


{"id":3473,"date":"2019-07-24T10:52:28","date_gmt":"2019-07-24T08:52:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=3473"},"modified":"2019-07-24T10:52:28","modified_gmt":"2019-07-24T08:52:28","slug":"orphelins-le-theatre-des-decadres","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/orphelins-le-theatre-des-decadres\/","title":{"rendered":"Orphelins\u2026 le th\u00e9\u00e2tre des \u00ab d\u00e9cadr\u00e9s \u00bb"},"content":{"rendered":"<p style=\"margin: 0cm 0cm 0.0001pt; text-align: center;\"><strong><em>Orphelins, La compagnie La Cohue<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Gilgamesh. Festival Avignon.<\/strong><\/p>\n<p style=\"margin: 0cm; margin-bottom: .0001pt; text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3476 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Visuel-3-\u00a9-Virginie-Meigne\u0301-600x399.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"399\" \/>Dans l\u2019agonie qu\u2019est le festival d\u2019Avignon quand le peuple des estivaliers fout le camp et bat en retraite devant une population autochtone qui r\u00e9clame sa ville avec l\u2019arrogance de ceux qui ont essor\u00e9 les comptes des f\u00e9rus de th\u00e9\u00e2tre\u00a0; \u00e0 m\u00eame les affiches, feuilles de salle et autres tracts etc. qui ressemblent maintenant \u00e0 des tas de feuilles mortes sur lesquels les engins m\u00e9canis\u00e9s de la voierie se jettent comme des vautours nettoyeurs, le Off avec ses plus de 1600 propositions n\u2019en a pas termin\u00e9.<\/p>\n<p style=\"margin: 0cm; margin-bottom: .0001pt; text-align: justify;\">Oh, habitants d\u2019Avignon qui roulaient plus vite et fr\u00f4laient dangereusement les gens que vous identifiez comme des \u00e9trangers, que vous m\u00e9prisez avec superbe de vos scooters\u2026 h\u00e9, petits commer\u00e7ants aux propos fachos qu\u2019on entend dire, sans autres travestissements\u00a0: \u00ab\u00a0Encore quelques jours et c\u2019est fini tout \u00e7a\u00a0\u00bb\u2026 Petits commer\u00e7ants qui me rappellent que vous \u00eates de ceux qui lorgnent \u00ab\u00a0l\u2019argent, le beurre et le cul de la cr\u00e9mi\u00e8re\u00a0\u00bb, vous le petit peuple des sourires domestiques et des pens\u00e9es puantes qui votait hier FN, aujourd\u2019hui RN\u2026 On risque de vous emmerder encore quelques jours, vous contraignant \u00e0 quelques minauderies puisqu\u2019ici tous nous sommes clients et Roi comme vous l\u2019avez appris par c\u0153ur et que le dernier euro en poche vous le lorgnez.<\/p>\n<p style=\"margin: 0cm; margin-bottom: .0001pt; text-align: justify;\">Et c\u2019est au Gilgamesh que la tribu des spectateurs nomades pourra encore se d\u00e9placer pour voir <i>Orphelins<\/i> de la compagnie La Cohue form\u00e9e et cr\u00e9\u00e9 en 2009 par la com\u00e9dienne et metteure en sc\u00e8ne Sophie Lebrun accompagn\u00e9e par Martin Legros, C\u00e9line Orel, Julien Girard tous pass\u00e9s, ou presque, par l\u2019Actea, \u00e0 Caen. L\u2019Actea, une \u00e9cole d\u2019acteurs, dont on doit l\u2019\u00e9closion \u00e0 Jean-Pierre Dupuy dans les ann\u00e9es 80 (ancien de Jeunesse et sport, activiste de l\u2019\u00e9ducation populaire, acteur et com\u00e9dien, 80 piges, qui r\u00e9p\u00e8te actuellement un <i>Fin de Partie<\/i> avec son pote Ren\u00e9 Par\u00e9ja. Jean-Pierre Dupuy, aujourd\u2019hui Pr\u00e9sident de l\u2019Insens\u00e9).