


{"id":4120,"date":"2020-07-15T21:54:04","date_gmt":"2020-07-15T19:54:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4120"},"modified":"2020-07-15T21:54:04","modified_gmt":"2020-07-15T19:54:04","slug":"autocritique-de-la-terreur","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/autocritique-de-la-terreur\/","title":{"rendered":"Autocritique de la terreur"},"content":{"rendered":"<p>Le 2 niv\u00f4se de l\u2019An\u00a0II, il neige quand on met ba\u00efonnette au canon. Hoche donne les ordres, qui devaient tenir en peu de mots, peut-\u00eatre <em>tenez bon, n\u2019ayez pas peur, mourrez les yeux ouverts<\/em>, suivis de consid\u00e9rations tactiques de peu d\u2019importance, quand \u00a0soudain\u00a0: un boulet frappe l\u2019arbre sous lequel il hurlait dans la mitraille \u2014 il continue\u00a0: quand soudain\u00a0: un second boulet frappe le cheval sur lequel il hurlait dans la mitraille. Lazare Hoche, g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019arm\u00e9e du Rhin, hurle encore plus fort\u00a0: <em>ces messieurs voudraient sans doute me faire servir dans l\u2019infanterie.<\/em><br \/>\nQuand on cherche des images par quoi ce qui tombe dehors, la pluie, la mitraille, ou des pi\u00e8ces de canons de 34\u00a0livres, plus doucement encore les heures, la fatigue ou la peur, on en trouve mille au hasard comme celle-l\u00e0\u00a0: quand tombe ce qui tombe dehors, et nous d\u00e9sarme, qu&rsquo;on est nu\u00a0: que le combat pourtant est l\u00e0. On n\u2019a pas d\u2019autres choix que de r\u00e9pondre \u00e0 la fatalit\u00e9 que, ce qu\u2019elle nous impose, on l\u2019a voulu. Qu\u2019on en fait \u00e9tendard.<br \/>\nOui, les images me d\u00e9busquent, me trahissent. Puis, je n&rsquo;oublie pas que c&rsquo;est un orateur anonyme qui, le 5 septembre 1793, a demand\u00e9 que la terreur soit mise \u00e0 l&rsquo;ordre du jour. Qui \u00e9tait-ce ? Cette part de moi qui m&rsquo;appelle ? Cette part collective de nous qui nous exhortent \u00e0 \u00eatre terrible afin de mettre au d\u00e9fi le monde de l&rsquo;\u00eatre.<br \/>\nC\u2019est Vend\u00e9miaire cette fois. On d\u00e9cr\u00e8te <em>la Loi des suspects<\/em>. Seront punis et condamn\u00e9s non seulement ceux qui s\u2019opposent \u00e0 la R\u00e9volution, mais encore ceux qui en sont <em>indiff\u00e9rents<\/em>. Dans la lutte, l\u2019indiff\u00e9rence aussi engage. Moi-m\u00eame, de quoi suis-je coupable par indiff\u00e9rence\u2009? De tant\u00a0: de trop. De m\u00eame, ces images en grand t\u00e9moignent aussi de la petitesse de mes actes\u00a0: et qu\u2019il faut pourtant se dresser contre cela : la culpabilit\u00e9 de se sentir coupable.<br \/>\nPuis, toujours, tenir ferme la haine de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9, cette int\u00e9riorit\u00e9 dans laquelle il est si tentant de trouver refuge, consolation, v\u00e9rit\u00e9.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4122 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/IMG_9725-600x450.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"450\" \/><br \/>\nIl n\u2019y a pas de consolation et c\u2019est cela qui sauve\u00a0: il n\u2019y a pas de r\u00e9demption et c\u2019est cela la v\u00e9rit\u00e9\u00a0: il n\u2019y a de v\u00e9rit\u00e9 que comme l\u2019amour, provisoirement accord\u00e9 pour la vie. Il n\u2019y a que de la peine, et dans celle-ci trouver sa joie ?<br \/>\nOui, il n\u2019y aurait que des rendez-vous qu\u2019on se donne \u00e0 soi-m\u00eame, et toujours on est en retard. Comme dans la phrase. Il aurait fallu dire cela, et c\u2019est toujours devant soi, ou apr\u00e8s, et trop tard.<br \/>\nIl y a quelques antidotes. Ne pas faire \u00e9tat des moments nuls de ma vie. Ou\u00a0: je meurs trop lentement.<br \/>\nTous les jours, t\u00e2cher d\u2019\u00eatre \u00e0 la hauteur de celui-l\u00e0 avec lequel on se donne rendez-vous et tous les soirs, se coucher au long de soi-m\u00eame, en peinant trouver de quoi l\u2019avoir justifi\u00e9. Par exemple\u00a0: ce soir. Alors se coucher seulement si on a a extrait ce qu\u2019il fallait de soi pour se d\u00e9faire de la peine du monde ; est-ce toujours le cas\u2009?