


{"id":3366,"date":"2019-07-20T21:06:25","date_gmt":"2019-07-20T19:06:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=3366"},"modified":"2019-07-20T21:06:25","modified_gmt":"2019-07-20T19:06:25","slug":"ce-sacre-corps","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/ce-sacre-corps\/","title":{"rendered":"\u00ab Ce sacr\u00e9 corps \u00bb"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Combat de n\u00e8gre et de chiens<\/em><\/strong><strong> de Kolt\u00e8s, par Thibaut Wenger, \u00e0 Pr\u00e9sence Pasteur les 5-21 juillet 2019.<\/strong><br \/>\nL\u2019argument de la pi\u00e8ce de Kolt\u00e8s, celle qui a scell\u00e9 son alliance avec Ch\u00e9reau dans les ann\u00e9es 1980 \u00e0 Nanterre-Amandiers, tient en peu de mots\u00a0: un Noir, Alboury, vient r\u00e9clamer le corps de son fr\u00e8re \u00e0 Horn, chef d\u2019un chantier fran\u00e7ais en pays africain\u00a0; Horn couvre Cal, son subordonn\u00e9, qui l\u2019a assassin\u00e9 puis fait dispara\u00eetre\u00a0; d\u00e9barque de Paris une femme qu\u2019il conna\u00eet \u00e0 peine, Leone, avec qui il s\u2019est mari\u00e9 pour ne pas rester seul dans ses vieux jours, pour lui montrer surtout le dernier feu d\u2019artifice avant la fermeture pr\u00e9matur\u00e9e du chantier.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3368 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Combat-couv-385x600.jpg\" alt=\"\" width=\"385\" height=\"600\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAlboury n\u2019en d\u00e9mord pas, il veut le corps de son fr\u00e8re, quels que soient les circonstances de sa mort ou le d\u00e9dommagement escompt\u00e9\u00a0; Horn gagne du temps, use de diplomatie, pr\u00e9f\u00e8re la parole \u00e0 la violence, tente d\u2019instaurer une fausse complicit\u00e9 avec lui, disserte, digresse, tergiverse, alterne menaces et radoucissements. Mais vient le moment, au dernier tiers de la pi\u00e8ce, o\u00f9 il faut bien reconna\u00eetre que leur diff\u00e9rend est insolvable, que deux idiomes intraduisibles l\u2019un dans l\u2019autre se font face. Sortir de l\u2019ombre, se rapprocher, boire \u00e0 la m\u00eame bouteille de whisky, ne sert \u00e0 rien. Et on ne peut retenir Cal ind\u00e9finiment. Horn le convainc d\u2019aller rep\u00eacher le corps l\u00e0 o\u00f9 il l\u2019a jet\u00e9\u00a0: dans les \u00e9gouts. Il revient couvert de merde, la queue entre les jambes, bredouille, plus que jamais enferm\u00e9 dans un d\u00e9lire parano\u00efaque \u00e0 l\u2019encontre du crachat des Noirs, qui pourrait devenir une mer de crachats si on ne les arr\u00eate pas. Il \u00e9prouve ce qu\u2019il a fait subir au corps du fr\u00e8re d\u2019Alboury, il est devenu ce qu\u2019il ex\u00e8cre, c\u2019est une renaissance\u00a0; apr\u00e8s s\u2019\u00eatre lav\u00e9, il conna\u00eet son seul moment d\u2019accalmie, de refroidissement. C\u2019est Horn, humili\u00e9 par le comportement de Leone aux pieds d\u2019Alboury, qui pousse Cal \u00e0 agir, \u00e0 flinguer l&rsquo;intrus et le faire passer pour le cadavre de son propre fr\u00e8re. \u00c0 vrai dire, son v\u0153u \u00e0 peine voil\u00e9 est qu\u2019ils se neutralisent mutuellement\u00a0: Leone renvoy\u00e9e \u00e0 Paris, ses deux probl\u00e8mes ing\u00e9rables disparus, il pourrait admirer son dernier feu d\u2019artifice dans une Afrique qu\u2019il sait intimement ne pouvoir jamais quitter.<br \/>\nC\u2019est donc un corps introuvable, un nom sans corps, Nouofia, nom du fr\u00e8re d\u2019Alboury, et un corps f\u00e9minin, sans nom (Cal ne le retient pas), qui s\u00e8ment le trouble. D\u00e8s leurs premiers \u00e9changes, Horn est exasp\u00e9r\u00e9 par l\u2019obstination d\u2019Alboury, ne comprend pas quel int\u00e9r\u00eat a pour lui \u00ab\u00a0ce sacr\u00e9 cadavre\u00a0\u00bb. Beaucoup plus tard, il ironise de nouveau sur \u00ab\u00a0ce sacr\u00e9 corps\u00a0\u00bb. Il finit par avouer tout de bon \u00e0 Alboury qu\u2019il flotte quelque part dans les \u00e9gouts, \u00e0 jamais perdu, ce qui d\u00e9clenche le dernier tiers de la pi\u00e8ce\u00a0: la diplomatie c\u00e8de la place aux