


{"id":3800,"date":"2019-11-16T12:47:37","date_gmt":"2019-11-16T11:47:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=3800"},"modified":"2019-11-16T12:47:37","modified_gmt":"2019-11-16T11:47:37","slug":"item-du-tissage-qui-nous-decoud","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/item-du-tissage-qui-nous-decoud\/","title":{"rendered":"Item &#8211; Du tissage qui nous d\u00e9coud"},"content":{"rendered":"<p><strong><i>Item, <\/i>la nouvelle cr\u00e9ation du Th\u00e9\u00e2tre du Radeau se joue \u00e0 la Fonderie du 5 au 23 novembre 2019. Une exp\u00e9rience si rare. \u00c0 voir absolument.<\/strong><br \/>\nIl est difficile de d\u00e9crire l\u2019exp\u00e9rience du radeau, mais l\u2019effet qu\u2019il produit, \u00e0 chaque nouvelle cr\u00e9ation \u2013 Onzi\u00e8me, Passim, Soubresaut, et maintenant Item (d\u2019autres avant) &#8211; est la preuve que quelque chose de r\u00e9el et d\u2019important s\u2019y trame, s\u2019y tisse. Et ce qui s\u2019y tisse avec et entre les textes de Dostojewski, Walser et les autres, entre les panneaux et les cadres, les chaises et les tables, entre les chapeaux impensables et les pantalons improbables, est une sorte de lent morcellement de nous-m\u00eame, nous sommes d\u00e9cousus, quelque chose est d\u00e9membr\u00e9e et nous voil\u00e0 devant ce qui est de l\u2019exp\u00e9rience du r\u00e9el. Ce sont des sortes de fragments d\u2019intensit\u00e9s qui nous traversent, des mondes qui se bousculent l\u2019un dans l\u2019autre, ou une vague inqui\u00e9tude qui envahit le plateau et avec le plateau, nous autres, regardants, pendant un instant pour retourner \u00e0 la conversation qui erre dans ce que nous ignorons de chercher. Et \u00e0 nouveau, un moment de panique, mais presque tectonique, un \u00e9branlement de quelque chose que nous ignorons et qu\u2019ignorent tous. C\u2019est comme la vie qui passe, on ne peut le dire plus b\u00eatement. Et \u00e0 chaque fois, avec le Radeau, on capte sans pouvoir capter cette vie \u00e0 l\u2019\u00e9tat pure, puisqu\u2019elle est impossible \u00e0 capter. Mais en \u00e9tant devant\u2026 devant \u00e7a\u2026 on se tient en \u00e9quilibre sur la lisi\u00e8re de la vie. C\u2019est pour cela qu\u2019on pleure. On est face \u00e0 la forme d\u2019un innommable. Et donc, la mort aussi. Elle est l\u00e0, devant. Et on la regarde.<br \/>\nEt <i>Item<\/i> alors o\u00f9 Francois Tanguy trace son geste et l\u2019am\u00e8ne \u00e0 un endroit encore jamais vu. On pourrait dire que tout le spectaculaire d\u2019avant, les grands envol\u00e9s lyriques, les fascinants m\u00e9tamorphoses de l\u2019espace, tout cela n\u2019existe plus. Quelque chose ne se nomme plus dans un cri, mais dans une tranquille et terrifiante construction. Les mots se suivent et nous d\u00e9cousent \u00e0 fur et \u00e0 mesure. Nous sommes l\u00e0 et il n\u2019y a plus rien \u00e0 cacher. Jamais, peut-\u00eatre, le th\u00e9\u00e2tre fut plus honn\u00eate, et, d\u2019abord, honn\u00eate avec lui-m\u00eame. C\u2019est dans sa b\u00eatise, dans ce fait \u00e9trange de r\u00e9p\u00e9ter des mots de quelqu\u2019un d\u2019autre, devant d\u2019autres gens, de se tenir l\u00e0 et faire des trucs\u2026 dans la b\u00eatise de