


{"id":3773,"date":"2019-10-24T12:13:27","date_gmt":"2019-10-24T10:13:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=3773"},"modified":"2019-10-24T12:13:27","modified_gmt":"2019-10-24T10:13:27","slug":"il-faut-une-eternite-pour-etrangler-un-etre-oreste-a-mossoul-de-milo-rau","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/il-faut-une-eternite-pour-etrangler-un-etre-oreste-a-mossoul-de-milo-rau\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Il faut une \u00e9ternit\u00e9 pour \u00e9trangler un \u00eatre\u00a0\u00bb\u00a0: Oreste \u00e0 Mossoul de Milo Rau"},"content":{"rendered":"<p><em>Oreste \u00e0 Mossoul<\/em> de Milo Rau, C\u00e9lestins (Lyon), Festival Sens Interdits, 22-23 octobre 2019.<br \/>\nOu un th\u00e9\u00e2tre \u00e0 d\u00e9faut de revenir \u00e0 Mossoul, aupr\u00e8s de ces survivants qui ont jou\u00e9 <em>L\u2019Orestie<\/em> avec les com\u00e9diens pr\u00e9sents sur le plateau, en Irak, parmi les d\u00e9combres des guerres pass\u00e9es et pr\u00e9sentes (chute de Saddam Hussein, \u00c9tat islamique, etc.). Les occupations se succ\u00e8dent dans cette ville depuis des mill\u00e9naires, en un temps imm\u00e9morial qui pr\u00e9c\u00e8de m\u00eame largement celui d\u2019Hom\u00e8re. Est reconstitu\u00e9 sur le plateau un des bungalows du complexe h\u00f4telier de Saddam, dont les djihadistes ont d\u00e9cim\u00e9 un \u00e0 un les clients, un modeste restaurant et un tas fumant de d\u00e9bris o\u00f9 g\u00eet peut-\u00eatre le cr\u00e2ne d\u2019un autre Yorick. Ce qui sert parfois aussi de plateau de tournage n\u2019est ici que d\u00e9cor de th\u00e9\u00e2tre, point\u00e9 dans son insuffisance, p\u00e2les r\u00e9pliques d\u2019un paysage urbain d\u00e9vast\u00e9, et d\u2019un autre plateau, celui d\u2019un r\u00e9el traumatique, en l\u2019occurrence le toit de l\u2019\u00e9cole des Beaux-Arts de Mossoul d\u2019o\u00f9 l\u2019EI jetait les homos dans le vide.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3775 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Homos-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLe th\u00e9\u00e2tre donc \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00eatre l\u00e0-bas, de retourner l\u00e0-bas, de rejouer la mati\u00e8re troyenne avec les survivants, de toucher subtilement aux tabous (Oreste et Pylade qui s\u2019embrassent), de se confronter \u00e0 l\u2019injouable (les sc\u00e8nes d\u2019ex\u00e9cution). Le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau l\u00e0-bas sur ce toit, cette <em>sk\u00e9n\u00e9<\/em>. Il faut alors se r\u00e9soudre au substitut d\u2019un \u00e9cran qui surplombe le plateau. Les com\u00e9diens sont aimant\u00e9s par cet \u00e9cran qui diffuse les traces documentaires de leur cr\u00e9ation collective. L\u2019\u00e9cran-vid\u00e9o n\u2019a peut-\u00eatre jamais \u00e9t\u00e9 aussi n\u00e9cessaire, et en m\u00eame temps d\u00e9risoire, point\u00e9 lui aussi dans son insuffisance, ersatz de pr\u00e9sence.