


{"id":3186,"date":"2019-07-16T15:31:17","date_gmt":"2019-07-16T13:31:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=3186"},"modified":"2019-07-16T15:31:17","modified_gmt":"2019-07-16T13:31:17","slug":"pas-de-quartier","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/pas-de-quartier\/","title":{"rendered":"Pas de quartier"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Le rouge \u00e9ternel des coquelicots<\/em> de et par Fran\u00e7ois Cervant\u00e8s, avec Catherine Germain, Gilgamesh Bellevillle, 5-26 juillet 2019.<\/strong><\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0L\u2019\u00e9criture a toujours \u00e9t\u00e9 la colonne vert\u00e9brale de mon travail, elle pr\u00e9existe au th\u00e9\u00e2tre, et c\u2019est \u00e0 travers elle que j\u2019aborde le th\u00e9\u00e2tre, y compris les formes les plus corporelles ou les cultures les plus lointaines.\u00a0\u00bb<br \/>\n&nbsp;<\/p><\/blockquote>\n<p>Fran\u00e7ois Cervant\u00e8s et sa compagnie L\u2019entreprise sont implant\u00e9s depuis 2004 \u00e0 la Friche la Belle de Mai \u00e0 Marseille. Dans les quartiers nord, il fait un jour la rencontre de Latifa Tir qui tient un snack en face du th\u00e9\u00e2tre du Merlan. Ses parents alg\u00e9riens ont immigr\u00e9 dans les ann\u00e9es 1950. Raconter cette histoire intime et collective ne s\u2019est pas fait \u00e0 la va-vite au bout de quelques mois de r\u00e9sidence. C\u2019est le fruit d\u2019une lente impr\u00e9gnation, de conversations au long cours, de la recherche d\u2019une forme th\u00e9\u00e2trale et d\u2019un art du r\u00e9cit qui soient \u00e0 m\u00eame de la transmettre sans l\u2019aplatir dans une dimension exclusivement documentaire.<br \/>\nLe snack de Latifa est toute sa vie, un prolongement de son corps, un petit th\u00e9\u00e2tre du monde en regard du petit monde du th\u00e9\u00e2tre, un anglicisme qui a du mal \u00e0 rivaliser avec la noblesse d\u2019un hell\u00e9nisme. L\u2019\u00e9criture de Fran\u00e7ois Cervant\u00e8s tente de r\u00e9tablir une porosit\u00e9 entre les espaces, les temporalit\u00e9s, les langues et les corps.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-3265 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/prison-possession-suivi-de-le-rouge-eternel-des-coquelicots.jpg\" alt=\"\" width=\"255\" height=\"408\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLe snack est en sursis, chantier oblige. Les gens du quartier se mobilisent, occupent l\u2019esplanade, ne sont pas loin d\u2019en faire une ZAD. En un renversement carnavalesque, \u00e0 la fois dr\u00f4le et violent, les ca\u00efds du coin s\u2019en m\u00ealent, mettent les d\u00e9cideurs face \u00e0 leur promesse de le reconstruire un peu plus loin. Latifa gagne peu \u00e0 peu en assurance, parvient \u00e0 manier les mots comme des poings. Cette \u00e9pop\u00e9e minuscule, cette victoire locale, se situe \u00e0 une juste distance entre la m\u00e9lancolie de gauche et la croyance aux lendemains qui chantent.<br \/>\nCatherine Germain, que le dramaturge-metteur en sc\u00e8ne c\u00f4toie depuis une trentaine d\u2019ann\u00e9es, \u00e9nonce sobrement son monologue et incarne tout aussi sobrement cette femme, jusqu\u2019\u00e0 susciter paradoxalement un effet de m\u00e9tempsychose, d\u2019animisme, de transmigration des \u00e2mes, une pr\u00e9sence, comme on ressent une pr\u00e9sence dans la nuit, spectrale. Elle nous accompagne dans une divine com\u00e9die qui revisite les morts ayant fait l\u2019histoire des quartiers nord de Marseille, que les promoteurs immobiliers m\u00e9connaissent, terrassent, abrasent.