coups (de feu). \u00ab\u00a0Ce sacr\u00e9 cadavre\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ce sacr\u00e9 corps\u00a0\u00bb\u00a0: Horn croit ainsi balayer l\u2019importance de la demande, mais c\u2019est un magnifique exemple, parmi d\u2019autres, de la mani\u00e8re dont les personnages de cette pi\u00e8ce sont parl\u00e9s plus qu\u2019ils ne parlent, dont les mots d\u00e9passent leurs pens\u00e9es, flirtent avec le lapsus, car Horn touche exactement au vif du sujet, il suffit d\u2019intervertir l\u2019adjectif pour que l\u2019insulte se fasse parole de v\u00e9rit\u00e9 et de reconnaissance. Le corps de Nouofia est pour Alboury indispensable au maintien de sa communaut\u00e9, o\u00f9 les morts c\u00f4toient les vivants, se r\u00e9chauffent les uns les autres, forment un corps soud\u00e9 que l\u2019ablation d\u2019un des leurs pourrait d\u00e9sagr\u00e9ger. Lors de son s\u00e9jour au Nig\u00e9ria en 1978, Kolt\u00e8s avait \u00e9t\u00e9 au contraire choqu\u00e9 par les cadavres laiss\u00e9s sur le bord des routes, tout au plus recouverts d\u2019une feuille de palmier, ou flottant \u00e0 la surface des fleuves. Le couple d\u2019amis qui l\u2019avait accueilli venait de perdre un nouveau-n\u00e9, noy\u00e9 dans une flaque d\u2019eau. Au moment de repartir, lui-m\u00eame est tomb\u00e9 dans les \u00e9gouts de Lagos en \u00e9copant d\u2019une vilaine maladie de peau.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-3369 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Combat-image-3.jpg\" alt=\"\" width=\"480\" height=\"360\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nFran\u00e7ois Ebouele (Alboury), Thierry Hellin (Horn), Fabien Magry (Cal) et Berdine Nusselder (Leone) s\u2019engagent totalement, sans distance brechtienne ni d\u00e9calage ludique\u00a0: dans un match de boxe on ne joue pas \u00e0 prendre des coups, on les prend, on les donne\u00a0; dans un pugilat verbal, sous couvert de diplomatie, il faut que les mots partent, portent. Leur jeu est d\u2019une rugosit\u00e9 qui enrobe une m\u00e9lancolie profonde, dissimule le point d\u2019effondrement de chaque personnage. La parole est une excroissance contrari\u00e9e du corps. Chacun subit la loi implacable de son d\u00e9sir, \u00e0 lui obscur, erre dans une brume en suspension, \u00e0 peine visible, corps sans voix, mutiques, statufi\u00e9s, ou voix sans corps, troublantes comme les appels radio des gardiens du chantier qui se tiennent \u00e9veill\u00e9s. La nuit \u00e9paisse est trou\u00e9e par de violents coups de projecteur (lumi\u00e8res\u00a0: Mathieu Ferry). La sc\u00e9nographie-c\u00e9notaphe se fait la crypte de d\u00e9sirs bris\u00e9s\u00a0: poutres en b\u00e9ton d\u2019un pont inachev\u00e9, entre vestiges antiques, hant\u00e9s par le spectre d\u2019Antigone, et modernit\u00e9 \u00e9conomique o\u00f9 le p\u00e9trole devient plus lucratif que des chantiers de construction, o\u00f9 les d\u00e9cisions de fermeture sont lointaines, opaques, o\u00f9 devenir chef en gravissant les \u00e9chelons sur le tas n\u2019est plus possible. L\u2019ombre d\u2019un pilier dessine la fronti\u00e8re qu\u2019ose franchir Alboury. Un bougainvillier pend des cintres comme dans la t\u00eate de Leone. La lumi\u00e8re dessine au sol une mare o\u00f9 la lionne vient approcher celui qui la fascine.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-3370 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Combat-image-4.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"267\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLe spectacle tangue sur une ligne de cr\u00eate entre r\u00e9alisme et hallucination, maintient une tension sourde, celle des appareils \u00e9lectriques dont le bruit r\u00e9p\u00e9titif, gr\u00e9sillant, obs\u00e9dant, peuple la nuit (son\u00a0: Geoffrey Sorgius), jusqu\u2019\u00e0 l\u2019implosion finale, celle de Leone \u00e9tant ici particuli\u00e8rement d\u00e9chirante, radicale. On ne peut qu\u2019\u00eatre sensible \u00e0 la mani\u00e8re dont Thibaut Wenger a r\u00e9gl\u00e9 les distances physiques entre les acteurs. La distance, ou l\u2019abolition de la distance, vient souvent contredire le dessein avou\u00e9 des prises de parole. Elle donne une allure de western cr\u00e9pusculaire \u00e0 certaines sc\u00e8nes, \u00e0 d\u2019autres celle d\u2019une parade animale. Les gardiens du chantier, c\u2019est nous, le public, auxquels s\u2019adresse Alboury en ouolof pour les rallier \u00e0 sa cause, ce public qui doit \u00e0 un moment ou un autre sortir de sa neutralit\u00e9 ou de son ambivalence, dont on ne sait trop comment interpr\u00e9ter les murmures intermittents, lui qui est invisible, plong\u00e9 dans le noir.