


{"id":3015,"date":"2013-07-11T07:45:26","date_gmt":"2013-07-11T05:45:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=3015"},"modified":"2013-07-11T07:45:26","modified_gmt":"2013-07-11T05:45:26","slug":"sortir-du-theatre-apres-cours-dhonneur-de-jerome-bel","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/sortir-du-theatre-apres-cours-dhonneur-de-jerome-bel\/","title":{"rendered":"Sortir du th\u00e9\u00e2tre | apr\u00e8s Cours d&rsquo;honneur, de J\u00e9r\u00f4me Bel"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><em>Cours d&rsquo;honneur<\/em>,<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">J\u00e9r\u00f4me Bel, Avignon In<\/p>\n<p><div id=\"attachment_3016\" style=\"width: 610px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-3016\" class=\"size-medium wp-image-3016\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/2013-07-20_21-44-14-600x346.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"346\" \/><p id=\"caption-attachment-3016\" class=\"wp-caption-text\">SAMSUNG<\/p><\/div><br \/>\n<strong>S\u2019il arrive certains soirs qu\u2019on d\u00e9cide d\u2019aller au th\u00e9\u00e2tre \u2014 se couper du monde quelques heures pour trouver des moyens d\u00e9tourn\u00e9s de le rejoindre , se retrancher quelque part seul et avec d\u2019autres, seul dans la mesure o\u00f9 d\u2019autres que nous en m\u00eame temps seront seuls, avec nous \u2014, si l\u2019on fait ce choix, et j\u2019exclus la raison de la pure consommation (objet qu&rsquo;on absorbe, dig\u00e8re, pour mieux l&rsquo;expulser : quelques heures pour penser \u00e0 {autre chose}, se vider la t\u00eate, pour {oublier le quotidien} : non, tout le contraire : plut\u00f4t oublier d&rsquo;oublier enfin \u2014, ce choix d\u2019aller au th\u00e9\u00e2tre qui tient autant du luxe le plus aberrant, mais aussi de la confrontation la plus directe avec soi, la force d\u2019appr\u00e9hension du temps et des corps la plus violente et la plus exigeante, dont le geste m\u00eame (celui de se rendre dans ces lieux, le soir quand les commerces ont ferm\u00e9) fait violence \u00e0 l\u2019organisation norm\u00e9e d\u2019un monde qui travaille en tout contre l\u2019exp\u00e9rience de la densit\u00e9 du temps et de l\u2019attention continue : oui, si l\u2019on fait ce saut, si l\u2019on choisit d\u2019y {perdre son temps}, c\u2019est \u00e0 cause de cela m\u00eame qui fait de la perte une mani\u00e8re d\u2019intensit\u00e9 rendant le temps plus pr\u00e9cieux et fragile, capable de donner au temps la puissance transitoire d\u2019une dur\u00e9e accomplie devant nous {une fois} comme pour toujours<\/strong>((est-ce cela que les Anciens nommait la <em>fatalit\u00e9<\/em> ?))<strong>, et dans l\u2019instant ravag\u00e9 par lui, et nous face \u00e0 cela, redonn\u00e9s au monde qui a pass\u00e9, d\u00e9positaires de ce temps qui nous a port\u00e9s et que nous porterons ensuite en nous, peut-\u00eatre pour repeupler le monde, peut-\u00eatre pour mieux l\u2019appr\u00e9hender, pour l\u2019habiter autrement en tous cas, et pourquoi pas pour le changer : non d\u2019un surcroit de savoir, ou m\u00eame d\u2019images, mais de vie, sans doute, et d\u2019une qualit\u00e9 de temps qui rend le temps plus vif, puisqu&rsquo;il m&rsquo;a permis de consid\u00e9rer la vie plus \u00e9paisses encore et plus riche d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9e et redonn\u00e9e, et, en cela, sacr\u00e9e.<\/strong><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3017 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/2013-07-20_21-45-10-600x450.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"450\" \/><br \/>\nDe quoi parle le th\u00e9\u00e2tre ? J\u2019ai peur, posant ces mots, d\u2019arr\u00eater celui de {th\u00e9\u00e2tre} et d\u2019en faire une valeur en soi, de lui pr\u00eater un devoir (moral), ou pire, de lui r\u00e9clamer quelque chose (je sais d\u00e9j\u00e0 que je lui r\u00e9clame tout : et surtout ce qu&rsquo;il n&rsquo;est pas capable de donner) (n&rsquo;est-ce pas, d\u00e9j\u00e0, l&rsquo;amour ?) \u2013 j\u2019ai peur aussi de faire \u00e9chouer ces mots sur un bavardage intime, relatif, pauvrement int\u00e9rieur[[en tout pourtant, et ici plus encore, il faudrait tenir haut et ferme la joyeuse {haine de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9}]], inutilement d\u00e9positaire d\u2019un {avis sur la question}.