


{"id":4009,"date":"2019-12-01T17:55:08","date_gmt":"2019-12-01T16:55:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4009"},"modified":"2019-12-01T17:55:08","modified_gmt":"2019-12-01T16:55:08","slug":"autopsie-dune-memoire-ouvriere","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/autopsie-dune-memoire-ouvriere\/","title":{"rendered":"Autopsie d\u2019une m\u00e9moire ouvri\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p><em>Otages<\/em> de Nina Bouraoui, mise en sc\u00e8ne de Richard Brunel, Th\u00e9\u00e2tre du Point du jour (Lyon), 27-30 novembre 2019.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nUne nuit, dans l\u2019usine de caoutchouc o\u00f9 elle travaille, Sylvie Meyer (Anne Beno\u00eet) s\u00e9questre son patron Victor Andrieu (Tommy Luminet). Elle tente alors de retrouver les moments successifs\u00a0\u2012\u00a0\u00ab\u00a0x y z\u00a0\u00bb comme elle dit\u00a0\u2012\u00a0qui l\u2019ont amen\u00e9e jusque-l\u00e0\u00a0: d\u00e9part du mari, qui la laisse seule avec leurs deux enfants, travail ingrat et \u00e9puisant, ascension au sein de la hi\u00e9rarchie, pression de plus en plus forte, conflit de loyaut\u00e9, etc. Pendant une heure dix, au lieu du huis-clos attendu, se d\u00e9ploie le monologue int\u00e9rieur de Sylvie Meyer, qui reste cantonn\u00e9e dans son espace mental. Celle-ci revit les sc\u00e8nes marquantes de son enfermement et son enfermement dans ces sc\u00e8nes qu\u2019on imagine vou\u00e9es \u00e0 \u00eatre ressass\u00e9es ind\u00e9finiment, \u00e0 l\u2019instar de ces \u00ab\u00a0je m\u2019en vais\u00a0\u00bb r\u00e9p\u00e9t\u00e9s en boucle par son mari au moment de la quitter, elle d\u00e9j\u00e0 \u00e9trangement d\u00e9tach\u00e9e, comme absente \u00e0 elle-m\u00eame.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-4016 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Seule.jpg\" alt=\"\" width=\"574\" height=\"323\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAnne Beno\u00eet arpente un plateau dont les rubans adh\u00e9sifs jaunes et noirs \u00e9voquent aussi bien l\u2019entrep\u00f4t d\u2019une usine que le tournage d\u2019un film. Elle d\u00e9place les cloisons pour m\u00e9tamorphoser l\u2019espace, m\u00e9nageant ainsi une porosit\u00e9 entre chez elle, bureaux ou vestiaires, porosit\u00e9 accrue par l\u2019utilisation de la vid\u00e9o\u00a0: images de surveillance, o\u00f9 les corps d\u00e9personnalis\u00e9s se meuvent comme des automates, ou gros plans cin\u00e9matographiques, arr\u00eats sur image qui figent soudain l\u2019\u00e9motion impossible d\u2019un visage singulier.<br \/>\nTommy Luminet joue mari et patron\u00a0\u2012\u00a0deux facettes d\u2019une m\u00eame domination patriarcale. Il porte son costume d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la repr\u00e9sentation. Dans la vie, il y a ceux qui changent de v\u00eatements pour aller au travail, et il y a ceux qui portent les m\u00eames tout le temps, au point de brouiller les fronti\u00e8res, et que leur bureau devienne une seconde maison, jusqu\u2019\u00e0 veiller tard le soir sous une pression qu\u2019ils transmettent aux autres comme un poison. Au cours de sa trajectoire, Sylvie Meyer quitte son bleu de travail, d\u00e9laisse les vestiaires, s\u2019embourgeoise. Elle prend go\u00fbt au pouvoir. Elle fait m\u00eame preuve d\u2019un plus grand charisme que son patron un peu falot. Quand celui-ci lui demande de constituer des \u00ab\u00a0viviers\u00a0\u00bb \u2012 euph\u00e9misme dont seul le jargon manag\u00e9rial a le secret \u2012 pour mieux \u00e9carter les ouvri\u00e8res en baisse de r\u00e9gime, sa s\u00e9questration d\u00e9coule moins d\u2019une r\u00e9volte que de la frustration d\u2019avoir eu un semblant de pouvoir sans le statut qui aurait ent\u00e9rin\u00e9 son effectivit\u00e9 et permis d\u2019en jouir totalement. Le couteau de cuisine mis dans un sac plastique \u00e0 la fin, comme pour une pi\u00e8ce \u00e0 conviction, sugg\u00e8re une issue sanglante. Victor Andrieu \u00e9tait de toute fa\u00e7on b\u00e2illonn\u00e9, ligot\u00e9, et il s\u2019agissait peut-\u00eatre de se d\u00e9barrasser avec lui d\u2019un double qu\u2019on a fini par int\u00e9rioriser, plus que de simplement vider son sac.