


{"id":3350,"date":"2019-07-20T13:02:53","date_gmt":"2019-07-20T11:02:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=3350"},"modified":"2019-07-20T13:02:53","modified_gmt":"2019-07-20T11:02:53","slug":"histoires-du-theatre-ii-faustin-linyekula-ceux-que-je-pleure-et-que-je-fete","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/histoires-du-theatre-ii-faustin-linyekula-ceux-que-je-pleure-et-que-je-fete\/","title":{"rendered":"Histoire(s) du th\u00e9\u00e2tre II Faustin Linyekula\u2026 ceux que je pleure et que je f\u00eate."},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong>Histoire(s) du th\u00e9\u00e2tre II Faustin Linyekula (Kisangani-Gand)<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Cour Min\u00e9rale, Festival d&rsquo;Avignon, 2019. <\/strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-3351 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/lepopee_de_lyanza.jpg\" alt=\"\" width=\"480\" height=\"284\" \/><\/p>\n<p>Cour Min\u00e9rale de l\u2019universit\u00e9 des Pays du Vaucluse, Faustin Linyekula pr\u00e9sentait <em>Histoire(s) du th\u00e9\u00e2tre II<\/em>. Une pi\u00e8ce th\u00e9\u00e2trale et chor\u00e9graphique o\u00f9 l\u2019auteur et metteur en sc\u00e8ne revient sur l\u2019histoire du Ballet National du Za\u00efre (puis R\u00e9publique D\u00e9mocratique du Congo), avec au plateau quelques-uns des survivants de cette structure artistique, n\u00e9e en 1974\u2026 Entre t\u00e9moignages nostalgiques, documents et archives ethnologiques, c\u2019est un monde en soi que cette pi\u00e8ce dont les interpr\u00e8tes (interdits de se rendre \u00e0 Bruxelles en f\u00e9vrier dernier alors que devait se mettre en place la cr\u00e9ation) sont les acteurs de l\u2019Histoire.<br \/>\nEn m\u00e9moire, <em>Histoire du Th\u00e9\u00e2tre I<\/em>, <em>La reprise<\/em> de Milo Rau vu l\u2019an dernier. L\u2019histoire d\u2019un fait divers\u00a0: le meurtre homophobe (et raciste) d\u2019Ihshane Jarfi, en 2012, \u00e0 Li\u00e8ge, en Belgique, par une bande de jeunes gens. Milo Rau, aujourd\u2019hui per\u00e7u comme l\u2019un des penseurs et praticiens d\u2019un nouveau th\u00e9\u00e2tre documentaire. Ce que l\u2019on appellerait un \u00ab\u00a0expert du quotidien\u00a0\u00bb dans le jargon th\u00e9orique des \u00e9tudes th\u00e9\u00e2trales qui fabriquent les concepts \u00e0 m\u00eame d\u2019approcher les r\u00e9alit\u00e9s historiques, politiques, esth\u00e9tiques et po\u00e9tiques d\u2019aujourd\u2019hui. Et c\u2019est \u00e0 l\u2019occasion du projet \u00ab\u00a0Tribunal Congo\u00a0\u00bb (Film, 2017), que Milo Rau rencontre Faustin Linyekula. Commence un dialogue o\u00f9 Milo proposera \u00e0 Faustin de penser \u00e0 une suite au Th\u00e9\u00e2tre I\u2026 2019, dans la 73<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9dition du festival, \u00e7a sera <em>Histoire(s) du th\u00e9\u00e2tre II Faustin Linyekula (Kisangani-Gand)<\/em>. Et, lisant le titre, ne rien ignorer du titre et de ce qu\u2019il fait entendre. De ce qu\u2019il masque \u00e0 peine et qui, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un oulipien, travaille \u00e0 la disparition de la pr\u00e9position \u00ab\u00a0de\u00a0\u00bb. Disparition du \u00ab\u00a0de\u00a0\u00bb devant Faustin (\u00e0 la diff\u00e9rence du Milo Rau), qui fait que soudain, on comprend que le travail de Faustin Linyekula portera sur lui-m\u00eame, en m\u00eame temps qu\u2019il met \u00e0 distance, dans l\u2019objet artistique, l\u2019histoire du Congo qui est la sienne. Titre d\u2019une \u00ab\u00a0pi\u00e8ce\u00a0\u00bb sans auteur en quelque sorte, se lisant d\u2019un seul tenant, \u00ab\u00a0<em>Histoire(s) du th\u00e9\u00e2tre II Faustin Linyekula (Kisangani-Gand\u00a0<\/em>\u00bb ou, comme le nouveau th\u00e9\u00e2tre documentaire l\u2019a probl\u00e9matis\u00e9, l\u2019acteur est t\u00e9moin, vivant, ayant v\u00e9cu ce qu\u2019il convoque au plateau.<br \/>\nSoit, en cons\u00e9quence, en lieu et place de la sc\u00e8ne, une hybridation du r\u00e9el et de la fiction qui livre passage \u00e0 des formes o\u00f9 la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 s\u2019augmente d\u2019un rapport \u00e0 l\u2019esth\u00e9tisation de l\u2019histoire, de la politique\u2026 Histoire du Congo qu\u2019incarne, <em>in fine<\/em>, \u00e0 une autre \u00e9chelle, Faustin Linyekula victime, comme les autres 6 millions de victimes qui forment un peuple mort, de Mobutu Ses Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga, pr\u00e9sident de la RDC, de 1965 \u00e0 1997. Pr\u00e9sident dictateur, lui-m\u00eame h\u00e9ritier du colonialisme belge, du Congo belge, et bras arm\u00e9 de ce que l\u2019on appelle le post-colonialisme qui est le mot travesti qui incarne les int\u00e9r\u00eats europ\u00e9ens qui n\u2019ont jamais cesser de s\u2019exercer. Et dans cette histoire lugubre, au milieu des fronti\u00e8res invent\u00e9es h\u00e9rit\u00e9es des coloniaux, il y a l\u2019histoire du Ballet National du Za\u00efre, voulu, soutenu, nourri par Mobutu pour tenter de trouver et de construire, \u00e0 travers une pratique artistique, une unit\u00e9 \u00e0 un pays aux peuples multiples. Histoire d\u2019un ballet, donc, et d\u2019une langue\u00a0: le Lingala, pratiqu\u00e9 au Congo Kinshasa et Congo Brazzaville. Langue officielle, celle parl\u00e9e par le Pr\u00e9sident, parmi les trois autres langues nationales que sont le Kikongo, le Swahili et le tshiluba. Histoire violente que celle de la langue, aussi, puisque depuis Arendt \u00ab\u00a0la langue c\u2019est politique\u00a0\u00bb, et qui vaudra \u00e0 Laurent-D\u00e9sir\u00e9 Kabila, qui parle lui le Swahili, de mourir assassin\u00e9 en 1997. Violence et po\u00e9sie de la langue encore puisqu\u2019elle parvient aux europ\u00e9ens par la musique de Papa Wemba, Fally Ipupa, Ferr\u00e9 Gola\u2026<br \/>\nEt ces informations d\u00e9livr\u00e9es, parcellaires, fragmentaires qui ne rendent pas compte de la complexit\u00e9 d\u2019une histoire qui est toujours la n\u00f4tre, sont n\u00e9cessaires \u00e0 saisir <em>Histoire(s) du th\u00e9\u00e2tre II Faustin Linyekula<\/em>\u2026 Car on ne peut regarder, pendant un peu moins de deux heures, les t\u00e9moignages, entendre la parole qui s\u2019y tient, la musique qui s\u2019y d\u00e9veloppe, la danse qui s\u2019y d\u00e9ploie, les sc\u00e8nes rituelles de combats, de chants, de palabres\u2026 