


{"id":4028,"date":"2019-12-18T17:38:05","date_gmt":"2019-12-18T16:38:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4028"},"modified":"2019-12-18T17:38:05","modified_gmt":"2019-12-18T16:38:05","slug":"novarina-langue-vivante","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/novarina-langue-vivante\/","title":{"rendered":"Novarina, langue vivante"},"content":{"rendered":"<p><em>L\u2019Animal imaginaire <\/em>de et par Val\u00e8re Novarina, TNP de Villeurbanne, 12-21 d\u00e9cembre 2019.<br \/>\n<em>L\u2019Animal imaginaire <\/em>est une pi\u00e8ce-somme qui incite \u00e0 revenir sur quelques grandes lignes dessin\u00e9es par l\u2019\u0153uvre de Novarina au fil du temps. Chez lui, la sc\u00e8ne se renouvelle par le trou du souffleur, aussi invisible que d\u00e9terminant. \u00c0 la fois unique et multiple, il se diss\u00e9mine dans le corps de chaque acteur. Trous ambulants et souffleurs virtuoses, trouv\u00e8res anachroniques, ces corps parlants d\u00e9sarmeraient un anatomiste\u00a0: bouche et anus semblent communiquer directement par un tuyau o\u00f9 passe et tr\u00e9passe le souffle. Parfois, il y a fusion, \u00ab\u00a0bouche excr\u00e9mentielle\u00a0\u00bb. Novarina n\u2019offre pas aux acteurs des emplois, des r\u00f4les, des personnages, ni m\u00eame des figures, mais des corps inou\u00efs, puisant \u00e0 la m\u00eame radicalit\u00e9, mais diff\u00e9remment, que le \u00ab\u00a0corps sans organes\u00a0\u00bb d\u2019Artaud. Ses partitions requi\u00e8rent un corps trou\u00e9 de toutes parts. On circule alors entre deux extr\u00eames\u00a0: un corps enti\u00e8rement poreux, perfor\u00e9, qui finit par se confondre avec le souffle, dans un devenir a\u00e9rien\u00a0; un corps tir\u00e9 par le bas, burlesque, essouffl\u00e9, marionnette d\u00e9mantibul\u00e9e, porteur christique des planches du th\u00e9\u00e2tre ou cadavre anim\u00e9 de soubresauts sur une civi\u00e8re.<br \/>\n<em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-4032 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Couv-392x600.jpg\" alt=\"\" width=\"247\" height=\"378\" \/><\/em><br \/>\nApprendre le novarinien, pass\u00e9 l\u2019\u00e9tonnement ou l\u2019agacement, ne se r\u00e9duit pas \u00e0 l\u2019imiter, ni m\u00eame \u00e0 le pasticher ou \u00e0 le parodier, c&rsquo;est \u00e9pouser son rapport d\u2019\u00e9tranget\u00e9 \u00e0 la langue, la manier dans sa plasticit\u00e9, repousser de fa\u00e7on \u00e9pidermique les tentatives de solidification ou de simplification de la langue. Il arrive que cette neuve langue co\u00efncidasse avec un corps et fasse mouche par la bouche, laissant derri\u00e8re elle les chiures des mots us\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la corde : syntaxe oblig\u00e9e, automatismes langagiers, formatages en tous genres et autres avatars de la novlangue, tout ce qui bride la mall\u00e9abilit\u00e9 du langage, sa dialectique insoluble entre figuration et d\u00e9figuration, dont l\u2019\u00e9quivalent visuel sont les peintures de Novarina, dans la lign\u00e9e de l\u2019art brut d\u2019un Dubuffet, qui occupent la sc\u00e8ne, que les acteurs manipulent, d\u00e9placent, agencent comme ses paroles. Le po\u00e8te-dramaturge r\u00e9ussit cette prouesse\u00a0: \u00e0 force de n\u00e9ologismes et de zigzags et de gags et de gageures entre argot et langue ch\u00e2ti\u00e9e du 18<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les quelques mots ou tournures emprunt\u00e9es au langage quotidien finissent par devenir \u00e9tranges \u00e0 leur tour.