<\/p>\n<p style=\"margin: 0cm; margin-bottom: .0001pt; text-align: justify;\">Avec <i>Orphelins<\/i>, pi\u00e8ce de l\u2019auteur irlandais Dennis Kelly, La Cohue nous met \u00e0 l\u2019endroit d\u2019un \u00ab\u00a0quartier qui craint\u00a0\u00bb, quelque part au sein d\u2019un taudis ou d\u2019un logement social o\u00f9 \u00ab\u00a0s\u2019en sortir\u00a0\u00bb rel\u00e8ve de la qu\u00eate d\u2019un graal dont on sait que c\u2019est mission impossible. L\u00e0, en lieu et place d\u2019un appart tout pourri par les d\u00e9terminismes sociaux et raciaux, Liam, Helen et Dany r\u00e9fl\u00e9chissent \u00e0 eux seuls le syndrome de la crise\u00a0et condensent toutes les crises\u00a0: morales, affectives, \u00e9conomiques, sociales, politiques, etc. Ou quand le \u00ab\u00a0foyer\u00a0\u00bb, un peu familial, est une excroissance des foyers d\u2019accueil, l\u2019ombre de vies toutes foutues, le spectre d\u2019existence crades re\u00e7us en h\u00e9ritage direct sans m\u00eame avoir besoin de parents qui font de vous des h\u00e9ritiers. Ici, Liam, Helen, Dany\u2026 c\u2019est un peu comme la quintessence de ceux qui, dirait-on il y a longtemps, sont sans naissance. Jet\u00e9s au monde\u2026 et illico \u00e0 la rue, ils apprennent \u00e0 ne pas pleurer, mais \u00e0 trouver une issue. \u00c7a s\u2019appelle la survie pour des \u00ab\u00a0sous-vies\u00a0\u00bb comme le penserait le \u00ab\u00a0petit pr\u00e9sident\u00a0\u00bb quand il songe aux vies en \u00e9chec. \u00ab\u00a0Sous-vies\u00a0\u00bb (dit aussi \u00ab\u00a0cas sociaux\u00a0\u00bb) Concept anti-Rolex d\u00e9velopp\u00e9 par les \u00ab\u00a0sur-hommes\u00a0\u00bb. \u00c0 mon \u00e9poque, les \u00ab\u00a0petits\u00a0\u00bb comme \u00e7a, dits encore les \u00ab\u00a0pauvres\u00a0\u00bb entraient dans la cat\u00e9gorie des Lumpen qu\u2019ont pens\u00e9e Marx et Engels.<\/p>\n<p style=\"margin: 0cm; margin-bottom: .0001pt; text-align: justify;\">Et de voir chez Dennis Kelly, comme chez d\u2019autres auteurs anglais qui ont form\u00e9 la bande des \u00ab\u00a0jeunes hommes en col\u00e8re\u00a0\u00bb, un commentateur des effets de la politique ultralib\u00e9rale de Thatcher. Liam, Helem, Dany\u2026 l\u2019ont en d\u00e9finitive pour m\u00e8re la dame de fer qui, en h\u00e9ritage, leur aura laiss\u00e9 le \u00ab\u00a0d\u00e9merdez-vous\u00a0\u00bb comme r\u00e8gle et principe de vie.<\/p>\n<p style=\"margin: 0cm; margin-bottom: .0001pt; text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3475 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Visuel-2-\u00a9-Virginie-Meigne\u0301-600x399.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"399\" \/><\/p>\n<p style=\"margin: 0cm; margin-bottom: .0001pt; text-align: justify;\">Dans un appart, Dany et Helen, en t\u00eate \u00e0 t\u00eate, devant un diner amoureux, ressemblent \u00e0 ces couples que la soci\u00e9t\u00e9 de mis\u00e8re produit \u00e0 la chaine. Dans les assiettes, sans doute une tranche de saumon sous plastique estampill\u00e9e du logo d\u2019un grand distributeur. Saumon \u00e9levait aux farines animales sans go\u00fbt et qui ram\u00e8ne \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des vies copi\u00e9es et imit\u00e9es. La salade elle-m\u00eame a d\u00fb \u00ab\u00a0pousser\u00a0\u00bb hors sol. \u00c7a aurait pu n\u00e9anmoins \u00eatre une soir\u00e9e sympa, de celle dont on appr\u00e9cie