


{"id":3909,"date":"2019-11-25T09:44:24","date_gmt":"2019-11-25T08:44:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=3909"},"modified":"2019-11-25T09:44:24","modified_gmt":"2019-11-25T08:44:24","slug":"ostermeier-lillusion-dun-theatre-a-pretention-politique","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/ostermeier-lillusion-dun-theatre-a-pretention-politique\/","title":{"rendered":"Ostermeier, l&rsquo;illusion d&rsquo;un th\u00e9\u00e2tre \u00e0 pr\u00e9tention politique"},"content":{"rendered":"<p><center><small><em>Retour \u00e0 Reims<\/em>, Mise en sc\u00e8ne Thomas Ostermeier<br \/>\nd&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;ouvrage de Didier Eribon<br \/>\nAvec C\u00e9dric Eeckhout, Ir\u00e8ne Jacob, Blade Mc Alimbaye.<\/small><\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Soumis \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif <em>culturelle<\/em> de parler de la politique, tout un th\u00e9\u00e2tre se vautre souvent dans la complaisance, celle qui dans la bonne conscience de s\u2019\u00eatre souci\u00e9 du monde, neutralise tout ce qu\u2019un th\u00e9\u00e2tre politique peut arracher \u00e0 la politique, ou lui faire subir. La plupart du temps, coul\u00e9 dans le moule du discours politique, il ne fait que s\u2019avachir dans le conformisme, qui finit par produire les effets inverses de ce qu\u2019il cherche\u00a0: s\u00fbr de se situer du bon c\u00f4t\u00e9 du manche, il ne prend plus la peine de l&#8217;empoigner. Et dans l\u2019alliance de la sociologie critique et du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 pr\u00e9tention politique, on ne produit plus que de l\u2019\u00e9vidence creuse, la platitude qui paralyse, et la l\u00e2chet\u00e9 de renoncer aux luttes, puisqu\u2019on s\u2019est content\u00e9 <i>de dire ce qu\u2019il en \u00e9tait \u00a0\u2014 <\/i>du point de vue des dominants. Ostermeier, ou la sociale-d\u00e9mocratie en acte. <\/strong><br \/>\n<center><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/rPHiHqFP0sY\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/center><br \/>\nL\u2019ouvrage de Didier Eribon, <i>Retour \u00e0 Reims<\/i>, retrace le parcours d\u2019un intellectuel qui revient dans la ville de province o\u00f9 il a grandi et qu\u2019il a quitt\u00e9e pour faire ses \u00e9tudes sup\u00e9rieures avant de s\u2019imposer dans le champ intellectuel comme un h\u00e9ritier de Bourdieu et de Foucault, ses ma\u00eetres. Son p\u00e8re mort, le deuil est l\u2019occasion d\u2019un autre chant fun\u00e8bre\u00a0: celui de la classe ouvri\u00e8re confus\u00e9ment associ\u00e9e \u00e0 la m\u00e9moire de ce p\u00e8re. Mais pour Eribon, dont les travaux sur la domination l\u2019avait conduit \u00e0 penser la <em>question gay<\/em> dans des processus complexes d\u2019\u00e9mancipation, o\u00f9 prenaient place l\u2019injure, les m\u00e9canismes de la honte autant que la morale du minoritaire, surgissait soudain le fait \u00e9crasant de son identit\u00e9 prol\u00e9taire qu\u2019il avait longtemps masqu\u00e9e derri\u00e8re son identit\u00e9 sexuelle. Et c\u2019est une autre honte \u00e0 laquelle il fait face\u00a0: celle d\u2019une appartenance qu\u2019il avait d\u00e9sappris, \u00e0 Paris et dans ses \u00e9tudes. Transfuge de classe, oublieux d\u2019une m\u00e9moire collective, traitre en partie \u00e0 sa famille, il se r\u00e9v\u00e9lait \u00e0 ses propres yeux comme l\u2019agent malgr\u00e9 lui d\u2019une domination sociale qui pouvait expliquer comment la classe ouvri\u00e8re a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e par des intellectuels qui pr\u00e9tendaient autrefois parler pour eux et n\u2019avaient finalement fait que parler \u00e0 sa place. La gauche et ses alli\u00e9s n\u2019avaient donc pas seulement renonc\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre le prol\u00e9tariat, ils l\u2019avaient sciemment laiss\u00e9 \u00e0 son sort, et, en occultant la question de la domination sociale, l\u2019avaient pr\u00e9cipiter dans les bras des nationalistes, pourtant ennemis de classe \u2014 mais porteur d\u2019un discours ravageur sur la domination, ethnique plut\u00f4t que sociale.