


{"id":3426,"date":"2019-07-22T14:01:15","date_gmt":"2019-07-22T12:01:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=3426"},"modified":"2019-07-22T14:01:15","modified_gmt":"2019-07-22T12:01:15","slug":"moi-bernard-la-vie-faite-oeuvre","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/moi-bernard-la-vie-faite-oeuvre\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Moi, Bernard\u00a0\u00bb, la vie faite \u0153uvre"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><em>Moi, Bernard<\/em>, de la compagnie Astrov, th\u00e9\u00e2tre de la Caserne, Avignon Off 2019.<br \/>\nAdaptation pour la sc\u00e8ne de la correspondance de Bernard-Marie Kolt\u00e8s, par Jean de Pange et Claire Cohen, interpr\u00e9t\u00e9 par Jean de Pange, collaboration \u00e0 la mise en sc\u00e8ne Laurent Frattale et Pauline Collet<\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Sur la table, quelques livres \u00e0 quoi tient peut-\u00eatre une vie quand on l\u2019\u00e9crit, et qu\u2019on a voulu qu\u2019elle soit l\u2019\u00e9preuve de force engag\u00e9e avec l\u2019\u0153uvre. C\u2019est toujours l\u2019\u00e9nigme de l\u2019\u00e9criture et de la vie, celle de l\u2019\u0153uvre dans ses rapports avec l\u2019existence. Dans le jeu des intensit\u00e9s, ne plus savoir ce qui est le pr\u00e9texte\u00a0: vivre des exp\u00e9riences pour les \u00e9crire, ou \u00e9crire pour vivre davantage ? Dans l\u2019\u0153uvre, toute une vie pourvu qu\u2019elle soit cette travers\u00e9e, r\u00e9invent\u00e9e, de l\u2019exp\u00e9rience. Et dans la vie, le d\u00e9sir d\u2019\u00e9prouver ce qui rendra l\u2019\u0153uvre plus secr\u00e8te encore. On a bien s\u00fbr tort de ne lire dans l\u2019\u0153uvre que le d\u00e9p\u00f4t de la vie\u00a0: ce n\u2019est que l\u2019espace de sa trahison, de sa r\u00e9invention. En retour, on a tout aussi tort de ne voir dans la vie que l\u2019espace o\u00f9 l\u2019\u0153uvre se joue\u00a0: on ne mesure pas la part de r\u00eave, de folie, de ce qui n\u2019est v\u00e9cu qu\u2019int\u00e9rieurement. Que faire face \u00e0 la vie d\u2019un \u00e9crivain ? Jean de Pange propose une travers\u00e9e de la vie de Bernard-Marie Kolt\u00e8s par les lettres. Ce qu\u2019on entend, outre la voix d\u2019un auteur plong\u00e9 dans sa vie, c\u2019est une vie qui pourrait \u00eatre une \u0153uvre, mais qui tout \u00e0 la fois lui r\u00e9siste et prend le large de cette tentation-l\u00e0 aussi.<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-medium wp-image-3428 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2019-07-22-\u00e0-13.56.14-600x429.png\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"429\" \/><br \/>\nL\u2019espace est celui du th\u00e9\u00e2tre, nulle illusion\u00a0: on est ici. La parole aussi s\u2019adresse au lieu o\u00f9 nous sommes, pas d\u2019artifice. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 le premier geste de l\u2019acteur\u00a0: nous accueillir dans l\u2019ici et maintenant de ce qui va s\u2019exposer sans fard. D\u2019ailleurs, le spectacle commence sans commencer, par de simples mots d\u2019accueil qui mettent le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 d\u00e9couvert, \u00e0 nu \u2014 l\u2019\u00e9l\u00e9gance tient \u00e0 la simplicit\u00e9 de mettre \u00e0 distance l\u2019apparat biographique, sa reconstitution patrimoniale. D\u2019ailleurs, l\u2019auteur dont il sera question n\u2019est pas ici l\u2019objet d\u2019un culte\u00a0: seulement comme un r\u00e9servoir de forces o\u00f9 puiser. Sur le plateau, sa pr\u00e9sence tiendra \u00e0 ses livres d\u00e9pos\u00e9s presque en d\u00e9sordre sur une table o\u00f9 il faudra aller encore et encore chercher de quoi une vie est faite, et de quoi surtout elle se d\u00e9fait.