l\u2019extra dans un quotidien fait d\u2019habitudes et de traintrain\u2026 Sympa jusqu\u2019\u00e0 ce que Liam, le fr\u00e8re d\u2019Helen, couvert de sang, ne d\u00e9barque tremblant. Genre mec speed, shoot\u00e9 ou en limite d\u2019un \u00e9tat psychotique l\u00e0 o\u00f9 sa s\u0153ur et son compagnon sont justes n\u00e9vros\u00e9s. Et de l\u2019entendre raconter et expliquer l\u2019accident et la pr\u00e9sence du sang sur le Tee shirt\u2026 le sang, c\u2019est celui d\u2019un Paki (pakistanais). \u00c0 partir de l\u00e0, l\u2019histoire s\u2019enraye, b\u00e9gaie, le t\u00eate \u00e0 t\u00eate amoureux foutu, le trio, dans un engrenage infernal, se met \u00e0 d\u00e9railler\u2026 le traintrain quoi\u00a0! Sauf que l\u00e0, dans ce merdier que devient la soir\u00e9e, se r\u00e9v\u00e8le la nature des relations entre eux. Relations et identit\u00e9s, identifications, pr\u00e9cis\u00e9ment, de leurs int\u00e9rieurs de leur \u00e2mes damn\u00e9es. Dany tout d\u2019abord, le type qui aspire \u00e0 respirer normalement dont on sait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 agress\u00e9 r\u00e9cemment. Genre faux-calme. Helen, la femme en cloque qui s\u2019interroge sur la n\u00e9cessit\u00e9 du second enfant. Froide choqu\u00e9e par la vie, elle, c\u2019est la femme qui semble avoir la t\u00eate sur les \u00e9paules. Et enfin son fr\u00e8re Liam\u00a0: le cass\u00e9, le bris\u00e9, le fliqu\u00e9, le type qui, d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de sa vie sera toujours le type aux emmerdes.<\/p>\n<p style=\"margin: 0cm; margin-bottom: .0001pt; text-align: justify;\">Et le temps de d\u00e9couvrir ces \u00ab\u00a0caract\u00e8res\u00a0\u00bb, le r\u00e9cit se fait plus pr\u00e9cis. Liam couvert de sang n\u2019a pas port\u00e9 assistance \u00e0 un Paki, mais lui a p\u00e9t\u00e9 la gueule. C\u2019est un Paki de la bande qui avait emmerd\u00e9 Dany, et il lui a r\u00e9gl\u00e9 son compte. Le Paki, il le s\u00e9questre dans un garage apr\u00e8s l\u2019avoir salement amoch\u00e9.<\/p>\n<p style=\"margin: 0cm; margin-bottom: .0001pt; text-align: justify;\">Le temps de la repr\u00e9sentation sera le temps de l\u2019aveu. La mani\u00e8re dont Dany et Helen vont lui \u00ab\u00a0tirer les vers du nez\u00a0\u00bb. Le temps que l\u2019accident devienne une affaire familiale o\u00f9 l\u2019on se porte assistance mutuelle. Le temps qu\u2019un accident devienne une affaire criminelle. Enfin le temps o\u00f9 dans la langue m\u00eame, le \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb que forme cette petite communaut\u00e9, se fragmente, et fasse appara\u00eetre les pronoms de la solitude et de l\u2019isolement\u00a0: le \u00ab\u00a0Tu\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0toi\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb\u2026 qu\u2019on entend comme les marques de reproches, de haines, de rancoeurs, de jalousies\u2026 C\u2019est un merdier sans nom que ce monde des bas-fonds promis \u00e0 l\u2019absence d\u2019horizon. Et ce n\u2019est pas, d\u00e9sol\u00e9 les critiques, un thriller. Non, ce n\u2019est pas une affaire polici\u00e8re car les flics ici sont absents, \u00e9voqu\u00e9s comme une menace qu\u2019il faut \u00e9viter. Les flics sont loin et avec eux l\u2019injustice arbitraire semble la chose \u00e0 \u00e9viter. Non, ce n\u2019est pas un interrogatoire de Liam par