<br \/>\nDu th\u00e9\u00e2tre, j\u2019aime \u00e0 croire\u2014\u00a0 parce qu\u2019il est ici question de croyance, d\u2019un acte de foi ? (et, oui, d\u2019amour : c&rsquo;est-\u00e0-dire aussi d&rsquo;hostilt\u00e9) \u2014 qu\u2019il ne parle pas seulement de lui. J\u2019aime \u00e0 le vouloir pris hors d\u2019un dialogue avec lui-m\u00eame et de sa mani\u00e8re de fonctionner. Je reconnais certaines {jubilations} comme devant un jeu de m\u00e9canique, ou un tour de magie, devant des th\u00e9\u00e2tres qui jouent avec le th\u00e9\u00e2tre((Voir ce que dit (et en partage) Christophe Triau, sur ce qu&rsquo;il nomme &lt;i&gt;L&rsquo;illusion ludique&lt;\/i&gt;, in &lt;i&gt;<a href=\"http:\/\/theatrepublic.fr\/2009\/09\/n%C2%B0194-%E2%80%93-une-nouvelle-sequence-theatrale-europeenne\/\">Th\u00e9\u00e2tre Public&lt;\/i&gt;, n\u00b0194<\/a>.)). Quand le th\u00e9\u00e2tre parle de lui-m\u00eame, c\u2019est toujours, de toute mani\u00e8re, \u00e0 ceux qui le connaissent, et qui connaissent de lui ses tours avant qu\u2019on les lui fasse : alors le th\u00e9\u00e2tre rejoue des tours dont tous savent les m\u00e9canismes, et c\u2019est in\u00e9vitablement entre soi qu\u2019on se retrouve (terreur des communaut\u00e9s soud\u00e9es par le savoir commun), et je ne veux pas, moi, me retrouver (je sais o\u00f9 je suis, puisque je suis au th\u00e9\u00e2tre : et j&rsquo;aimerais voir ailleurs si j&rsquo;y ne suis pas) ; c\u2019est in\u00e9vitablement la reconnaissance qui joue dans la perception de la sc\u00e8ne, de cette reconnaissance qui ne fait que retrouver ce qu\u2019on a d\u00e9j\u00e0.<br \/>\nBien diff\u00e9rent et essentiel le th\u00e9\u00e2tre qui dialogue, non pas avec le th\u00e9\u00e2tre, mais avec ce qu\u2019il fait et accomplit, au pr\u00e9sent o\u00f9 il fait et accomplit ce qu\u2019il fait, et accomplit : et nous donne \u00e0 voir le dehors. Autre et rare et important ce th\u00e9\u00e2tre qui travaille l\u2019espace de sa langue en territoire de jeu avec lui : non pour jouer avec lui, mais se jouer de lui \u2013 ne pas cesser de contester la forme m\u00eame dans laquelle le th\u00e9\u00e2tre est pris, parce que cette convention est insupportable, mais elle est seule capable de dire que cette convention est insupportable[[dit autrement, et plus clairement, cette phrase si puissante et miraculeuse de Kolt\u00e8s, parce qu\u2019elle sauve de toutes les illusions, celles qu\u2019on peut nourrir pour le th\u00e9\u00e2tre quand on confond ce moyen de vivre avec la fin m\u00eame de la vie : \u00ab le th\u00e9\u00e2tre ce n\u2019est pas la vie, mais c\u2019est le seul endroit o\u00f9 l\u2019on peut dire que ce n\u2019est pas la vie \u00bb]]. Faire supporter au th\u00e9\u00e2tre ce qu\u2019il ne peut supporter {habituellement}, mais uniquement par des moyens th\u00e9\u00e2traux. Usage frontal du th\u00e9\u00e2tre qui peut se passer du {savoir savant} de ses codes, usage pr\u00e9f\u00e9rable oui : usage direct, en prise directe, avec ceux qui pourraient se trouver devant lui, quels qu\u2019ils soient, d\u2019o\u00f9 ils viennent.<br \/>\nMais on n\u2019aura pas dit de quoi il parle, seulement de la mani\u00e8re dont il peut parler, qui le sauvera de lui.<br \/>\nDu monde, si le th\u00e9\u00e2tre devait en parler, il dirait d\u2019abord comment il n\u2019est pas. C&rsquo;est le premier geste : il sauve souvent. Car nous n&rsquo;avons pas un d\u00e9sir de r\u00e9volution : nous en avons un besoin. Et c&rsquo;est l\u00e0 d&rsquo;abord la t\u00e2che du th\u00e9\u00e2tre : montrer le besoin comme un insoutenable appel. Th\u00e9\u00e2tre, lieu artificiel, lieu impossible et par cela de tous les possibles, de toutes les conventions, on sait cela depuis toujours. Mais du monde malgr\u00e9 tout. On ferait l&rsquo;exp\u00e9rience de penser le monde autrement : de voir la lev\u00e9e d&rsquo;autres mondes possibles. Et s&rsquo;il est possible de le penser autre : il est n\u00e9cessaire de le fa\u00e7onner autrement. Car \u00ab\u00a0il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autres