<br \/>\nTh\u00e9\u00e2tre documentaire ? On est fatigu\u00e9 de ces cat\u00e9gories, alors on dira seulement que la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 du spectacle tiendra dans ce refus du spectaculaire, exposant la documentation comme la mati\u00e8re vive d\u2019un travail qu\u2019on devine toujours en cours.<br \/>\nJean de Pange une heure durant se saisira \u00e0 bras le corps des livres, les tiendra devant lui, parfois dira les mots sans les lire\u00a0: c\u2019est qu\u2019on devine la fr\u00e9quentation des textes, le travail de recherche qui s\u2019accompagne d\u2019une attention minutieuse \u00e0 sa diction. C\u2019est le pari de ce th\u00e9\u00e2tre\u00a0: que les lettres de Kolt\u00e8s n\u2019informent pas seulement sur ce que fut cette vie, mais portent aussi en elle une \u00e9criture et un regard sur le monde qui feraient \u0153uvre. Oui, c&rsquo;est le pari, l&rsquo;audace : la vie est-elle une \u0153uvre ?<br \/>\nOn sait la violence pol\u00e9mique d\u2019un article de Pierre Bourdieu qui d\u00e9non\u00e7ait la pr\u00e9tention biographique, et ce qu\u2019elle recouvrait.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>\u00ab\u00a0Parler d&rsquo;histoire de vie, c&rsquo;est pr\u00e9supposer au moins, et ce n&rsquo;est pas rien, que la vie est une histoire et qu&rsquo;une vie est ins\u00e9parablement l&rsquo;ensemble des \u00e9v\u00e9nements d&rsquo;une existence individuelle con\u00e7ue comme une histoire et le r\u00e9cit de cette histoire. C&rsquo;est bien ce que dit le sens commun, c&rsquo;est-\u00e0-dire le langage ordinaire, qui d\u00e9crit la vie comme un chemin, une route, une carri\u00e8re, avec ses carrefours (Hercule entre le vice et la vertu), ou comme un cheminement, c&rsquo;est-\u00e0-dire un trajet, une course, un cursus, un passage, un voyage, un parcours orient\u00e9, un d\u00e9placement lin\u00e9aire, unidirectionnel (la \u00ab\u00a0mobilit\u00e9\u00a0\u00bb ), comportant un commencement (\u00ab\u00a0un d\u00e9but dans la vie\u00a0\u00bb), des \u00e9tapes, et une fin, au double sens, de terme et de but (\u00ab\u00a0il fera son chemin\u00a0\u00bb signifie il r\u00e9ussira, il fera une belle carri\u00e8re), une fin de l&rsquo;histoire. C&rsquo;est accepter tacitement la philosophie de l&rsquo;histoire au sens de succession d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements historiques, qui est impliqu\u00e9e dans une philosophie de l&rsquo;histoire au sens de r\u00e9cit historique, bref, dans une th\u00e9orie du r\u00e9cit, r\u00e9cit d&rsquo;historien ou de romancier, sous ce rapport indiscernables, biographie ou autobiographie notamment.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>De fait, ce que la sociologie soup\u00e7onne dans le geste biographique, c\u2019est toujours \u2013 volontaire ou non \u2013 la tentation polici\u00e8re d\u2019arraisonner une vie \u00e0 une identit\u00e9, et cette identit\u00e9 \u00e0 des d\u00e9terminismes qui font de l\u2019origine une preuve, et de la preuve une explication.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Tout permet de supposer que le r\u00e9cit de vie tend \u00e0 se rapprocher d&rsquo;autant plus du mod\u00e8le officiel de la pr\u00e9sentation officielle de soi, carte d&rsquo;identit\u00e9, fiche d&rsquo;\u00e9tat civil, curriculum vitae, biographie officielle, et de la philosophie de l&rsquo;identit\u00e9 qui le sous-tend, que l&rsquo;on s&rsquo;approche davantage des interrogatoires officiels des enqu\u00eates officielles\u00a0\u2014\u00a0dont la limite est l&rsquo;enqu\u00eate judiciaire ou polici\u00e8re\u00a0\u2014,\u00a0s&rsquo;\u00e9loignant du m\u00eame coup des \u00e9changes intimes entre familiers et de la logique de la confidence qui a cours sur ces march\u00e9s prot\u00e9g\u00e9s o\u00f9 l&rsquo;on est entre soi.