<br \/>\n<em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-4033 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Paccoud-et-Mme-Loyal-600x386.jpg\" alt=\"\" width=\"494\" height=\"318\" \/><\/em><br \/>\n<em>L\u2019Animal imaginaire<\/em> est une pi\u00e8ce in\u00e9dite qui reprend en partie certains morceaux d\u2019anthologie des pr\u00e9c\u00e9dentes. Novarina, qui publie depuis les ann\u00e9es 1970, a cr\u00e9\u00e9 non seulement son propre r\u00e9pertoire mais aussi et surtout un idiome, au point qu\u2019on peut se demander qui d\u2019autre que lui pourrait s\u2019en emparer. Heureusement, m\u00eame \u00e0 la simple lecture, ses pi\u00e8ces procurent une exp\u00e9rience non moins jouissive, mais diff\u00e9rente, que leurs versions sc\u00e9niques\u00a0: certaines s\u00e9quences prennent du relief \u00e0 la lecture alors qu\u2019elles tombent \u00e0 plat sur sc\u00e8ne\u00a0; l\u2019inverse est aussi vrai. Pour les spectateurs, jamais le bouche \u00e0 oreille n\u2019a \u00e9t\u00e9 aussi n\u00e9cessaire. L\u2019idiome de Novarina, pour se transmettre \u00e0 un public, ne pas tomber dans le vide ou tourner en rond, a su composer avec le cirque et le music-hall chers \u00e0 Beckett. Christian Paccoud est l\u2019animateur de cette immense <em>Op\u00e9rette imaginaire<\/em>, maniant son accord\u00e9on comme un instrument \u00e0 compresser ou \u00e0 d\u00e9ployer le souffle, cette musette de Novarina. Il nous gratifie d\u2019un solo qui \u00e9pouse les nuances d\u2019une \u00e9motion contenue valant bien \u00ab\u00a0les sanglots longs \/ Des violons \/ De l\u2019automne\u00a0\u00bb (Verlaine).<br \/>\nLes num\u00e9ros d\u2019acrobaties langagi\u00e8res se succ\u00e8dent, pr\u00e9sent\u00e9s par une Agn\u00e8s Sourdillon accoutr\u00e9e en Madame Loyal : soliloques aux airs de morceaux de bravoure\u00a0\u2012\u00a0Figaro et Lucky font p\u00e2le figure \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0\u2012, autant de tentatives d\u2019\u00e9puisement du langage, ou de d\u00e9monstrations de sa puissance g\u00e9n\u00e9rative ; r\u00e9p\u00e9tition-variation du r\u00e9cit de vie d\u2019une Personne (Val\u00e9rie Vinci) puis d\u2019une Autre Personne (Nicolas Struve), liste de temps verbaux dont certains m\u00e9riteraient d\u2019entrer dans l&rsquo;usage (\u00ab\u00a0le subjonctif patient\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019imparfait post\u00e9rieur\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019inqui\u00e9tatif\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le procrastinatif\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le traumatiste\u00a0\u00bb, etc.), synonymes \u00e0 n\u2019en plus finir de \u00ab\u00a0dit-il\u00a0\u00bb merveilleusement r\u00e9cit\u00e9s par Ren\u00e9 Turquois\u00a0; mais encore, duos endiabl\u00e9s qui revisitent un comique moli\u00e9resque, <em>Le Bourgeois gentilhomme<\/em> en particulier, \u00e0 l\u2019instar du Galoupe-Agn\u00e8s Sourdillon qui subit \u00ab\u00a0la somme contre les gens et les genres\u00a0\u00bb de Raymond de la Mati\u00e8re-Manuel Le Li\u00e8vre, le titre de la pi\u00e8ce rappelant pour sa part <em>Le Malade imaginaire<\/em>&#8230; On craint parfois que les acteurs, comme devant un jongleur pendant un num\u00e9ro p\u00e9rilleux, ne butent sur un mot, aient la m\u00e9moire elle aussi trou\u00e9e. On est d\u2019autant plus impressionn\u00e9 par leur r\u00e9ussite \u00e9clatante. Plus radicalement, il arrive que l\u2019extase \u00e9prouv\u00e9e par les acteurs, via la r\u00e9p\u00e9tition des mots ou le malaxage du mat\u00e9riau sonore, se communique aux spectateurs, pris litt\u00e9ralement de fous rires. La dur\u00e9e, deux heures cinquante sans entracte, est un \u00e9l\u00e9ment essentiel de l\u2019exp\u00e9rience, tiss\u00e9e de flux et de reflux attentionnels, ceux-ci davantage dans les moments o\u00f9 Novarina pontifie \u00e0 sa mani\u00e8re sur l\u2019homme comme animal dou\u00e9 de langage ou sur le myst\u00e8re du verbe fait chair.