mondes : il y a d&rsquo;autres mani\u00e8res de vivre \u00bb<br \/>\nLa fable que le th\u00e9\u00e2tre vient jouer (avec laquelle elle joue, montrant bien qu\u2019elle est incapable de le faire vraiment, qu\u2019\u00e0 chaque instant il est impossible d\u2019y croire : qu\u2019il ne faut surtout pas y croire \u2014 on sait le prix qu\u2019on a pay\u00e9 pour de telles croyances dans les mythes racont\u00e9s comme dans l\u2019Histoire), si elle ne devait \u00eatre qu\u2019un jeu avec le th\u00e9\u00e2tre, pourquoi l\u2019entendre ? (Je ne comprends pas alors le temps accord\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre si c\u2019est pour me dire ce qu\u2019il est).<br \/>\nIl arrive cependant que le th\u00e9\u00e2tre dresse la sc\u00e8ne pour quelque chose qui permet que soient per\u00e7us, dans le m\u00eame temps et sous le m\u00eame geste, sa propre langage et l\u2019\u00e9nonc\u00e9 d\u2019un monde auquel on appartient. Bien s\u00fbr, on ne le reconna\u00eet pas, ce monde \u2013 ou plut\u00f4t, le th\u00e9\u00e2tre nous arrache cette appartenance malgr\u00e9 nous et nous en d\u00e9poss\u00e8de afin que du dehors d\u2019elle on puisse s\u2019en saisir : soudain, sur sc\u00e8ne, se disent, avec les mots insignifiants du th\u00e9\u00e2tre, ces mots d\u00e9risoires de th\u00e9\u00e2tre coup\u00e9 du monde \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, et qui n\u2019aura aucune port\u00e9e dans la marche forc\u00e9e du monde pour accomplir sa t\u00e2che de monde inacceptable, de plus en plus inacceptable, ces mots qui disent sous l\u2019histoire les lieux (int\u00e9rieurs) qui rendront le monde ensuite possible. C\u2019est cela que le th\u00e9\u00e2tre aura racont\u00e9, sous l\u2019histoire qu\u2019il raconte (et qui n\u2019aura rien \u00e0 voir avec le monde qu\u2019on lit dans les journaux) : la possibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9appropriation \u00e0 venir.<br \/>\nEspace clos, souterrain, sans importance : certains th\u00e9\u00e2tres disent heureusement tout cela, et, au lieu de lever un grand miroir sur lui-m\u00eame (ou sur nous), op\u00e8re un trou dans le r\u00e9el \u2013 et c\u2019est le monde envisag\u00e9 de son dehors que l\u2019on per\u00e7oit, et ce qu\u2019on per\u00e7oit tout \u00e0 la fois, c\u2019est une mani\u00e8re de le percevoir. C\u2019est troubler la perception qu\u2019il faut d\u00e8s lors, pour que la perception travaille contre elle-m\u00eame \u00e0 d\u00e9visager ces forces.<br \/>\nRaconter une histoire, sur sc\u00e8ne, poss\u00e8derait cette importance : non pas pour l\u2019histoire en elle-m\u00eame (on est stupide mais pas \u00e0 ce point), mais parce que l\u2019histoire qui se d\u00e9roule devant nous parle profond\u00e9ment de ce pourquoi on est ici \u00e0 l\u2019entendre, invente des mani\u00e8res de parler, traque dans la langue et l\u2019espace des \u00e9nonc\u00e9s neufs que le pouvoir emp\u00eache (un th\u00e9\u00e2tre qui fuirait le monde et le combat \u00e0 livrer contre lui ne ferait que le confirmer : et en serait complice), et pour cette raison-m\u00eame, que le pouvoir est une lutte \u00e0 mort contre la vie, que le th\u00e9\u00e2tre seul peut parvenir \u00e0 nommer et localiser parce qu\u2019il travaille au pr\u00e9sent la solitude et la communaut\u00e9, sans nier l\u2019une ou l\u2019autre, \u0153uvrant chacun l\u2019\u00eatre politique du r\u00e9el, et les forces fondamentales de son organisation\u00a0et de sa r\u00e9appropriation \u2013 l\u2019appartenance et la singularit\u00e9, la pr\u00e9sence et le devenir, le corps et la voix qui le dit, la parole et le silence qui la re\u00e7oit, la lumi\u00e8re l\u00e0-bas et la nuit ici.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3019\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/artoff1147-600x417.