e9s, de supporter leurs diff\u00e9rences\u00a0; mais aussi, parce que la mis\u00e8re sociale et l\u2019exil les unit, c\u2019est cet espace trop \u00ab\u00a0petit\u00a0\u00bb qui les am\u00e8ne \u00e0 se soutenir et \u00e0 se veiller. Dans le r\u00e9cit dialogu\u00e9 qu\u2019ils entreprennent, \u00e0 la mani\u00e8re \u00ab\u00a0d\u2019optimistes\u00a0\u00bb qui tirent des bords, ils parleront donc de tout ce qui peut pr\u00e9occuper deux types en transit ou pas. Et pour autant qu\u2019ici, \u00e0 m\u00eame notre papier, nous ne pouvons tout \u00e9voquer, il faut peut-\u00eatre rappeler quelques-unes des s\u00e9quences qui sont propos\u00e9es. Peut-\u00eatre dire que vient sonner \u00e0 l\u2019oreille, d\u00e8s le d\u00e9but, \u00ab\u00a0le rester \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb appliqu\u00e9 \u00e0 toute chose. \u00ab\u00a0Rester \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb, du guichet, du bar\u2026 \u00ab\u00a0rester \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb qui se livre comme l\u2019expression du d\u00e9muni et renvoie \u00e0 une configuration sociale qui concerne les \u00ab\u00a0marginaux\u00a0\u00bb. Ce \u00ab\u00a0Rester \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb est juste terrible en m\u00eame temps qu\u2019il devient l\u2019objet d\u2019un dialogue dr\u00f4le et d\u00e9licatement douloureux, car \u00e0 travers cette seule expression s\u2019embraie un r\u00e9cit o\u00f9 le mensonge qu\u2019on se fait \u00e0 soi-m\u00eame est le revers d\u2019un r\u00eave inatteignable. L\u2019un et l\u2019autre jouent ainsi au \u00ab\u00a0chat et \u00e0 la souris\u00a0\u00bb et d\u00e9busquent dans le discours de l\u2019autre, les plis de ce qu\u2019ils ne s\u2019avouent pas. Ce qui les ali\u00e8ne donc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019ensuit une s\u00e9rie de s\u00e9quences o\u00f9, de la bonne bo\u00eete de conserve pas ch\u00e8re pour \u00ab\u00a0amis fid\u00e8les\u00a0\u00bb, en passant par l\u2019argent du loyer, jusqu\u2019\u00e0 la f\u00eate du r\u00e9veillon et l\u2019\u00e9criture de la lettre de pendaison\u2026 tout ce qui est v\u00e9cu offre le double visage du d\u00e9sarroi et du grotesque. Double visage, dis-je, car entre l\u2019un et l\u2019autre, il y a comme un effet miroir d\u00e9formant o\u00f9 dans le t\u00eate \u00e0 t\u00eate qu\u2019ils observent, les traits de l\u2019autre sont comme la r\u00e9v\u00e9lation des mensonges que l\u2019on se fait \u00e0 soi-m\u00eame. Et tout le temps de ce \u00ab\u00a0dialogue d\u2019\u00e9xil\u00e9s\u00a0\u00bb, alternant de mani\u00e8re impr\u00e9visible, c\u2019est la violence qui menace \u00e0 chaque nouveaux \u00e9pisodes. Celle qui peut na\u00eetre d\u2019un d\u00e9saccord, d\u2019une contrari\u00e9t\u00e9, d\u2019un conflit, d\u2019un malentendu\u2026 d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 dite que l\u2019on voulait taire. De l\u2019\u00e9pisode sur les mouches, qui rappelle pour l\u2019un la nostalgie d\u2019un climat et d\u2019une m\u00e9t\u00e9orologie (Mrozek y recourt souvent dans ses textes), et pour l\u2019autre ce que l\u2019on voudrait oublier, naitra une dispute et une tristesse, puis une r\u00e9conciliation parce qu\u2019il est impossible, pour l\u2019un comme pour l\u2019autre, de vivre dans la solitude de la pens\u00e9e nostalgique sans risquer de sombrer dans la pens\u00e9e m\u00e9lancolique. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ivresse qui les gagne le soir du r\u00e9veillon et o\u00f9 le trouble conduit l\u2019un \u00e0 vouloir d\u2019abord tuer l\u2019autre, avant de penser \u00e0 se tuer soi\u2026 Mrozek multiplie les m\u00e9andres qui m\u00ealent le grave, le dr\u00f4le, l\u2019ubuesque et le tragique. Et cette multiplication vaut pour l\u2019\u00e9tat d\u2019incertitude dans lequel l\u2019un et l\u2019autre se trouvent. Partir, rester seraient les deux infinitifs des \u00c9migr\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand au final, apr\u00e8s que l\u2019intello aura fait son deuil du livre qu\u2019il \u00e9crivait en d\u00e9chirant les pages d\u2019un manuscrit qu\u2019il prot\u00e9geait\u00a0; et que le prolo aura ouvert sa pelluche qui abritait son mag\u00f4t pour rentrer\u2026 ils leurs reste juste \u00e0 s\u2019endormir, ivres, et au dernier instant d\u2019une phrase inachev\u00e9e, on entend qu\u2019il n\u2019y a aucune chute \u00e0 cette histoire pour ceux qui sont tomb\u00e9s bas, tels les oubli\u00e9s et les d\u00e9laiss\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a dans le jeu des deux grands com\u00e9diens au plateau quelque chose d\u2019une fin de partie qui rappelle le Ham et le Clov de Beckett. Quelque chose d\u2019une gravit\u00e9 qui est sans axe parce que le monde qu\u2019ils habitent est celui qui ne tournera jamais rond. Mais \u00e0 regarder Mirza Halilovic et Grigori Manoukov jouer comme il est si rare de l\u2019observer, on voit dans leur travail l\u2019enjeu des Emigr\u00e9s qui \u00e9tait de cr\u00e9er les conditions d\u2019une solidarit\u00e9 fragile, mais n\u00e9cessaire sans laquelle la mort s\u2019inviterait. \u00c0 l\u2019image finale, l\u2019un et l\u2019autre s\u2019endorment\u2026 et le sommeil est l\u00e0 qui diff\u00e8re, en le rappelant, une sc\u00e8ne de cadav\u00e9risation qu\u2019on ne peut ignorer. A voir, vraiment.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Emigr\u00e9s, mise en sc\u00e8ne d&rsquo;Imer Kutllovci, avec Mirza Halilovic et Grigori Manoukov Au Th\u00e9\u00e2tre Avignon-Reine-Blanche. 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