<br \/>\nLes com\u00e9diens tournent r\u00e9guli\u00e8rement le dos aux spectateurs pour se faire spectateurs de leur propre film documentaire, mais aussi interagir avec l\u2019\u00e9cran dans une illusion de direct, non sans humour. Tout est dit lorsque Johan Leysen sort de son r\u00f4le d\u2019Agamemnon et quitte le plateau apr\u00e8s avoir avou\u00e9 simplement, sobrement, son impuissance \u00e0 faire autre chose pour aider ces gens encore expos\u00e9s aux soubresauts de la violence, aux terrains min\u00e9s, aux camps d\u2019internement (notamment pour les femmes de djihadistes, souvent forc\u00e9es au mariage et \u00e0 l\u2019enfantement), au dilemme sans issue du pardon ou de la mort&#8230;<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3776 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Ecran-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nL\u00e0 encore, aucune illusion sur un pouvoir cathartique du th\u00e9\u00e2tre. Que les victimes soient amen\u00e9es \u00e0 jouer les bourreaux, comme dans <em>Hate Radio<\/em> \u2012 un spectacle pr\u00e9c\u00e9dent de Milo Rau sur le g\u00e9nocide au Rwanda \u2012 n\u2019implique aucun psychodrame ou art-th\u00e9rapie, mais fraie davantage avec une approche brechtienne du travail d\u2019acteur, redoubl\u00e9e par la distance du mythe troyen qui s\u2019interpose\u00a0: un des survivants joue Oreste, qui \u00e9quivaut dans la mise en sc\u00e8ne \u00e0 un djihadiste\u00a0; le r\u00f4le de Clytemnestre est rev\u00eatu par l\u2019actrice n\u00e9erlandaise Elsie de Brauw, cliente de l\u2019ancien complexe h\u00f4telier, \u00e9ventr\u00e9e par son fils&#8230;<br \/>\nMilo Rau d\u00e9place le th\u00e9\u00e2tre documentaire plus qu\u2019il ne marche dans les pas d\u2019un Piscator ou d\u2019un Weiss. Ce pas de c\u00f4t\u00e9 est imprim\u00e9 au tout d\u00e9but du spectacle, lorsque Johan Leysen confie en son nom avoir \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 par l\u2019arch\u00e9ologue allemand Heinrich Schliemann (1822-1890) qui avait cru retrouver l\u2019emplacement de Troie et le tombeau d\u2019Agamemnon en suivant \u00e0 la lettre les indications contenues dans <em>L\u2019Iliade<\/em> et <em>L\u2019Odyss\u00e9e<\/em>, d\u00e9couvertes aussi euphorisantes que d\u00e9ceptives\u00a0: ne prenons pas des fables pour des documents. La suite du spectacle maintient \u00e0 vif cette vigilance et cette exigence.<br \/>\nFinalement, ne subsiste du d\u00e9sastre, puissante par sa fragilit\u00e9 m\u00eame, que la parole. Elle vient cette fois en surplus du d\u00e9cor de th\u00e9\u00e2tre et des vid\u00e9os diffus\u00e9es via l\u2019\u00e9cran surplombant. Parole bab\u00e9lique. \u00c9moi d\u2019entendre ainsi parler, sur le plateau ou \u00e0 l\u2019\u00e9cran peu importe ici, n\u00e9erlandais, flamand, anglais, allemand, arabe, anglais avec accent arabe, etc. Le travail de Milo Rau se situe dans cet entre-langues, il confectionne \u00e0 sa fa\u00e7on ce que Barbara Cassin appellerait un dictionnaire des \u00ab\u00a0intraduisibles\u00a0\u00bb, o\u00f9 la n\u00e9gativit\u00e9 d\u2019un mot rec\u00e8le en fait rien de moins que la condition de possibilit\u00e9 de tout dialogue, de la trag\u00e9die antique en somme, l\u00e0 o\u00f9 les th\u00e9ocrates imposent l\u2019univocit\u00e9 d\u2019un ordre du discours, un <em>logos<\/em> r\u00e9duit \u00e0 des mots d\u2019ordre, o\u00f9 chaque parole doit faire loi et sa loi, sans jeu, sans entre, sans autre.