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4031 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Pontifiant-600x328.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"328\" \/><br \/>\nS\u2019il y a une chose qui distingue <em>L\u2019Animal imaginaire<\/em> des pi\u00e8ces pr\u00e9c\u00e9dentes, \u00e0 moins de remonter au <em>Babil des classes dangereuses<\/em> (1978), c\u2019est sa tentative d\u2019exorciser par la satire les hantises politiques de notre \u00e9poque. Tout y passe, d\u00e8s qu\u2019est soup\u00e7onn\u00e9 un formatage du langage et de la pens\u00e9e\u00a0: psychanalyse (\u00ab\u00a0Votre m\u00e8re est le personnage-serrure de cette histoire\u00a0\u00bb), dictature des identit\u00e9s (la d\u00e9putation des \u00ab\u00a0peuples\u00a0\u00bb qui pr\u00e9sentent tour \u00e0 tour leurs sp\u00e9cificit\u00e9s ridiculement nationalistes), \u00e9criture inclusive (dont Raymond de la Mati\u00e8re op\u00e8re ce diagnostic\u00a0: \u00ab\u00a0Ne pouvant venir \u00e0 bout des contradictions du r\u00e9el et du d\u00e9sordre de la vie, nettoyons devant notre porte\u00a0: simplifions le langage\u00a0\u00bb), jargon m\u00e9diatique (la tirade du Grand Communicateur-Dominique Parent), philosophie de Heidegger, Badiou et consorts (\u00ab\u00a0<em>Le politique<\/em> est le nom du politique <em>politiquant<\/em>, de m\u00eame que <em>le cuisine<\/em> est le nom de ce qui reste, \u00e0 proprement parler, de <em>cuisinal<\/em> dans la cuisine <em>une fois tout enlev\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb), emprise des algorithmes (\u00ab\u00a0<em>Delenda est mathematica<\/em>\u00a0!\u00a0\u00bb), etc. Quand L\u2019Ouvrier du drame (le r\u00e9gisseur Richard Pierre) traverse le plateau en regrettant \u00ab\u00a0Nous souffrons de ne pas avoir la parole et cependant nous ne la prenons pas\u00a0\u00bb, on croirait entendre Michel de Certeau sur \u00ab\u00a0la prise de parole\u00a0\u00bb en Mai 68. Plus inqui\u00e9tante et non moins drolatique, la s\u00e9quence o\u00f9 Sosie (Dominique Parent) \u00e9gorge Autrui (Manuel Le Li\u00e8vre) avec un gros couteau de boucher, tandis qu&rsquo;est chant\u00e9 en ch\u0153ur \u00ab\u00a0L\u2019homme n\u2019est pas bon, nom de nom\u00a0!\u00a0\u00bb, ne manque pas d\u2019\u00e9voquer les vid\u00e9os de Daech. \u00c0 la fin du spectacle, aux c\u00f4t\u00e9s de jerricanes naufrag\u00e9s des banderoles gisent \u00e0 terre, en attente d\u2019\u00eatre brandies. \u00c0 l\u2019instar de la pr\u00e9sence sur sc\u00e8ne d\u2019Edouard Baptiste et de Bedford Val\u00e8s, deux acteurs ha\u00eftiens auquel Novarina tient co\u00fbte que co\u00fbte pour leur gestuelle et leur phras\u00e9, on y inscrirait volontiers l\u2019adage derridien \u00ab\u00a0plus d\u2019une langue\u00a0\u00bb ou le mantra deleuzien \u00ab\u00a0\u00eatre un \u00e9tranger dans sa propre langue\u00a0\u00bb.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4030 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Ha\u00eftiens-600x339.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"339\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019Animal imaginaire de et par Val\u00e8re Novarina, TNP de Villeurbanne, 12-21 d\u00e9cembre 2019. 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