<br \/>\nTexte puisant dans la force litt\u00e9raire l\u2019\u00e9nergie intime et collective pour penser la bascule propre aux ann\u00e9es\u00a080 issues des trahisons de 68, le propos d\u2019Eribon d\u00e9monte le poids de la responsabilit\u00e9 de la dite gauche de gouvernement dans la mont\u00e9e des populismes n\u00e9o-fascistes\u00a0: autrement dit, dans le vote ouvrier de l\u2019extr\u00eame droite. Pour Eribon, la gauche est moins un mouvement qu\u2019un \u00e9thos, celui qui vise \u00e0 questionner les processus de domination, et c\u2019est en renon\u00e7ant \u00e0 ce discours qu&rsquo;elle a acc\u00e9d\u00e9 au pouvoir en pr\u00e9cipitant son effondrement id\u00e9ologique, avant son effacement, et sa dilution dans le capitalisme de gestion.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-3915 size-large\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/Vidy_Ostermeier_RetourAReims_PhotoMathildaOlmi_Th\u00e9\u00e2tre-Vidy-Lausanne10_HD-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" \/><br \/>\nIl est d\u00e9solant de constater que ces m\u00e9canismes, Ostermeier les dispose pour int\u00e9grer pleinement le jeu social qu\u2019il pr\u00e9tend platement d\u00e9noncer. Parce que la sociologie politique, si pr\u00e9cieuse pour d\u00e9crire le monde, ne porte pas le langage de l\u2019art, cette forme singuli\u00e8re d\u2019intervention dans l\u2019histoire par le biais d\u2019une forme au croisement de l\u2019imaginaire et de la pens\u00e9e\u00a0\u2014 et qu\u2019une \u0153uvre ne saurait \u00eatre le d\u00e9ploiement d\u2019un propos sociologique sans \u00eatre aval\u00e9 par lui et produire l\u2019inverse de ce dont il se d\u00e9fend.<br \/>\nEt c\u2019est par un cruel d\u00e9tour que le spectacle d\u2019Ostermeier ne fait qu\u2019annuler les perspectives\u00a0: en choisissant de poser une fiction sur le propos du sociologue, il se laisse \u00e9craser par lui\u2009; en se contentant de lire le texte, il emp\u00eache toute possibilit\u00e9 d\u2019en proposer une lecture\u2009; en neutralisant la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 de ce propos au profit d\u2019une pauvre illustration cin\u00e9matographique, il retrouve l\u2019effroyable b\u00eatise (direction d\u2019acteurs compris) des mauvaises s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9\u2009; en exhibant des images de l\u2019actualit\u00e9 <em>chaude<\/em>, il se d\u00e9barrasse du souci de la penser en fonction d\u2019une action sur elle, ou contre elle\u2026 On pourrait ainsi multiplier les endroits o\u00f9 le <i>scrupule<\/i> politique d\u00e9vide la n\u00e9cessit\u00e9 politique, celle qui au lieu de se contenter de superposer la pratique du th\u00e9\u00e2tre sur les discours du monde, questionne les articulations entre l\u2019art et le monde\u2026<br \/>\nOstermeier choisit ainsi de poser une fiction sur le r\u00e9cit d\u2019Eribon. C\u2019est donc l\u2019histoire d\u2019un cin\u00e9aste qui a r\u00e9alis\u00e9 un film adapt\u00e9 de l\u2019\u0153uvre (avec le sociologue lui-m\u00eame comme protagoniste), et qui travaille au montage et \u00e0 la voix off. Le plateau de th\u00e9\u00e2tre