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"417\" \/><br \/>\nSoit : {Cour d\u2019Honneur} dans la Cour d\u2019honneur du Palais des Papes. J\u00e9r\u00f4me Bel ne craint pas la tautologie, il la recherche, en fait un programme, voudrait la constituer en hommage. Hommage au lieu, donc : et d\u2019embl\u00e9e, on est pr\u00e9venu, {Cour d\u2019Honneur} dans la Cour d\u2019Honneur, ou la Cour d\u2019Honneur dans {Cour d\u2019Honneur}, c\u2019est de th\u00e9\u00e2tre qu\u2019il sera question, et pas n\u2019importe lequel : celui d\u2019Avignon, Haut Lieu de la c\u00e9l\u00e9bration du Th\u00e9\u00e2tre par Lui-m\u00eame, d\u2019un certain th\u00e9\u00e2tre {IN} (et Officiel) \u2013 un th\u00e9\u00e2tre {dans la Place}. Pour la derni\u00e8re ann\u00e9e du cycle Baudriller \/ Archambault, la volont\u00e9 (explicite et revendiqu\u00e9e) de c\u00e9l\u00e9brer Avignon (c\u00e9l\u00e9brer la c\u00e9l\u00e9bration qu\u2019Avignon depuis des ann\u00e9es c\u00e9l\u00e8bre) pourrait \u00eatre touchante, anodine, terriblement pu\u00e9ril, absolument inoffensive, pompeusement nostalgique : elle est tout cela \u00e0 la fois, et ce ne pourrait \u00eatre pas bien grave, c\u2019est m\u00eame assez {fatal} quand on se donne telle {t\u00e2che} de retourner le regard du th\u00e9\u00e2tre sur lui-m\u00eame, sur sc\u00e8ne, dans une pi\u00e8ce qui dira le lieu dans le lieu. Mais c\u2019est \u00e9videmment plus douloureux que cela.<br \/>\nLe dispositif : il est simple, c\u2019est le moins que l\u2019on puisse dire. Sur {sc\u00e8ne} (la majestueuse Cour d\u2019Honneur au pied du Mur d\u2019enceinte devient, ce sera le seul tour de force du spectacle, une simple sc\u00e8ne), avant que cela ne commence, une dizaine au moins de chaises noires dispos\u00e9es en arc de cercle face \u00e0 nous, o\u00f9 viendront s\u2019assoir quand les lumi\u00e8res se feront des acteurs : une dizaine au moins. Il s\u2019agit d\u2019une dizaine au moins de spectateurs, que J\u00e9r\u00f4me Bel, il y a deux ans, par le biais d\u2019une petite annonce, a convoqu\u00e9 pour venir parler de leur {exp\u00e9rience} de la Cour d\u2019Honneur. C\u2019est donc ce qu\u2019ils feront, ici, pendant deux heures : chacun son tour se l\u00e8vera, se dirigera d\u2019un pas r\u00e9solu vers le micro \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne, et racontera un moment fort, marquant, dr\u00f4le, triste, beau (compl\u00e9ter la liste d\u2019une dizaine au moins d\u2019adjectifs), qui tiendront lieu, ou presque, de spectacle.<br \/>\nExp\u00e9rience ? Vraiment, la valeur de l&rsquo;exp\u00e9rience a baiss\u00e9. Elle n&rsquo;est l\u00e0 pas tout \u00e0 fait un t\u00e9moignage, ni une performance, ni un jeu : les spectateurs jouent ici un texte qu\u2019ils ont sans doute \u00e9crit, on le devine, on le voit m\u00eame lorsque l&rsquo;un d&rsquo;entre eux de plus faible m\u00e9moire lira litt\u00e9ralement son texte d\u2019une page qu\u2019il n\u2019a donc pas pris la peine d\u2019apprendre \u2013 est-ce peut-\u00eatre pour Bel la volont\u00e9 de montrer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une restitution personnelle ? Symptomatique surtout d\u2019un jeu assez obsc\u00e8ne entretenu entre le th\u00e9\u00e2tre et la {v\u00e9rit\u00e9}, avec ce flou faussement nourri sur l\u2019authenticit\u00e9 des propos : nous sommes face \u00e0 des spectateurs qui jouent \u00e0 \u00eatre des acteurs qui jouent \u00e0 \u00eatre des spectateurs jouant \u00e0 \u00eatre des acteurs : tout cela dans une certaine maladresse de bon aloi, o\u00f9 les trous de m\u00e9moire font partie du {jeu} sans doute, et les silences {r\u00e9giens} sous-jou\u00e9s surjouent la vacuit\u00e9 d\u2019une direction d\u2019acteurs orient\u00e9e vers un naturel artificiel digne de repr\u00e9sentations de fin d\u2019ann\u00e9e. C\u2019est sans doute le cas : fin d\u2019ann\u00e9e, fin de mandat, fin de cycle, fin du festival \u2013 manque la remise des prix\u2026<br \/>\nD\u2019exp\u00e9rience, il ne sera en fait pas vraiment question, mais plut\u00f4t de sa d\u00e9gradation successive. Chaque spectateur jouera ce qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 aupr\u00e8s de Bel il y a deux ans, le r\u00e9cit d\u2019un moment marquant repr\u00e9sent\u00e9 auparavant dans la Cour d\u2019Honneur que le spectacle {Cour d\u2019Honneur} se chargera de rejouer : vous avez aimez tel moment dans un spectacle {mythique} de Castellucci (l\u2019acrobate qui grimpe \u00e0 mains nues le mur d\u2019enceinte) ? le voici (et l\u2019acrobate de venir sous les applaudissements du