si l\u2019Histoire qui nous parvient est priv\u00e9e de la m\u00e9moire o\u00f9 elle s\u00e9journe. On ne peut\u2026<br \/>\n\u00c0 moins que, na\u00eff, ignorant, \u00e9tranger \u00e0 cette histoire coloniale, on soit convaincu que ce qui est \u00e0 vue, comme l\u2019\u00e9crit Faustin Linyekula c\u2019est nous. Nous l\u2019Europe. Je cite Faustin Linyekula\u00a0: \u00ab\u00a0il y a comme une amn\u00e9sie, on nous regarde comme si nous n\u2019avions rien \u00e0 faire ici [\u2026] Que l\u2019Europe le veuille ou non, nous sommes europ\u00e9ens. [\u2026] M\u00eame s\u2019il s\u2019agit, pour beaucoup, d\u2019un temps r\u00e9volu, non connect\u00e9 \u00e0 notre histoire pr\u00e9sente et dont les demandes de reconnaissance tendent \u00e0 la victimisation, force est de constater pourtant l\u2019h\u00e9ritage imaginaire et mat\u00e9riel de cette p\u00e9riode coloniale et ses cons\u00e9quences qui posent en filigrane mais avec acuit\u00e9, la question de la responsabilit\u00e9. Qui peut d\u00e9finir les devoirs de m\u00e9moire et de r\u00e9paration qui incombent \u00e0 chacun ? Sont-ils individuels ? Collectifs ? Sur quoi portent-ils exactement ? Comment les mettre en place ? \u00c0 quels domaines devront-ils s\u2019attaquer ? Et surtout ici, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019aller au-del\u00e0 des postures, quelles en seraient les retomb\u00e9es pour nos soci\u00e9t\u00e9s postcoloniales en Belgique et au Congo ?\u00a0\u00bb Paroles qui viennent de loin, de 2014, quand Faustin Linyekula, ayant rencontr\u00e9 Achille Mbembe au th\u00e9\u00e2tre royal flamand, penseur africain du post-colonialisme et auteur de la <em>Critique de la raison n\u00e8gre<\/em>, partage l\u2019id\u00e9e que \u00ab\u00a0l\u2019Europe appartient aussi aux africains, ils en sont les co-constructeurs, des ayants droits qui ne demandent en r\u00e9alit\u00e9 aucune faveur.\u00a0\u00bb<br \/>\nProbl\u00e9matisation de la repr\u00e9sentation, de l\u2019endroit qu\u2019est la sc\u00e8ne dont on dit qu\u2019elle est un miroir. Devant moi, donc, ce n\u2019est pas eux. C\u2019est nous. Ergo, <em>l\u2019\u00e9pop\u00e9e de Lyanja<\/em>, mise en sc\u00e8ne par le ballet national du Za\u00efre en 1974, s\u2019\u00e9coutera comme le mythe, le r\u00e9cit fantastique de la cr\u00e9ation d\u2019une nation et du monde. Et de voir dans la pi\u00e8ce pr\u00e9sent\u00e9e dans la cour min\u00e9rale, la tentative aussi, de montrer un monde o\u00f9 les fronti\u00e8res sont \u00e0 nouveau \u00e9largies \u00e0 un moment de notre histoire o\u00f9 elles se ferment.<br \/>\nDevant les cinq interpr\u00e8tes qui occupent un plateau presque nu (Wawina Lifeteke, Papy Maurice Mbwiti, Marie-Jeanne Ndjoku Masula, Oscar Van Rompay)\u00a0; devant la succession de \u00ab\u00a0tableaux\u00a0\u00bb chant\u00e9s et dans\u00e9s, parl\u00e9s et mim\u00e9s\u2026 Devant un petit \u00e9cran \u00e0 jardin qui passe des \u00e9missions enregistr\u00e9es o\u00f9 un griot vient conter une histoire\u2026 Devant les images vid\u00e9o projet\u00e9es sur le mur qui r\u00e9fl\u00e9chissent les visages des anciens du ballet national du Za\u00efre, certains morts\u2026 Devant ce processus