<br \/>\nJ&rsquo;avais vu Catherine Germain, il y a longtemps, jouer M\u00e9d\u00e9e dans un spectacle de Laurent Fr\u00e9churet \u00e0 Sartrouville, se d\u00e9menant parmi des \u00e9chafaudages imposants et de la musique <em>live<\/em>. Latifa est \u00e0 sa fa\u00e7on une M\u00e9d\u00e9e, d\u00e9pouill\u00e9e des oripeaux du mythe. Cette fois, le plateau est nu\u00a0: juste une petite table et une chaise de bistrot qui rendent sensible l\u2019absence du snack \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-plan. Ce que fait Catherine Germain en solo, sa fa\u00e7on de se laisser poss\u00e9der par un personnage qui est aussi une personne, son abondante chevelure ch\u00e2tain clair d\u00e9ploy\u00e9e, son visage qui devient aussi parfois un masque tragique, sa diction int\u00e9rioris\u00e9e qui d\u00e9plie les images contenues dans les mots, les rend mentalement pr\u00e9sentes \u00e0 l\u2019esprit des spectateurs, me semblent se tenir au plus pr\u00e8s des recherches d\u2019actrice que m\u00e8ne par exemple Val\u00e9rie Dr\u00e9ville, elle aussi pass\u00e9e par M\u00e9d\u00e9e.<br \/>\nDes gestes rares et simples retrouvent l\u2019aura communicative d\u2019une ritualit\u00e9\u00a0: rev\u00eatir une perruque brune pour entrer dans la peau de Latifa, ou que Latifa entre dans sa peau, faire de son corps le r\u00e9ceptacle d\u2019un corps autre, de son histoire, de son habitus, de sa parole, maintenir tranquillement ce trouble \u00e9nonciatif ; fumer une cigarette et qu\u2019apparaisse un nuage de poussi\u00e8re ou le fant\u00f4me du p\u00e8re ; ouvrir des pendillons entre le r\u00e9el et l\u2019imaginaire.<br \/>\nPar une rare osmose entre la silhouette, le visage de Catherine Germain et les lumi\u00e8res de Dominique Borrini, le temps compt\u00e9 du spectacle, une petite heure, atteint une dur\u00e9e, une consistance, une \u00e9paisseur sensible qui la d\u00e9passe\u00a0: un ab\u00eeme s\u00e9pare l\u2019entr\u00e9e en sc\u00e8ne de l\u2019actrice en converses, jean \u00e9vas\u00e9 et tee-shirt, femme encore jeune, et le noir final qui \u00e9ternise sa persona. Chacun se pr\u00eate en somme \u00e0 un exercice d\u2019effacement\u00a0: de Fran\u00e7ois Cervant\u00e8s au profit de Catherine Germain, de Catherine Germain au profit de Latifa Tir, de Latifa Tir au profit d\u2019une fragile m\u00e9moire g\u00e9n\u00e9rationnelle qu\u2019elle cristallise.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le rouge \u00e9ternel des coquelicots de et par Fran\u00e7ois Cervant\u00e8s, avec Catherine Germain, Gilgamesh Bellevillle, 5-26 juillet 2019. \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9criture a toujours \u00e9t\u00e9 la colonne vert\u00e9brale de mon travail, elle pr\u00e9existe au th\u00e9\u00e2tre, et c\u2019est \u00e0 travers elle que j\u2019aborde le th\u00e9\u00e2tre, y compris les formes les plus corporelles ou les cultures les plus lointaines.\u00a0\u00bb &nbsp; Fran\u00e7ois Cervant\u00e8s et sa compagnie L\u2019entreprise sont implant\u00e9s depuis 2004 \u00e0 la Friche la Belle de Mai \u00e0 Marseille. 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