<\/em><\/p>\n<p>Mais justement, l\u00e0 o\u00f9 fraie la vie de Kolt\u00e8s se d\u00e9cide dans des espaces d\u2019\u00e9lection qui font violence \u00e0 toute origine\u00a0: et qui pr\u00e9cis\u00e9ment se choisissent contre les origines h\u00e9rit\u00e9es par la vie sociale ou biologique. L\u2019identit\u00e9 est le contraire du mouvement qui porte l\u2019\u00e9criture. D\u00e8s lors, comment raconter une vie qui s\u2019\u00e9mancipe de l\u2019\u00e9criture de la vie ?<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Et tout permet de supposer que les lois de la biographie officielle tendront \u00e0 s&rsquo;imposer bien au-del\u00e0 des situations officielles, au travers des pr\u00e9suppos\u00e9s inconscients de l&rsquo;interrogation (comme le souci de la chronologie et tout ce qui est inh\u00e9rent \u00e0 la repr\u00e9sentation de la vie comme histoire), au travers aussi de la situation d&rsquo;enqu\u00eate qui, selon la distance objective entre l&rsquo;interrogateur et l&rsquo;interrog\u00e9, et selon l&rsquo;aptitude du premier \u00e0 \u00ab\u00a0manipuler\u00a0\u00bb cette relation, pourra varier depuis cette forme douce d&rsquo;interrogatoire officiel qu&rsquo;est le plus souvent, \u00e0 l&rsquo;insu du sociologue, l&rsquo;enqu\u00eate sociologique, jusqu&rsquo;\u00e0 la confidence, au travers enfin de la repr\u00e9sentation plus ou moins consciente que l&rsquo;enqu\u00eat\u00e9 se fera de la situation d&rsquo;enqu\u00eate, en fonction de son exp\u00e9rience directe ou m\u00e9diate de situations \u00e9quivalentes (interview d&rsquo;\u00e9crivain c\u00e9l\u00e8bre, ou d&rsquo;homme politique, situation d&rsquo;examen, etc.) et qui orientera tout son effort de pr\u00e9sentation de soi ou, mieux, de production de soi.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-medium wp-image-3429 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2019-07-22-\u00e0-13.56.19-600x413.png\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"413\" \/><br \/>\nJean de Pange propose de faire confiance \u00e0 la vie \u00e9crite, celle qu\u2019a laiss\u00e9e cette \u0153uvre seconde que constituent les lettres. \u00ab\u00a0Autobiographie involontaire\u00a0\u00bb et parcellaire, la correspondance dit la d\u00e9chirure \u00e0 l\u2019endroit et au moment o\u00f9 elle s\u2019\u00e9prouve. Hors toute volont\u00e9 de faire \u0153uvre, dans l\u2019urgence, dans la mat\u00e9rialit\u00e9 d\u2019une inqui\u00e9tude o\u00f9 se c\u00f4toie probl\u00e8mes d\u2019argent et scrupule politique, voire m\u00e9taphysique quant \u00e0 l\u2019engagement militant, o\u00f9 se juxtapose consid\u00e9rations th\u00e9oriques sur l\u2019\u00e9criture (peu nombreuses) et textes de pure amiti\u00e9. Mais chaque lettre t\u00e9moigne d\u2019un souci d\u2019\u00e9crire\u00a0: est le soin pris \u00e0 l\u2019\u00e9criture.<br \/>\nAlors, une \u0153uvre ? Rien ne saurait le d\u00e9cider, et c\u2019est \u00e0 chaque lettre de prendre le risque. Reste que l\u2019\u0153uvre n\u2019est pas ici la cl\u00f4ture, celle de la sacralit\u00e9 qui fige un texte en v\u00e9rit\u00e9. C\u2019est \u00e0 un d\u00e9placement de la question de l\u2019\u0153uvre qu\u2019un tel spectacle travaille\u00a0: o\u00f9 l\u2019\u00e9criture est la trace laiss\u00e9e dans le langage d\u2019une vie tout attach\u00e9e \u00e0 vivre, et puisque vivre porte en lui le d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire, alors qu\u2019elle l\u2019emporte.