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4011 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Gros-plan-600x277.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"277\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nTout est sugg\u00e9r\u00e9 dans une s\u00e9quence centrale. Sylvie Meyer d\u00e9veloppe \u00e0 l\u2019intention de son sup\u00e9rieur un discours cens\u00e9 lui plaire sur \u00ab\u00a0l\u2019ancrage\u00a0\u00bb n\u00e9cessaire dans l\u2019entreprise. Tommy Luminet, rest\u00e9 silencieux, vient effleurer doucement la joue d\u2019Anne Beno\u00eet avec sa main. Ce geste lui coupe la parole. L\u2019actrice reste un temps p\u00e9trifi\u00e9e. En soi, ce pourrait \u00eatre le geste de tendresse d\u2019un homme pour une femme. En contexte, ce geste r\u00e9sume \u00e0 lui seul un rapport m\u00e2tin\u00e9 de leurre, de condescendance et de machisme ordinaire. La caresse \u00e9quivaut en fait ici \u00e0 une gifle, voire un coup de poing.<br \/>\nDe l\u2019ouvri\u00e8re \u00e0 celle qui doit \u00e9valuer ses anciennes comparses, une ali\u00e9nation aussi bien sociale que psychique rampe insidieusement chez cette femme qui ne prend plus le plaisir de prolonger sa douche, d\u2019\u00e9prouver cet alanguissement sous l\u2019eau br\u00fblante apr\u00e8s sa journ\u00e9e de boulot, cette femme qui passe en permanence du \u00ab\u00a0bruit\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0silence\u00a0\u00bb, tous deux assourdissants, cette femme qui seule dans son lit n\u2019arrive m\u00eame plus \u00e0 se faire jouir, corps et affects comme anesth\u00e9si\u00e9s. Lorsque son patron finit par la r\u00e9pudier, on va au bout de cette logique d&rsquo;un corps inhabit\u00e9, les r\u00f4les s\u2019inversent\u00a0: la \u00ab\u00a0schizophr\u00e9nie\u00a0\u00bb suscit\u00e9e par le \u00ab\u00a0capitalisme\u00a0\u00bb (Deleuze &amp; Guattari) atteint son comble.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4015 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Sublime-600x257.png\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"257\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nSylvie Meyer remonte au souvenir de son mariage. On la voit en dehors de la f\u00eate qui bruit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, obs\u00e9d\u00e9e par une tache de cerise sur sa robe qui suffit \u00e0 tout ruiner \u00e0 ses yeux. Son mari \u00e9m\u00e9ch\u00e9 surgit, se lance dans un karaok\u00e9, enjoint le public \u00e0 l\u2019accompagner. Deux ou trois voix s\u2019\u00e9l\u00e8vent. L\u2019ambiance est glauque. Mais c\u2019est le seul moment hors cadre d\u2019un spectacle qui, en d\u00e9pit de son sujet, reste sagement dans sa bo\u00eete, sans trop de d\u00e9bordements. Sc\u00e9nographie coulissante et vid\u00e9os parfaitement synchrones ont tendance \u00e0 sublimer ce qui pourrait faire tache, \u00e0 fluidifier les blocs de pure violence sociale rem\u00e9mor\u00e9s, et conviendraient davantage au monde des open space qu\u2019\u00e0 celui de cette usine \u00e0 la papa. Elles distraient m\u00eame parfois l\u2019attention qu\u2019avivent le reste du temps les mots justes de Nina Bouraoui et la voix prot\u00e9iforme d\u2019Anne Beno\u00eet \u2012 sur lesquelles la mise en sc\u00e8ne de Richard Brunel aurait pu tout miser, \u00eatre elle aussi \u00e0 son tour exc\u00e9d\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Otages de Nina Bouraoui, mise en sc\u00e8ne de Richard Brunel, Th\u00e9\u00e2tre du Point du jour (Lyon), 27-30 novembre 2019. &nbsp; Une nuit, dans l\u2019usine de caoutchouc o\u00f9 elle travaille, Sylvie Meyer (Anne Beno\u00eet) s\u00e9questre son patron Victor Andrieu (Tommy Luminet). 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