th\u00e9\u00e2tral o\u00f9 s\u2019embo\u00eetent des lieux distincts, des temporalit\u00e9s diff\u00e9rentes qui sont convoqu\u00e9s dans le pr\u00e9sent de la repr\u00e9sentation, on regarde la pi\u00e8ce \u00e9crite par Faustin Linyekula comme un t\u00e9moignage et une enqu\u00eate o\u00f9 les noms sont rendus sonores, les anonymes identifi\u00e9s. \u00c0 la mani\u00e8re, presque, d\u2019un l\u00e9giste qui s\u2019inqui\u00e9terait des disparus, d\u2019un historien sur un site historique ou un charnier, c\u2019est un travail sur les noms qui est mis en sc\u00e8ne, gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9moire de trois des danseurs encore vivants qui identifient des regards alors que l\u2019histoire officielle les a oubli\u00e9s.<br \/>\nD\u00e8s lors, <em>Histoire(s) du th\u00e9\u00e2tre II Faustin Linyekula<\/em>, s\u2019apparente \u00e0 une veill\u00e9e mortuaire. Une Matanga o\u00f9 le silence n\u2019est pas de mise, mais o\u00f9 chants, danses, paroles fortes, rires et gravit\u00e9s entourent le fun\u00e8bre. Et \u00e0 l\u2019\u00e9cho de Ukufa ou Bakufa ( qui veut dire \u00ab\u00a0mort\u00a0\u00bb) et se r\u00e9p\u00e8te, alors que passent les visages projet\u00e9s, Faustin Linyekula donne \u00e0 la pratique du th\u00e9\u00e2tre sa fonction premi\u00e8re\u00a0: augmenter la r\u00e9alit\u00e9, la rendre visible. Faire du th\u00e9\u00e2tre, peut-\u00eatre un divertissement, mais et surtout un lieu d\u2019avertissement.<br \/>\nTout le temps de la repr\u00e9sentation, une cloche de quart, \u00e0 vue, est utilis\u00e9e et sonne le passage d\u2019un tableau \u00e0 l\u2019autre. Bien s\u00fbr, et comme on l\u2019entendra r\u00e9p\u00e9ter, \u00ab\u00a0Pour comprendre une histoire, il faut la r\u00e9p\u00e9ter plusieurs fois\u00a0\u00bb. Mais cette cloche qui tinte r\u00e9guli\u00e8rement et qui ne marque plus les heures ou le temps, je la regarderai pour ce qu\u2019elle me rappelle des cort\u00e8ges fun\u00e8bres quand le \u00ab\u00a0clocheteur des tr\u00e9pass\u00e9s\u00a0\u00bb la faisait sonner. Faustin Linyekula, lui, lui aura trouv\u00e9 un autre usage o\u00f9 le temps s\u2019absente pour nous rendre contemporain de ceux qu\u2019ils pleurent et f\u00eatent.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nPour plus d&rsquo;infos&#8230;<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.congovox.com\/l%C3%A9pop%C3%A9e-de-lyanja-par-le-ballet-national-zairois-congolais\">http:\/\/www.congovox.com\/l%C3%A9pop%C3%A9e-de-lyanja-par-le-ballet-national-zairois-congolais<\/a><br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.theatre-contemporain.net\/video\/Faustin-Linyekula-pour-Histoire-s-du-theatre-II-73e-Festival-d-Avignon\">https:\/\/www.theatre-contemporain.net\/video\/Faustin-Linyekula-pour-Histoire-s-du-theatre-II-73e-Festival-d-Avignon<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Histoire(s) du th\u00e9\u00e2tre II Faustin Linyekula (Kisangani-Gand) Cour Min\u00e9rale, Festival d&rsquo;Avignon, 2019. Cour Min\u00e9rale de l\u2019universit\u00e9 des Pays du Vaucluse, Faustin Linyekula pr\u00e9sentait Histoire(s) du th\u00e9\u00e2tre II. 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