<br \/>\nIl n\u2019est alors pas \u00e9tonnant que le moment le plus bouleversant de ce spectacle qui refuse d\u2019en \u00eatre un soit Johan Leysen (Agamemnon) \u00e9tranglant une jeune habitante de Mossoul, apprentie com\u00e9dienne dans le r\u00f4le d\u2019Iphig\u00e9nie, r\u00e9plique des vid\u00e9os d\u2019ex\u00e9cutions post\u00e9s par l\u2019EI, \u00ab\u00a0r\u00e9plique\u00a0\u00bb \u00e0 tous les sens de ce terme. Ce qui se mesurerait peut-\u00eatre en une poign\u00e9e de minutes dure \u00ab\u00a0une \u00e9ternit\u00e9\u00a0\u00bb. Est proprement insoutenable moins ce qui est montr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cran qu\u2019entendu\u00a0: inaudible, inou\u00ef \u00e9tranglement de la parole, succession de spasmes saccad\u00e9s, effet de la cordelette sur une gorge de femme litt\u00e9ralement angoiss\u00e9e.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3777 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Etranglement-1-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nQue cette sc\u00e8ne extr\u00eame soit plac\u00e9e quasiment d\u00e8s l\u2019ouverture du spectacle ne suit pas seulement la logique narrative du mythe \u2012 le sacrifice qui permet la guerre de Troie, qui suscite en retour la vengeance de Clytemnestre, puis celle d\u2019Oreste, l\u2019encha\u00eenement fatal des catastrophes \u2012 non, c\u2019est aussi une logique po\u00e9tique et politique\u00a0: de la parole \u00e9trangl\u00e9e faire sourdre peu \u00e0 peu une Babel de langues diverses en dialogue, pour finir par un chant traditionnel qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve au beau milieu des d\u00e9combres apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 cantonn\u00e9 dans la clandestinit\u00e9 des caves (on se souvient peut-\u00eatre \u00e0 ce moment-l\u00e0 de Kantor \u00e0 Cracovie pendant l\u2019Occupation allemande&#8230;).<br \/>\nEntre la radio pousse-au-crime du Rwanda et les lucioles bab\u00e9liennes de Mossoul, entre un discours de haine incons\u00e9quent, coup\u00e9 des violences r\u00e9elles qu\u2019il suscite en dehors du studio, et des vid\u00e9os d\u2019ex\u00e9cutions traumatisantes distill\u00e9es par l\u2019EI, vid\u00e9os qui coupent la parole, mais que des paroles peu \u00e0 peu vont habiter, distancer, Milo Rau fraie avec l\u2019inter-dit. La force et la coh\u00e9rence de son travail est \u00e0 cet endroit-l\u00e0, oui.<br \/>\nKolt\u00e8s r\u00e9pondait ainsi \u00e0 un journaliste\u00a0: \u00ab\u00a0Bien s\u00fbr que je d\u00e9teste le th\u00e9\u00e2tre, parce que le th\u00e9\u00e2tre ce n\u2019est pas la vie\u00a0; mais j\u2019y reviens toujours et je l\u2019aime parce que c\u2019est le seul endroit o\u00f9 l\u2019on dit que ce n\u2019est pas la vie.\u00a0\u00bb<br \/>\n&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Oreste \u00e0 Mossoul de Milo Rau, C\u00e9lestins (Lyon), Festival Sens Interdits, 22-23 octobre 2019. Ou un th\u00e9\u00e2tre \u00e0 d\u00e9faut de revenir \u00e0 Mossoul, aupr\u00e8s de ces survivants qui ont jou\u00e9 L\u2019Orestie avec les com\u00e9diens pr\u00e9sents sur le plateau, en Irak, parmi les d\u00e9combres des guerres pass\u00e9es et pr\u00e9sentes (chute de Saddam Hussein, \u00c9tat islamique, etc.). Les occupations se succ\u00e8dent dans cette ville depuis des mill\u00e9naires, en un temps imm\u00e9morial qui pr\u00e9c\u00e8de m\u00eame largement celui d\u2019Hom\u00e8re. 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