<br \/>\nLe spectacle de Jean de Pange donne \u00e0 entendre l\u2019\u0153uvre et la vie dans cette ligne de partage qui voudrait tenir ouverte l\u2019ind\u00e9cision. On \u00e9coute une vie \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019elle-m\u00eame. On suit les voyages et les rencontres, les \u00e9checs, les d\u00e9sirs. Th\u00e9\u00e2tre de la parole expos\u00e9e. Les lettres de Kolt\u00e8s ne sont pas celles d\u2019un intellectuel qui nourrit une r\u00e9flexion dans les marges. Les marges sont le seul espace actif de la vie, et l\u2019intellectuel une posture \u00e0 tenir au loin. Th\u00e9\u00e2tre de ce lointain, au plus pr\u00e8s de la vie affair\u00e9e \u00e0 vivre.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-medium wp-image-3430 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2019-07-22-\u00e0-13.56.26-600x425.png\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"425\" \/><br \/>\nSouvent, Jean de Pange interrompt sa lecture, t\u00e2che de la mettre en perspective, de l\u2019\u00e9clairer. Mais jamais il ne c\u00e9dera \u00e0 la tentation didactique, laissant aux secrets sa part, et \u00e0 l\u2019ombre, sa faveur. Ainsi des choix de l\u2019adresse\u00a0: plut\u00f4t que de nommer les destinataires, on choisira la frontalit\u00e9 d\u2019une adresse th\u00e9\u00e2trale. C\u2019est \u00e0 notre endroit que sont \u00e9crites les lettres\u00a0: et tant mieux pour les brouillages que cela op\u00e8re. Ainsi des courts-circuits que la sc\u00e8ne choisit\u00a0: la vitesse est d\u00e9cid\u00e9ment l\u2019allant de la vie, on est d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre du monde, suivant tant bien que mal l\u2019auteur dans ses ailleurs. Ainsi enfin des ellipses, et de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration finale de la vie qui s\u2019\u00e9prouve dans les derni\u00e8res ann\u00e9es dans une urgence folle, quand la maladie est l\u00e0, qu\u2019elle gagne.<br \/>\nTh\u00e9\u00e2tre amoureux, amant de la langue et de la vie, travers\u00e9e par la joie puissante que cette \u0153uvre aura voulu sceller dans la vie, et inversement. Jean de Pange t\u00e9moigne au sens le plus haut de cette vie, quand on est apr\u00e8s la mort, et que la vie insiste malgr\u00e9 tout. Il y a ces quelques moments de jeu\u00a0: quand l\u2019acteur porte le blouson de cuir \u00e0 l\u2019\u00e9paule, et s\u2019\u00e9loigne \u2014 geste \u00e0 l\u2019\u00e9pure, presque comme un hommage. Et puis ce moment de gr\u00e2ce, quand sonoris\u00e9, l\u2019acteur dit les mots de Kolt\u00e8s en retrouvant ses inflexions, ses accents, sa lenteur, son sourire. Ces fragments d\u2019entretien qui ferment le spectacle sont une sorte de miracle. La voix de Kolt\u00e8s surgit sur le plateau telle qu\u2019elle n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9e. Fant\u00f4me de voix port\u00e9e par un acteur qui l\u2019aura rejoint jusque l\u00e0, dans ce silence-l\u00e0 \u2014 tant il la joue via le murmure, l\u2019indistinct, le presque souffle \u2014, cette pudeur-l\u00e0, cet amour-l\u00e0.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-medium wp-image-3431 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2019-07-22-\u00e0-13.56.32-600x442.png\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"442\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Moi, Bernard, de la compagnie Astrov, th\u00e9\u00e2tre de la Caserne, Avignon Off 2019. 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