les siens. Mais une antichambre o\u00f9 il faut pr\u00e9venir le d\u00e9barquement policier. Le temps de l\u2019aveu, c\u2019est le temps de la complicit\u00e9 et de la mise en place du soutien que l\u2019on se doit quand on a rien. Non, ce n\u2019est pas un thriller, mais un road movie violent verbalement \u00e0 la Tarantino, un putain de film \u00e0 la mani\u00e8re de Haneke, l\u00e0 o\u00f9 le conflit, l\u2019incommunicabilit\u00e9, le refoul\u00e9, la brutalit\u00e9 surexpos\u00e9e, la d\u00e9gradation\u2026 sont le lot commun d\u2019existences ramen\u00e9es au pessimisme radical. Putains de vies o\u00f9 le racisme n\u2019est m\u00eame plus le mot ad\u00e9quate puisqu\u2019ici le monde sauvage l\u00e9gitime toutes les pratiques de survie. C\u2019est le monde non pas des timides, mais de ceux qui vont intimider. Faire peur ou crever serait la r\u00e8gle.<\/p>\n<p style=\"margin: 0cm 0cm 0.0001pt;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-3477 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/Visuel-4-\u00a9-Virginie-Meigne\u0301-600x399.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"399\" \/><\/p>\n<p style=\"margin: 0cm; margin-bottom: .0001pt; text-align: justify;\">Au plateau, dans un tri-frontal qui brise les cadres de la repr\u00e9sentation, les acteurs sont \u00e0 vue, naviguent dans le public, interpellent le public au moment d\u2019un break, se reconcentrent, vont se faire un caf\u00e9 dont on ne sait plus s\u2019il est celui de la pause ou celui qui vient au bout de la soir\u00e9e foutue. \u00c7a joue et les trois interpr\u00e8tes sont parfaits. Dirig\u00e9s par la metteure en sc\u00e8ne qui, derri\u00e8re sa table et son ordinateur les organise et les rappelle \u00e0 l\u2019ordre textuel. Conditionnement du jeu et diktatur du texte s\u2019exercent sur les deux com\u00e9diens et la com\u00e9dienne qui semblent r\u00e9sister \u00e0 la poigne qu\u2019il sente sur eux. La table de formica, les chaises assorties, la nappe de toile cir\u00e9e, la bouteille de pinot blanc, plus loin le micro-onde et la cafeti\u00e8re\u2026 tout est emprunt\u00e9 au r\u00e9el qu\u2019Orphelins a juste d\u00e9plac\u00e9 vers l\u2019air de jeu. On pense bien s\u00fbr, \u00e0 une sorte de th\u00e9\u00e2tre forum l\u00e0 o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre s\u2019\u00e9carte de la fiction pour laisser passer les pulsions de vie. Et d\u2019o\u00f9 je suis, je vois les visages des spectateurs qui se tordent et s\u2019impr\u00e8gnent de tout ce flux de puanteur et de douleurs. La mani\u00e8re dont les yeux des spectateurs participent \u00e0 \u00e7a qui est notre show. Le temps de ce th\u00e9\u00e2tre-l\u00e0, <i>Orphelins<\/i> aura assembl\u00e9 en famille un public rattrap\u00e9 par un trauma. C\u2019est violent tout \u00e7a. C\u2019est habile aussi. \u00c7a parle \u00e0 l\u2019endroit des consciences de chacun. Et dramaturgiquement, dans l\u2019affaissement des fronti\u00e8res sc\u00e8ne-salle, acteurs-spectateurs, Orphelins c\u2019est avant tout une parenth\u00e8se spatiale et temporelle o\u00f9 tout se m\u00eale soudainement. Un th\u00e9\u00e2tre d\u00e9cadr\u00e9, sorti de sa bo\u00eete noire pour faire surgir les d\u00e9cadr\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Orphelins, La compagnie La Cohue Gilgamesh. Festival Avignon. 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