


{"id":3305,"date":"2019-07-19T16:08:35","date_gmt":"2019-07-19T14:08:35","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=3305"},"modified":"2019-07-19T16:08:35","modified_gmt":"2019-07-19T14:08:35","slug":"ci-git-un-corps-ou-un-cri-devenu-inaudible","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/ci-git-un-corps-ou-un-cri-devenu-inaudible\/","title":{"rendered":"Ci-g\u00eet un corps, ou Un cri devenu inaudible"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Rage<\/em> se joue du 10 au 20 juillet \u00e0 12h15 aux Hiverales. Une chor\u00e9graphie \u00e0 voir.<\/strong><br \/>\nUn corps de femme est pos\u00e9 l\u00e0 au bord du plateau et les 45 minutes qui suivront raconteront comment ce corps est arriv\u00e9 l\u00e0. Les gestes d\u2019abord \u00e9pars, des situations d\u2019abord d\u00e9cousues se forment petit \u00e0 petit en un tout et on reconstitue, on reconstruit jusqu\u2019\u00e0 ce que\u2026 le geste de la mort rencontre son objet, ce corps de femme.<br \/>\nCe n\u2019est pas qu\u2019elle n\u2019aurait pas lut\u00e9, mais le monde est ainsi fait qu\u2019il n\u2019y a pas de r\u00e9ponse, de personne, aux appels de secours. Si notre besoin de consolation est impossible \u00e0 rassasier, c\u2019est que personne n\u2019offre un bout de pain. Les hommes sont comme absents, ou absent\u00e9s d\u2019eux-m\u00eames, et lorsqu\u2019ils tentent d\u2019encourager l\u2019autre, ce n\u2019est que torture. Des encouragements comme des fouets auxquels on tente d\u2019\u00e9chapper. Mais l\u2019autre veut du bien et \u00e0 default de savoir ce qui pourrait \u00eatre une caresse qui r\u00e9pond \u00e0 un appel, il sera amen\u00e9 \u00e0 an\u00e9antir celle qui souffre car il ne sait quoi faire avec cela.<br \/>\nDes mouvements, des figures se r\u00e9p\u00e8tent comme des obsessions \u00e0 s\u2019accrocher \u00e0 la vie et interpeller celui dont elle esp\u00e8re secours. Lorsqu\u2019il est trop tard et que le corps est d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9, l\u2019homme fait danser ce corps mort, lui fait r\u00e9p\u00e9ter la m\u00eame figure, la m\u00eame obsession qui \u00e0 son vivant n\u2019a pu rien faire. C\u2019est comme une infini manque d\u2019imagination, un d\u00e9sespoir et un abandon de l\u2019hypoth\u00e8se que nous pouvons quelque chose l\u2019un pour l\u2019autre. En faisant danser ce corps mort de la m\u00eame mani\u00e8re, la m\u00eame chose qui ne l\u2019a pas pu sauver de la mort, c\u2019est comme un faux int\u00e9r\u00eat, un \u00ab\u00a0fais pas chier\u00a0\u00bb, une incapacit\u00e9, m\u00eame l\u00e0, face \u00e0 la mort, de nouer un rapport. Il la laisse dans sa solitude. Chacun dans sa solitude.<br \/>\nEt cette fin n\u2019\u00e9tait pas seulement d\u00e9j\u00e0 annonc\u00e9 par le corps gisant au bord du plateau, mais du premier regard qui s\u2019ouvrait au public. Un regard du fond d\u2019un gouffre qui me rappelle des regards d\u2019appels infinies dans les gravures et dessins de K\u00e4the Kollwitz. Elle, elle donnait forme \u00e0 la mis\u00e8re du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle et \u00e0 la douleur immense que la guerre produisait dans le peuple, l\u2019exposition de son corps aux canons, la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et la tentative de donner abri \u00e0 un enfant avec les mains nues.\u00a0 Tsai Po-Cheng retraverse avec <em>Rage<\/em> cette exposition du corps sans aide possible comme pour dire que les moyens d\u2019exploitation et les souffrances qu\u2019ils impliquent n\u2019ont pas chang\u00e9, ils sont simplement devenus plus invisibles, ils se d\u00e9guisent mieux sous une propagande du bien-\u00eatre. Mais ils emp\u00eachent toute possibilit\u00e9 de bonheur, toute solidarit\u00e9, toute amiti\u00e9. Sauf une fois o\u00f9 deux hommes dansent ensemble et semble se tenir mutuellement, s\u2019entretenir, quelque chose d\u2019un rapport humain appara\u00eet qui n\u2019est pas qu\u2019hostilit\u00e9, incompr\u00e9hension, malentendu.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3307 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Kathe-Kollwitz-4-512x600.jpg\" alt=\"\" width=\"422\" height=\"495\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nEt comme chez Kollwitz, chez B.Dance les mains sont le fondement de toute possibilit\u00e9 d\u2019un lien (comme si elle disait l\u00e0 aussi qu\u2019elles pourraient servir \u00e0 autre chose qu\u2019au dure labeur et si elles n\u2019\u00e9taient pas l\u00e0 pour prot\u00e9ger l\u2019autre, elles pourront toujours porter les armes contre ce qui nous oppresse, nous \u00e9touffe) , sauf qu\u2019ici, chez B.Dance ils n\u2019arrivent jamais \u00e0 former cet abri, cette protection impuissante des mains de Kollwitz. Elles deviennent des armes dirig\u00e9es contre notre s\u0153ur. Deux doigts deviennent des piqures insupportables. L\u2019homme forme ses deux mains en une sorte d\u2019\u00e9p\u00e9e pour achever celle en face. Il la p\u00e9n\u00e8tre rythmiquement, fortement, avec une violence qui a perdu la capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre arr\u00eat\u00e9 par le regard de l\u2019autre. Massacre. Viol.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-3310 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Kathe-Kollwitz-2.jpg\" alt=\"\" width=\"256\" height=\"197\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nReste un cri et la possibilit\u00e9 d\u2019une communaut\u00e9 dans la rage, la col\u00e8re impuissante contre cette folie qu\u2019est notre vie en commun. Momentan\u00e9, deux ou trois fois, cette figure revient aussi, et les huit danseurs se forment en une sorte de bataillon et, dans la diagonale, crient, mais sans faire de son. Miment le cri d\u2019une certaine mani\u00e8re. Il est devenu inaudible.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3311 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Kathe-Kollwitz-5-600x493.jpg\" alt=\"\" width=\"458\" height=\"376\" \/><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3309 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Kathe-Kollwitz-3-600x473.jpg\" alt=\"\" width=\"458\" height=\"361\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nEt enfin comprendre l\u2019enthousiasme d\u00e9cha\u00een\u00e9 du public \u00e0 la fin et \u00eatre emmerd\u00e9 en m\u00eame temps car la virtuosit\u00e9 de ces corps (ils volent litt\u00e9ralement) et la chor\u00e9graphie avec les cordes qui l\u2019accompagnent, qui fr\u00f4lent parfois le kitch, semblent en contradiction avec ce qui pourra nous sauver pendant un instant\u00a0: une main simple, aimante, humaine et vraie qui ne sait voler, mais dont sa maladresse et sa lourdeur terrestre serait sa danse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rage se joue du 10 au 20 juillet \u00e0 12h15 aux Hiverales. 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