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3371 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Combat_de_negre_et_de_chiens_copyright_Christophe_Urbain5-600x389.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"389\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nOn entend aussi de mani\u00e8re frappante comment Kolt\u00e8s, impr\u00e9gn\u00e9 de Bach, a compos\u00e9 certaines sc\u00e8nes comme une fugue, sur un mode contrapuntique, avec r\u00e9p\u00e9tition-variation. Je repense \u00e0 la premi\u00e8re entrevue entre Horn et Cal, o\u00f9 s\u2019entrelacent trois sujets de conversation\u00a0: le jeu de d\u00e9s, le mariage avec Leone et la mort de Nouofia. Un sujet est pris pour un autre, un f\u00e9roce rapport de force s\u2019instaure de mani\u00e8re d\u00e9tourn\u00e9e, Cal teste son chef, tente de le baratiner en donnant des versions diff\u00e9rentes de la m\u00eame histoire, chacun fait allusion au point faible de l\u2019autre sans trop y toucher, cherche \u00e0 garder la face, mais Horn <em>in fine<\/em> reste provisoirement ma\u00eetre du jeu. Cal fourre sa t\u00eate entre les jambes de Leone, Cal en manque de lait, auquel le whisky ne suffit plus, qui dort avec son chien en boule sur le ventre comme une peluche de gamin, aussi impuissant que Horn en somme, mais pour d\u2019autres raisons que son chef mutil\u00e9 pendant la guerre civile ayant ravag\u00e9 le pays peu de temps auparavant. Horn lui aussi finit par se d\u00e9boutonner, croyant inciter Alboury \u00e0 faire de m\u00eame\u00a0: se livrer, s\u2019exposer, se mettre \u00e0 nu. Lui aussi finit par se salir, son veston entach\u00e9 par la merde qui enduit Cal. Chacun est renvoy\u00e9 \u00e0 ses actes manqu\u00e9s\u00a0: pourquoi Horn ne ram\u00e8ne-t-il pas comme il l\u2019a promis le verre d\u2019eau demand\u00e9 par Leone au tout d\u00e9but de la pi\u00e8ce\u00a0? Pourquoi Cal s\u2019y prend \u00e0 trois fois pour se d\u00e9barrasser du cadavre\u00a0? Pourquoi Leone d\u00e9barque-t-elle sur un coup de t\u00eate dans ce chantier en pleine Afrique noire\u00a0? Pourquoi Alboury la ramasse, \u00ab\u00a0comme une pi\u00e8ce brillante tomb\u00e9e \u00e0 terre que personne ne r\u00e9clame\u00a0\u00bb (je cite de m\u00e9moire), puis la rejette\u00a0? Ce sont ces failles du r\u00e9cit, des paroles, des corps, que cette mise en sc\u00e8ne \u00e9claire \u00e0 sa fa\u00e7on, ou dans lesquelles elle s\u2019engouffre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Combat de n\u00e8gre et de chiens de Kolt\u00e8s, par Thibaut Wenger, \u00e0 Pr\u00e9sence Pasteur les 5-21 juillet 2019. L\u2019argument de la pi\u00e8ce de Kolt\u00e8s, celle qui a scell\u00e9 son alliance avec Ch\u00e9reau dans les ann\u00e9es 1980 \u00e0 Nanterre-Amandiers, tient en peu de mots\u00a0: un Noir, Alboury, vient r\u00e9clamer le corps de son fr\u00e8re \u00e0 Horn, chef d\u2019un chantier fran\u00e7ais en pays africain\u00a0; Horn couvre Cal, son subordonn\u00e9, qui l\u2019a assassin\u00e9 puis fait dispara\u00eetre\u00a0; d\u00e9barque de Paris une femme qu\u2019il conna\u00eet<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":3367,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-3366","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/3366","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3367"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3366"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=3366"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}