sera justement cette salle d\u2019enregistrement o\u00f9 une actrice, Ir\u00e8ne Jacob va poser sa voix \u2014 lisant le texte d\u2019Eribon \u2014 sur les images projet\u00e9es en direct. Le r\u00e9alisateur du film C\u00e9dric Eeckhout, assist\u00e9 du preneur de son Blade Mc Alimbaye, est en cabine. Th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9pure, o\u00f9 la pauvret\u00e9 s\u2019exhibe en choix esth\u00e9tique \u2014 qui se heurte pourtant \u00e0 l\u2019extr\u00eame affectation de la voix de la com\u00e9dienne, \u00e0 la joliesse de seconde main du film, \u00e0 l\u2019artificialit\u00e9 d\u00e9su\u00e8te d\u2019une sc\u00e9nographie qui n\u2019est qu\u2019un d\u00e9cor (\u00ab\u00a0attention \u00e0 la moquette\u00a0\u00bb sera le running-gag cens\u00e9 jouer avec\/sur la fausset\u00e9 de la sc\u00e9nographie, mais qui ne fait qu\u2019ench\u00e9rir sur sa pr\u00e9ciosit\u00e9, la vanit\u00e9 th\u00e9\u00e2trale \u00e0 pr\u00e9server). Le film d\u00e9roule le r\u00e9cit d\u2019Eribon, jouant la surimpression scolaire avec lui\u00a0: chaque plan illustre ce qu\u2019on entend, et chaque parole appuie ce que l\u2019on voit.<br \/>\nOn en serait l\u00e0, d\u2019une sc\u00e8ne mise au service d\u2019un texte, soumis \u00e0 lui et le donnant \u00e0 entendre\u00a0: on reconna\u00eetrait l\u00e0 cette volont\u00e9 p\u00e9dagogique propre au metteur en sc\u00e8ne allemand d\u2019expliquer au spectateur chaque seconde ce qu\u2019il voit, ce qu\u2019il comprend (ce qu\u2019il doit saisir de ce qui se fabrique) \u2014 et ce serait seulement insignifiant (Ranci\u00e8re dirait \u00ab\u00a0abrutissant\u00a0\u00bb, avec Joseph Jacotot). Mais la lecture est soudain interrompue par la lectrice\u00a0: et le th\u00e9\u00e2tre revient en sc\u00e8ne \u2014 ce n\u2019est plus alors insignifiant, c\u2019est le contraire\u2009; et c\u2019est d\u2019autant plus consternant. Au mot de \u00ab\u00a0guerre sociale\u00a0\u00bb, l\u2019actrice sursaute\u00a0: s\u2019interrompt. Elle constate que la partie du texte qui suit est coup\u00e9e, et qu\u2019on ne risque de ne pas comprendre. Toujours ce scrupule de <em>bien faire entendre<\/em> \u00e0 qui \u00e9coute ce qu\u2019il faut entendre et \u00e9couter. Le r\u00e9alisateur du documentaire quitte la salle d\u2019enregistrement pour se d\u00e9fendre, et le d\u00e9bat s\u2019engage\u00a0: il refuse, lui, de d\u00e9fendre avec Eribon cette question de <em>la guerre sociale<\/em> notamment parce que le sociologue sous-entend la responsabilit\u00e9 structurelle de l\u2019\u00c9tat dans les m\u00e9canismes de domination. On dresse l\u2019oreille. Pourrait s\u2019engager enfin un peu de m\u00e9sentente\u00a0: sur le terrain de l\u2019art d\u2019abord, un artiste d\u00e9fendrait un point de vue contre l\u2019auteur dont il pr\u00e9tend pourtant pr\u00e9senter la pens\u00e9e\u2009; sur le terrain politique ensuite, c\u2019est la controverse qui a pu structurer en partie le camp de la gauche, choisissant de lire Lyotard dans une perspective soit r\u00e9formatrice soit r\u00e9volutionnaire. Mais le dissensus tourne court\u00a0: le r\u00e9alisateur press\u00e9 d\u2019en finir cherche l\u2019accord et l\u2019obtient sans raison. Les logiques lib\u00e9rales de production et d\u2019efficacit\u00e9 \u2013 la pression impos\u00e9e par la rentabilit\u00e9 \u2013 ont eu raison de l\u2019\u00e9change dissensuel\u00a0: autant dire de la politique.