public faire ce qu\u2019on vient de nous annoncer : grimper \u00e0 mains nues le mur d\u2019enceinte) ; vous avez aim\u00e9 le {crescendo} de Wagner dans tel autre spectacle {mythique} ? Le voici (on entend alors le long et majestueux et forc\u00e9ment \u00e9mouvant (puisqu\u2019on vient de nous d\u00e9crire l\u2019\u00e9motion) crescendo de Wagner) ? Vous avez aim\u00e9 le monologue d\u2019Isabelle Huppert dans {M\u00e9d\u00e9e} ? Voici {la} Huppert, par skype (on nous fait croire qu\u2019elle est en direct : ridicule mensonge tenu \u00e0 des enfants qui n\u2019en croient rien, mais il faut jouer le jeu), qui apr\u00e8s avoir fait {coucou} \u00e0 tout le monde depuis l\u2019Australie, l\u00e2che son monologue, le visage d\u00e9figur\u00e9 par la performance. Etc. Deux heures durant. Le spectacle d\u00e9samorc\u00e9 par l\u2019\u00e9nonc\u00e9 du spectacle : la sc\u00e8ne racont\u00e9e d\u2019abord, jou\u00e9e ensuite, applaudie enfin (d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 jou\u00e9e {comme} elle a \u00e9t\u00e9 racont\u00e9e ?)<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLe th\u00e9\u00e2tre r\u00e9duit \u00e0 des num\u00e9ros de cirque. \u00c0 des tubes qu\u2019on pourrait rejouer pour le plaisir de le revoir. Vacuit\u00e9 du {name dropping}, vanit\u00e9 des spectacles r\u00e9duits \u00e0 des noms d&rsquo;artistes\u2026\u00a0Oh G\u00e9rard Philippe ! Oh, Castellucci ! Oh Huppert ! Oh Warlikowski !. Le th\u00e9\u00e2tre en pi\u00e8ces (d\u00e9tach\u00e9es), en morceaux de bravoure.<br \/>\nJe pense \u00e0 ce que dit Agamben, \u00e0 la suite de Walter Benjamin, sur la d\u00e9mon\u00e9tisation de l&rsquo;exp\u00e9rience sensible \u00e0 force non seulement de reproductibilit\u00e9, mais surtout de sa mise en r\u00e9flexion narcissique : par exemple \u00e0 propos de ces gens qui se prennent en photographie devant les \u0153uvres dans les mus\u00e9es du monde entier, et qui, \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u0153uvre, pr\u00e9f\u00e8re l\u2019exp\u00e9rience de se regarder, dans leur salon, jouir de l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u0153uvre. Dans cette d\u00e9gradation continue de l\u2019exp\u00e9rience devenue r\u00e9cit, devenu jeu, devenu r\u00e9citation, devenu {reenactment} , devenu num\u00e9ro, on n\u2019assiste pas \u00e0 un exercice de m\u00e9moire, mais \u00e0 un {best of} qui neutralise chacun de ses moments pour la simple jouissance de se dire qu\u2019on assiste \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience, tandis que l\u2019exp\u00e9rience en elle-m\u00eame, telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 construite dans chacun des spectacles, on ne l\u2019\u00e9prouve pas.<br \/>\nCe pourrait \u00eatre vain, et ridicule, et parfois frustrant quand on se surprend \u00e0 rester froid devant le tr\u00e8s beau {num\u00e9ro} de l\u2019alpiniste-danseur (mais comment faire l\u2019exp\u00e9rience de la beaut\u00e9 quand on nous dit : \u00ab pr\u00e9parez vous \u00e0 en prendre plein les yeux, vous verrez, vous trouverez \u00e7a beau. \u00bb ?), c\u2019est souvent politiquement l\u00e2che.<br \/>\nQuand on fait venir sur sc\u00e8ne un acteur arrach\u00e9 \u00e0 l\u2019{(A)polonia} ({mythique}) de Warlikowski pour qu\u2019il fasse son {num\u00e9ro}, on entend le monologue de Littell extrait des {Bienveillantes} o\u00f9 le narrateur assume son r\u00f4le dans l\u2019extermination des Juifs, d\u00e9fie le public, affirme que {nous} aurions \u00e9t\u00e9, comme lui, {bourreau} : \u00ab avec moins de z\u00e8le peut-\u00eatre, mais avec moins de d\u00e9sespoir \u00bb, comment le comprendre ? Comment l\u2019accepter ? L\u00e0 o\u00f9 Littell construit une narration complexe et enveloppe de mille pages une r\u00e9flexion sur la part du Mal et le travail de fiction sur le r\u00e9el ; l\u00e0 o\u00f9 Warlikowski, dans un deuxi\u00e8me temps, \u00e9labore une dramaturgie ample et multiple pour interroger ces propos et leur part de provocation \u2013 Bel nous livre ce morceau de bravoure (destin\u00e9 uniquement \u00e0 &lt;i&gt;arracher&lt;\/i&gt; des bravos), d\u00e9pourvu de situation, de perspective, de point de vue (en dehors de l\u2019\u00e9motion {touchante} du jeune spectateur qui l\u2019a convoqu\u00e9).