mimer ou de vouloir signifier, de dire qu\u2019il \u00ab\u00a0prend sa couronne et l\u2019exp\u00e9die au ciel\u00a0\u00bb et de prendre la couronne et de l\u2019exp\u00e9dier au ciel, que quelque chose se trame que seul le th\u00e9\u00e2tre peut tramer. Et c\u2019est alors une le\u00e7on de th\u00e9\u00e2tre qui nous dit tout ce que le th\u00e9\u00e2tre peut si on le laisse tramer sans l\u2019asphyxier dans la signification, dans une instrumentalisation quelconque, dans une volont\u00e9 de plaire et de satisfaire. En nous refusant le spectaculaire des grands mouvements de plateau, Tanguy tue d\u00e9finitivement le consommateur en nous, et nous pouvons enfin \u00eatre devant la sc\u00e8ne comme devant un paysage. On regarderait alors l\u2019arbre et des si\u00e8cles passent dans un instant. Et on regarderait le vert de cet arbre changer en d\u2019autres verts et la feuille pourrie\u2026 Vous avez d\u00e9j\u00e0 vu une feuille\u00a0?<br \/>\nCe que nous comprenons avec <i>Item<\/i>, c\u2019est que la monstruosit\u00e9 est l\u00e0 et la barbarie avance, mais qu\u2019il est peut-\u00eatre trop tard pour crier. Nous pouvons peut-\u00eatre encore conjurer quelque chose dans une communaut\u00e9 d\u2019amis en chantant doucement les horreurs \u00e0 venir. Peut-\u00eatre c\u2019est dans les interstices de la vie qui passe que nous pouvons quand m\u00eame trouver des liens, faits d\u2019incompr\u00e9hensions et de malentendus, mais des liens quand m\u00eame, qui nous donnent du courage pour survivre. Et nous les regardons ainsi, comme des amis, \u00e9tranges, des amis \u00e9trangers qui nous deviennent, petit \u00e0 petit, \u00e0 travers les mots et les ann\u00e9es, familiers, Laurence Chable, Frode Bjornstad, Martine Dup\u00e9, Erik Gerken et Vincent Joly. Des \u00e9tranges pr\u00e9sences, errantes, terrifiantes et dr\u00f4les, toujours quelque part \u00e9cartel\u00e9s, entre absence et pr\u00e9sence, entre h\u00e9ro et nullit\u00e9 tout rond, ni l\u2019un ni l\u2019autre, ils font une pirouettes et hop ils sont ailleurs. Des corps qui sont, l\u00e0 aussi, ce que sont nos corps, notre gauche mani\u00e8re de vouloir danser. Et nous y trouvons, l\u00e0, dans notre insuffisance, dans notre maladresse, une gr\u00e2ce.<br \/>\nEt il faut saluer le travail de \u00c9ric Goudard, car le son et la musique sont l\u00e0, toujours, mais avec une subtilit\u00e9 qui n\u2019enl\u00e8ve en rien la puissance des cr\u00e9ations pr\u00e9c\u00e9dentes. On a l\u2019impression qu\u2019il a augment\u00e9 le spectre pour une plus grande amplitude des mondes. Souvent quelque chose nous hante, derri\u00e8re, du fond bouch\u00e9, ou quelque chose nous surprend de gauche. Oui, des spectres, des fant\u00f4mes terribles sont l\u00e0 aussi. Et puis, \u00e0 nouveau, une joie et la simplicit\u00e9 d\u2019une conversation qui aurait oubli\u00e9 qu\u2019il y a un public.<br \/>\nOn ne peut que dire\u00a0: merci\u00a0! Un merci infini.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Item, la nouvelle cr\u00e9ation du Th\u00e9\u00e2tre du Radeau se joue \u00e0 la Fonderie du 5 au 23 novembre 2019. Une exp\u00e9rience si rare. \u00c0 voir absolument. 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