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-3919 size-large\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/Vidy_Ostermeier_RetourAReims_PhotoMathildaOlmi_Th\u00e9\u00e2tre-Vidy-Lausanne21_HD-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"683\" \/><br \/>\nLa deuxi\u00e8me partie \u2014 \u00ab\u00a0quelques jours plus tard\u00a0\u00bb\u00a0: faiblesse des transitions qui singent la r\u00e9alit\u00e9 du temps qui passe en se bornant \u00e0 l\u2019\u00e9crire \u2014 s\u2019ouvre sur le proc\u00e9d\u00e9 d\u00e9sormais bien connu des spectateurs d\u2019Ostermeier d\u2019adresse directe au public. On lit l\u2019\u00e9vidente volont\u00e9 d\u2019ouvrir le plateau au pr\u00e9sent et aux pr\u00e9sents\u00a0: mais ces adresses sont de nouveau le contraire du politique, puisqu\u2019en fait d\u2019adresses et d\u2019\u00e9changes, on nous invite \u00e0 crier qu\u2019on est l\u00e0 (cri vide et purement contractuel, simplement ali\u00e9nant\u00a0: celui qu\u2019appelle le mauvais chanteur pour donner l&rsquo;illusion d&rsquo;un rapport avec \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb public). \u00ab\u00a0Marseille, vous \u00eates l\u00e0\u2009?\u00a0\u00bb Et on se surprend \u00e0 regarder autour de nous, ce public de la Cri\u00e9e, compos\u00e9 d\u2019abonn\u00e9s consommateurs de spectacles de CDN et de \u00ab\u00a0scolaires\u00a0\u00bb conduits ici par la bonne volont\u00e9 de quelques enseignants militants. Marseille, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, <em>n\u2019est pas l\u00e0<\/em>\u00a0: seulement sa classe moyenne \u00e9duqu\u00e9e et des adolescents captifs qu\u2019on souhaite \u00ab\u00a0\u00e9manciper\u00a0\u00bb, m\u00eame malgr\u00e9 eux.<br \/>\nToute cette seconde partie prendra acte de la premi\u00e8re, en essayant de mettre en avant le dialogue que proposerait le spectacle avec le texte d\u2019\u00c9ribon, \u00e0 travers les pseudos-conflits qui opposent, mais pour de faux, et vite ramen\u00e9s \u00e0 des accords arrach\u00e9s comme entre la CFDT et le MEDEF, sur les bases les plus minimales. On ne dira rien de la pauvret\u00e9 sid\u00e9rante des dialogues eux-m\u00eames, des \u00e9changes de s\u00e9rie B., du r\u00e9alisme terrifiant de b\u00eatise de chaque microconflit. <em>Plus belle la sociale-d\u00e9mocratie<\/em>\u2009? Ce pourrait \u00eatre un titre.<br \/>\nLe film projet\u00e9 d\u00e9sormais a pris le large du r\u00e9cit d\u2019Eribon, et voici \u2014 audace supr\u00eame \u2014 le propos qui voudrait s\u2019en d\u00e9gager. La gauche est responsable de la mont\u00e9e des extr\u00eames\u00a0: la preuve, Cohen-Bendit est proche de Macron, lui-m\u00eame ancien ministre de Hollande. L\u2019analyse politique, si peu \u00e9mouvante par sa nouveaut\u00e9 (et si partielle) d\u00e9sole, avant qu\u2019on comprenne qu\u2019il s\u2019agit peut-\u00eatre l\u00e0 pour le metteur en sc\u00e8ne d&rsquo;ancrer son travail de <em>contestation<\/em>. De nouveau, le manque de radicalit\u00e9 confine \u00e0 la l\u00e2chet\u00e9 en regard de l\u2019\u00e9poque.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-3916 size-large\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/Vidy_Ostermeier_RetourAReims_PhotoMathildaOlmi_Th\u00e9\u00e2tre-Vidy-Lausanne13_HD-684x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"684\" height=\"1024\" \/><br \/>\nL\u2019\u00e9poque, justement, la voil\u00e0 entrer de plains pieds dans le th\u00e9\u00e2tre\u00a0: quelques images de Gilets Jaunes surgissent, et on lira, dans la presse nationale, qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un autre de ce geste d\u2019envergure dont s\u2019est rendu capable le metteur en sc\u00e8ne berlinois. Certes. Mais qu\u2019en dit-il\u2009? Car tandis que les images et les cort\u00e8ges d\u00e9filent, Eribon d\u00e9crit la lente et inexorable mont\u00e9e des fascismes en France. Le scandale (sa grossi\u00e8re erreur d\u2019analyse) est \u00e9videmment produit sciemment\u00a0: l\u2019actrice\/lectrice s\u2019interrompt, ne peut laisser passer un tel contresens. Le r\u00e9alisateur de se justifier\u00a0: c\u2019est pour montrer la complexit\u00e9 du mouvement et sugg\u00e9rer que, bien s\u00fbr, le mouvement des Gilets Jaunes n\u2019est pas fasciste puisqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 rejoint par des collectifs antiracistes. Ce n\u2019est plus la consternation qui domine, mais la col\u00e8re, ou ce vague sentiment qu\u2019on \u00e9prouve d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019\u00e9coute distraite des \u00e9ditorialistes, le comique boursoufl\u00e9 qui s&rsquo;en d\u00e9gage. Le mouvement contre la vie ch\u00e8re, de fasciste qu\u2019il \u00e9tait (!), serait donc <em>rentr\u00e9 dans le rang<\/em> gr\u00e2ce aux protestations des <em>associations de gauche<\/em>. Ce n\u2019est qu\u2019un d\u00e9tail, dans le flot du spectacle, peut-\u00eatre un lapsus\u00a0: il est \u00e9difiant.<br \/>\nSurtout, il t\u00e9moigne d\u2019une volont\u00e9 de se tenir ici et l\u00e0, de poser un propos sur une image, et imm\u00e9diatement de s\u2019en soustraire, d\u2019utiliser la dialectique comme m\u00e9thode de fuite. De se laver les mains avec l\u2019eau sale\u00a0: et inversement. Quand deux tendances s\u2019affrontent au sein de la sociale-d\u00e9mocratie, l\u2019une qui dirait <em>il est cinq heures du soir<\/em>, l\u2019autre qui soutiendrait qu\u2019i<em>l est cinq heures du matin<\/em>, le pouvoir tranche en accordant les positions sur le fait qu\u2019<em>il est cinq heures<\/em>. On en est l\u00e0.<br \/>\nLe spectacle s\u2019ach\u00e8ve sur une ultime piste convenue et emprunt\u00e9e avec l\u2019illusion du dissensus, mais dans le d\u00e9sir de \u00ab\u00a0mettre tout le monde d\u2019accord\u00a0\u00bb. Le preneur de son, Blade Mc Alimbaye, raconte l\u2019histoire de son grand-p\u00e8re (le spectacle a depuis un certain temps renonc\u00e9 \u00e0 travailler \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de ses prises de parole). Tirailleur s\u00e9n\u00e9galais, combattant de la France Libre, il a fait partie de ces soldats qui, au moment de r\u00e9clamer leur paie, se sont vus opposer pour solde de tout compte la mitraille de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise. Survivant des massacres, le grand-p\u00e8re l\u00e8gue \u00e0 ses enfants une histoire\u00a0: celle qui fait dire au petit-fils qu\u2019il est ici chez lui. On devine la volont\u00e9 du metteur en sc\u00e8ne de d\u00e9ployer plus amplement le geste th\u00e9orique et intime d\u2019Eribon\u00a0: comme la domination sexuelle avait fait \u00e9cran pour appr\u00e9hender la domination sociale, celle-ci ferait \u00e9cran pour appr\u00e9hender les dominations et les in\u00e9galit\u00e9s ethniques. Que derri\u00e8re la lutte des classes la lutte des races fait rage aussi ? Ou est-ce pour montrer que ces dominations, ench\u00e2ss\u00e9es les unes dans les autres, faussement rivales les unes des autres, travaillant \u00e0 la lutte de tous contre tous, emp\u00eachent une perception plus g\u00e9n\u00e9rale des m\u00e9canismes de la domination\u2009?