<br \/>\nQuelques instants apr\u00e8s, c\u2019est le compte math\u00e9matique des morts qui est rappel\u00e9 : durant la Seconde Guerre mondiale, c\u2019est un mort toutes les quatre secondes environ \u2013 pr\u00e9cisant : un enfant mort dans les villes allemandes bombard\u00e9es et un enfant mort dans les chambres \u00e0 gaz, c\u2019est une et seule m\u00eame chose, un m\u00eame \u00e9l\u00e9ment dans le calcul statistique. Arrach\u00e9s \u00e0 sa situation d\u2019\u00e9nonciation, ces propos sont \u00e9videmment abjects, insupportables, philosophiquement faux, terribles m\u00eame quand ils sont r\u00e9duits \u00e0 des performances artistiques \u2013 surtout que ce num\u00e9ro est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et suivi d\u2019une r\u00e9citation d\u2019un extrait remarquablement remarquable de Moli\u00e8re (plaisir du public), de l\u2019\u00e9vocation \u00e9mue et joyeuse d\u2019un {Soulier de Satin} \u00e9videmment interminable (rires du public), ou de l\u2019\u00e9motion d\u2019une jeune fille ici dans la Cour d\u2019Honneur pour dire qu\u2019elle n\u2019est jamais venue dans la Cour d\u2019Honneur parce que c\u2019est assez cher[[j\u2019ai pay\u00e9 ma place 18 euros, le prix d\u2019un livre, ou d\u2019un DVD : je ne dis pas que ce n\u2019est pas cher, mais c\u2019est rare qu\u2019on d\u00e9signe le prix du livre comme obstacle infranchissable et s\u00e9lection sociale \u00e0 la Culture.]] (indignation du public).<br \/>\nPeut-\u00eatre s\u2019agissait-il pour Bel de jouer avec la question de la m\u00e9moire : l\u2019inscription m\u00e9morielle de son spectacle en relation avec la m\u00e9moire des morts de la Shoah. J\u2019esp\u00e8re profond\u00e9ment, pour lui, pour nous, que ce n\u2019est pas cela, que rien n\u2019avait guid\u00e9 ce choix malheureux sauf l\u2019envie d\u2019un spectaculaire \u00e0 peu de frais (la Solution Finale comme r\u00e9servoir \u00e0 \u00e9motions est un des lieux communs le plus r\u00e9pandus dans l\u2019art d\u2019aujourd\u2019hui : et c&rsquo;est \u00e9videment une insulte aux morts, une blessure indigne \u2014\u00a0ici comme ailleurs, <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=PAjD8f647hY\">la honte d&rsquo;\u00eatre un homme, vraiment<\/a>).<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nR\u00e9duire le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 des moments de th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est l\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00eatre un art du temps qui construit un propos, parfois complexe, qui demande le temps qu\u2019il faut pour s\u2019\u00e9laborer et s\u2019accomplir (et se d\u00e9truire) \u2013 r\u00e9duire le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 des {moments forts}, c\u2019est finalement le rabattre \u00e0 une \u00e9motion dont il est \u00e9tranger, une sensiblerie qui ne peut prendre sans risque, sans horreur aussi, sans l\u2019abjecte sensation de la communion des \u00e9motions.<br \/>\nApr\u00e8s avoir fait th\u00e9\u00e2tre du texte, puis \u00ab th\u00e9\u00e2tre de tout \u00bb, selon la formule rebattue de Vitez, le th\u00e9\u00e2tre a donc fini par faire th\u00e9\u00e2tre de lui-m\u00eame. Ce stade ultime de l\u2019\u00e9cho confondu dans le cri, on y assiste d\u00e8s le premier r\u00e9cit : la jeune fille raconte sa premi\u00e8re {visite} \u00e0 la Cour d\u2019Honneur, pour le spectacle {mythique} de Marthaler, au cours duquel elle s\u2019\u00e9tonnait des fen\u00eatres en PVC qui d\u00e9figurait la Grande Paroi : tout de m\u00eame, une belle fa\u00e7ade, ils pourraient la soigner, s\u2019est-elle dit, d\u00e9\u00e7ue de la {prestation} qu\u2019un tel lieu {mythique} \u00e9tait cens\u00e9 fournir aux usagers du lieu qui avait fait le d\u00e9placement pour {\u00e7a} \u2013 avant de comprendre que {\u00e7a} faisait partie de la sc\u00e9nographie r\u00e9alis\u00e9e pour le spectacle \u2013\u00a0puis la jeune fille de se retourner et de d\u00e9signer la fen\u00eatre, qu\u2019encadre comme pour la sc\u00e9nographie de Marthaler, le plastique blanc (rires du public). De Marthaler \u00e0 Bel, de la sc\u00e9nographie \u00e0 la d\u00e9signation de cette sc\u00e9nographie comme th\u00e9\u00e2tre, outre la r\u00e9duction de la pi\u00e8ce de Marthaler \u00e0 un \u00e9l\u00e9ment de d\u00e9cor (toujours, c\u2019\u00e9tait in\u00e9vitable, les r\u00e9cits des spectateurs s\u2019attacheront au plus spectaculaire, au plus formel, aux \u00e9l\u00e9ments de surface les plus insignifiants et donc les plus visibles), c\u2019est ce geste de la jeune fille pointant du doigt le mur de Cour d\u2019Honneur pour la r\u00e9v\u00e9ler au public qui t\u00e9moigne de l\u2019\u00e9chec path\u00e9tique du spectacle. La Cour d\u2019Honneur n\u2019est plus qu\u2019un cadre \u00e0 {voir}, et d\u2019ailleurs, regardez-le : on peut le voir, la preuve : c\u2019est ainsi qu\u2019on l\u2019avait vu, avant.<br \/>\nJeu sur le pass\u00e9, mais sans deuil v\u00e9ritable[[ou un \u00ab deuil sans douleur\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0sans travail de deuil\u00a0\u00bb, comme le d\u00e9crit justement J\u00e9r\u00e9mie Majorel dans son article pour le [{Magazine Litt\u00e9raire}-&gt; http:\/\/www.magazine-litteraire.com\/agenda\/theatre\/festival-avignon-deuil-spectacle-03-08-2013-72073)].]] : plus tard, un spectateur dira son \u00e9motion devant {Le Soulier de Satin}, spectacle {mythique} de Vitez (soupirs du public) \u2014 \u00e9motion telle qu\u2019il a toujours l\u2019impression de voir {Le Soulier de Satin} quand il assiste \u00e0 un spectacle dans la Cour d\u2019Honneur : n\u2019est-ce pas l\u00e0 le projet de Bel, de rejouer ce qui a eu lieu pour emp\u00eacher ce qui a lieu maintenant ? Le fant\u00f4me n\u2019a de sens seulement si en terrifiant les vivants il les met en mouvement : ici, photographie d\u2019un mouvement arr\u00eat\u00e9 qui se superpose sans cesse sur le r\u00e9el pour lui faire obstacle.<br \/>\nFace \u00e0 nous, des spectateurs : nous sommes comme eux, semble dire le spectacle[[\u00ab Le spectateur en dialogue \u00bb, titre du fort article de Yannick Butel sur le spectacle \u2013 voir le site de [l\u2019Insens\u00e9-&gt;http:\/\/insense-scenes.net\/site\/?p=article&amp;id=378].]]. Assis face \u00e0 nous comme nous, nous sommes assis (mais un peu en hauteur). Face \u00e0 face qui d\u00e9visage, et qui arr\u00eate le regard. Nous, nous regardons la Cour d\u2019Honneur en regardant {Cour d\u2019Honneur}, et eux, en bas, nous regardent regarder la Cour d\u2019Honneur de {Cour d\u2019Honneur}. De la Cour d\u2019Honneur, on n\u2019en fera pourtant jamais l\u2019usage : assis pendant deux heures, ils resteront assis, deux heures durant \u2013 quand on dispose d\u2019un tel espace, oh comme c\u2019est piti\u00e9 de ne rien en faire (sauf une fois : l\u2019enfant (il fallait bien qu\u2019il y ait un enfant, question de {quota} \u00e0 respecter sans doute pour faire du th\u00e9\u00e2tre un terrain de jeu pour humains de sept \u00e0 soixante dix-sept ans) apr\u00e8s avoir racont\u00e9 un spectacle marquant, le mime : et de se mettre \u00e0 courir en rond et en hurlant sur tout l\u2019espace de la Cour \u2013 moment qui nous permet de voir le lieu, donc, pour la seule fois du spectacle, sous un mode hyst\u00e9rique, pu\u00e9ril, physique, press\u00e9, ironique, gratuit : vain.)<br \/>\nQuand le th\u00e9\u00e2tre c\u00e9l\u00e8bre le th\u00e9\u00e2tre, on pourrait hausser les \u00e9paules et se dire : tant pis pour lui. Mais quand il le fait au lieu m\u00eame o\u00f9 mieux qu\u2019ailleurs il pourrait se faire, c\u2019est plus que du g\u00e2chis, une sorte d\u2019insulte.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nSi le th\u00e9\u00e2tre devait \u00eatre cela, un dialogue m\u00e9moriel avec lui, un jeu en miroir sur ses bons moments, la communion des souvenirs comme devant un album photos de famille dont les images ont remplac\u00e9 les souvenirs, dont on prend les photos non pour l\u2019instant ou pour le souvenir, mais en imaginant le moment o\u00f9 l\u2019on se tiendra autour de l\u2019album pour regarder les photos, oui, si ce devait \u00eatre {cela}, alors que le th\u00e9\u00e2tre cesse et qu\u2019on ferme les th\u00e9\u00e2tres et qu\u2019on arr\u00eate d\u2019en \u00e9crire, cela ne manquera \u00e0 personne, on passera les