<br \/>\nSurtout, ce dernier moment, film\u00e9 en direct, dans le d\u00e9passement dialectique du film et du th\u00e9\u00e2tre, se pr\u00e9sente comme la volont\u00e9 finale de d\u00e9passer les oppositions\u00a0: \u00ab\u00a0nous sommes chez nous ici\u00a0\u00bb, mani\u00e8re d\u2019\u00e9vidence d\u2019op\u00e9rer un ultime consensus, de passer par-dessus la question sociale, et d\u2019afficher une volont\u00e9 de panser les plaies historiques sous pr\u00e9texte de les raviver. Dans un article r\u00e9cent qui saluait le spectacle,<a href=\"https:\/\/www.telerama.fr\/sortir\/avec-retour-a-reims,-thomas-ostermeier-reinvente-le-theatre-politique,n6090186.php\"> la journaliste de T\u00e9l\u00e9rama<\/a> \u2014 dont le lectorat semble \u00eatre sociologiquement la cible de ce <em>Retour \u00e0 Reims<\/em> \u2014 concluait en disant qu\u2019on sortait de ce spectacle (qui \u00ab\u00a0r\u00e9inventait le th\u00e9\u00e2tre politique\u00a0\u00bb) \u00ab\u00a0plus fraternel\u00a0\u00bb. \u00c9difiant que pour beaucoup est <em>politique<\/em> un th\u00e9\u00e2tre qui travaille \u00e0 la <em>fraternit\u00e9<\/em>, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la mise en jeu d\u2019oppositions permettant de voir ce que ce slogan recouvre\u00a0: les guerres sociales qui restent \u00e0 mener.<br \/>\n\u00ab\u00a0Ne t\u2019inqui\u00e8te pas, on n\u2019est pas au th\u00e9\u00e2tre ici\u00a0\u00bb, lance l\u2019un des personnages\u00a0: \u00ab\u00a0tant mieux\u00a0\u00bb, s\u2019entend-il r\u00e9pondre par la com\u00e9dienne. La lucidit\u00e9 sauvera peut-\u00eatre Ostermeier de lui-m\u00eame, qui affirmait dans <a href=\"http:\/\/arnaudmaisetti.net\/spip\/spip.php?article2494&amp;var_mode=calcul\">un entretien r\u00e9cent <\/a>:<\/p>\n<blockquote><p>Depuis longtemps je dis que je fais du th\u00e9\u00e2tre pour un public bourgeois, parce qu\u2019on n&rsquo;est pas encore \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la classe populaire souhaite aller au th\u00e9\u00e2tre.<\/p><\/blockquote>\n<p>La lucidit\u00e9 n&#8217;emp\u00eache pas la l\u00e2chet\u00e9. Au th\u00e9\u00e2tre reviendrait pourtant encore la t\u00e2che de poser les \u00e9mancipations depuis les forces d\u2019opposition qui les entra\u00eenent. Ici, quand manque le th\u00e9\u00e2tre, reste une volont\u00e9 de faire du politique un discours qui \u00e9vide le politique de sa puissance vengeresse et conflictuelle.<br \/>\nEn sortant de la Cri\u00e9e, on fait face \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de Ville de Marseille s\u00e9par\u00e9 de nous par cette avanc\u00e9e de la mer comme un doigt enfonc\u00e9 dans la chair de la ville qu\u2019on rejoint en tournant le dos au th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-3911 size-large\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/Vidy_Ostermeier_RetourAReims_PhotoMathildaOlmi_Th\u00e9\u00e2tre-Vidy-Lausanne05_HD-683x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"683\" height=\"1024\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Retour \u00e0 Reims, Mise en sc\u00e8ne Thomas Ostermeier d&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;ouvrage de Didier Eribon Avec C\u00e9dric Eeckhout, Ir\u00e8ne Jacob, Blade Mc Alimbaye. Soumis \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif culturelle de parler de la politique, tout un th\u00e9\u00e2tre se vautre souvent dans la complaisance, celle qui dans la bonne conscience de s\u2019\u00eatre souci\u00e9 du monde, neutralise tout ce qu\u2019un th\u00e9\u00e2tre politique peut arracher \u00e0 la politique, ou lui faire subir. La plupart du temps, coul\u00e9 dans le moule du discours politique, il ne fait que<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":3917,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-3909","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/3909","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3917"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3909"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=3909"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}