soirs autrement, la ville ne fait pas rel\u00e2che et ne raconte pas ce qu\u2019elle n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pour ceux qui s\u2019en souviennent seulement dans le but de trouver la preuve qu\u2019ils ont v\u00e9cu quelque chose, {ensemble}. Le plus terrifiant au th\u00e9\u00e2tre, c&rsquo;est ce moment o\u00f9 tous ils battent des mains, et que leur rythme s&rsquo;accorde \u2013 et que le fascisme des corps bat la mesure des temps, o\u00f9 tous ils s&rsquo;abolissent dans cette communion, font corps avec le th\u00e9\u00e2tre, esprit de corps o\u00f9 ne reste rien de l&rsquo;esprit, ou du corps, mais une pure identit\u00e9 originelle qui n&rsquo;est que de la mort.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3018 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/2013-07-20_21-45-24-600x450.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"450\" \/><br \/>\nJ\u2019imagine deux personnes allant \u00e0 la Cour d\u2019Honneur pour la premi\u00e8re fois, non parce que c\u2019est la Cour d\u2019Honneur, mais parce que c\u2019est le spectacle qui joue, ce soir, dans le plus beau et grand festival de th\u00e9\u00e2tre du pays, dans un des plus beaux lieux qui soient pour faire venir les ombres et leurs corps, et les voix qui viendraient dire quand la lumi\u00e8re tombe suffisamment pour qu\u2019on ne voie plus rien, {n\u2019ayez pas peur}, et qu\u2019on fasse le compte des morts et des vivants \u00e0 la fin quand la fin aura \u00e9t\u00e9 accomplie par le th\u00e9\u00e2tre lui-m\u00eame, je pense \u00e0 ceux-l\u00e0 qui auront vu la Cour pour la premi\u00e8re fois avec ce spectacle, et je me console lentement en repensant au fait que la Cour n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 trop \u00e9puis\u00e9e par les pi\u00e9tinements de ces acteurs pour de faux, que la poussi\u00e8re n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 trop remu\u00e9e, assis qu\u2019ils \u00e9taient pendant ces deux heures ; et je pense surtout \u00e0 ce que j\u2019entendais durant ces deux heures, une voix tr\u00e8s loin qui chantait un air sublime que le vent apportait et arrachait, et comme on avait envie d\u2019\u00eatre aupr\u00e8s de la voix, comme le chant disait que quelque part avait lieu autre chose qui pouvait peut-\u00eatre justifier ce soir-l\u00e0, mais il a \u00e9t\u00e9 justifi\u00e9, ce soir-l\u00e0, deux fois : une premi\u00e8re fois \u00e0 cause du chant interrompu, sublime d\u2019interruption, et une seconde fois parce qu\u2019en sortant de la Cour, il fallait marcher un peu dans la ville, et qu\u2019il y avait de la route \u00e0 faire, qu\u2019il fallait passer [Place Crillon-&gt;http:\/\/www.arnaudmaisetti.net\/spip\/spip.php?article433], et qu\u2019on ralentirait un peu le pas pour rejoindre la fin de cette nuit, qui commen\u00e7ait.<br \/>\nOn va au th\u00e9\u00e2tre pour en sortir : c&rsquo;\u00e9tait la derni\u00e8re pens\u00e9e, elle sauvait.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3018 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/2013-07-20_21-45-24-600x450.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"450\" \/><\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cours d&rsquo;honneur, J\u00e9r\u00f4me Bel, Avignon In S\u2019il arrive certains soirs qu\u2019on d\u00e9cide d\u2019aller au th\u00e9\u00e2tre \u2014 se couper du monde quelques heures pour trouver des moyens d\u00e9tourn\u00e9s de le rejoindre , se retrancher quelque part seul et avec d\u2019autres, seul dans la mesure o\u00f9 d\u2019autres que nous en m\u00eame temps seront seuls, avec nous \u2014, si l\u2019on fait ce choix, et j\u2019exclus la raison de la pure consommation (objet qu&rsquo;on absorbe, dig\u00e8re, pour mieux l&rsquo;expulser : quelques heures pour penser<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":3016,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-3015","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/3015","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3016"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3015"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=3015"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}