<br \/>\nHant\u00e9 par les images r\u00e9volutionnaires ces mois. Se plonger, quand tout dort autour de moi et que le temps commence enfin, mais qu\u2019il reste deux heures de veille, parfois moins, parfois seulement dix minutes, ou quelques secondes, dans la geste r\u00e9volutionnaire\u00a0: les discours \u00e0 la Salle des Man\u00e8ges ou aux Jacobins, suivre heure par heure ce qui se noue entre le Grand Comit\u00e9 de l\u2019An\u00a0II et la Commune Insurrectionnelle, les cris dans les Sections, essayer de suivre \u00e0 la lanterne les mouvements de fond des masses, n\u00e9gliger les grands mots, ce qu\u2019on a fait de ces mois, ce que le pouvoir a fait de ces ann\u00e9es r\u00e9volutionnaires et de ces tr\u00e8s jeunes hommes qui ont pos\u00e9 la libert\u00e9 ou la mort : r\u00e9duits en Grands Hommes panth\u00e9onis\u00e9s pour mieux les enterrer \u2014 <em>Je m\u00e9prise la poussi\u00e8re qui me compose et qui vous parle. On pourra pers\u00e9cuter et faire mourir cette poussi\u00e8re\u00a0! Mais je d\u00e9fie qu\u2019on m\u2019arrache cette vie ind\u00e9pendante que je me suis donn\u00e9e dans les si\u00e8cles et dans les cieux<\/em> (Saint-Just). \u2014, cracher sur la poussi\u00e8re m\u00eame, mais avaler la cendre\u00a0: et dans la hantise, chercher les passages secrets par o\u00f9 le pr\u00e9sent peut frayer\u00a0: ne trouver que des squelettes souvent, des cadavres en d\u00e9composition qui portent mon nom et ma fatigue.<br \/>\nOn se fait des promesses. On se donne des rendez-vous de plus en plus pr\u00e9cis, de moins en moins exigeant\u00a0: on s\u2019y d\u00e9robe parfois\u2009; ou seulement, on n\u2019est pas pr\u00eat. On est l\u00e2che aussi quand il faut admettre que sa vie est un carr\u00e9 et que le monde est un rond et qu\u2019il faudrait mieux marteler la vie que le monde, qu\u2019il faudrait mieux ne pas cesser de vouloir des losanges plut\u00f4t que de se coucher le soir en comptant les \u00e9toiles mourir.<br \/>\nPresque au m\u00eame endroit sous le m\u00eame arbre qui n\u2019existe plus, un si\u00e8cle plus tard\u00a0: une m\u00eame arm\u00e9e fran\u00e7aise, qui n\u2019a plus la libert\u00e9 \u00e0 r\u00e9pandre, mais la salissure stupide de son honneur, va charger\u00a0: presque contre les m\u00eames hommes. Le colonel Lafutsun de Lacarre hurle les ordres, sans doute les m\u00eames que Hoche en moins sublimes, parce qu\u2019il a en face de lui un escadron de cuirassiers et que Hoche n\u2019avait que des soldats de l\u2019an II issus de la Lev\u00e9e en Masse, celle qui avait arrach\u00e9 les souliers du bourgeois pour avancer dans la boue, et sur ces pens\u00e9es, on avait laiss\u00e9 le brave colonel, qu\u2019on retrouverait presque dans l\u2019ouverture du <em>Voyage au bout de la nuit,<\/em> et qui parle et qui va dire <em>Chargez<\/em>, mais qui ne le dira jamais\u00a0: un boulet a arrach\u00e9 sa t\u00eate. Le cheval a pris peur, et s\u2019\u00e9lance furieux sur les troupes prussiennes. Les Cuirassiers avaient marqu\u00e9 un temps d\u2019arr\u00eat\u00a0: ils ont regard\u00e9 leur Chef, sans t\u00eate, aller sur-le-champ de bataille sabre au clair et \u00e0 l\u2019envi sur le terrain battu par l\u2019artillerie, et aller encore parmi les mourants et les morts m\u00ealer son sang au sang r\u00e9pandu\u00a0: puis les soldats du 3e escadron font aller les chevaux et en hurlant vont suivre le colonel d\u00e9capit\u00e9 pour s\u2019en aller perdre la bataille et bient\u00f4t la guerre.<br \/>\nVoil\u00e0 une autre hantise venue\u00a0: une autre image qui me hante, o\u00f9 je me cherche inlassablement. Suis-je, de l\u2019image, la t\u00eate tranch\u00e9e ou le boulet prussien, le champ de bataille, le regard du Cuirassier ahuri, ou la trompette d\u2019ordonnance, fauch\u00e9e aussi en m\u00eame temps que le colonel, mais dont le cadavre n\u2019aura pas la gloire et le ridicule atroce de se lancer contre l\u2019ennemi, ou la main gauche du Capitaine Bloume, qu\u2019il cherchera toute la nuit suivante sans la trouver. Suis-je le ciel sur Reischoffen\u2009? Suis-je rien\u2009? Les batailles que j\u2019engage sont int\u00e9rieures\u00a0: et souvent l\u2019ennemi est invisible, souvent il est en nombre tel qu\u2019il ne s\u2019abaisse pas \u00e0 combattre. Les batailles que j\u2019engage sont perdues avant toute chose, et je les m\u00e8ne peut-\u00eatre pour cette raison\u00a0: je ne sais pas si cela en vaut la peine, mais la peine est grande.<br \/>\nAu rendez-vous avec moi-m\u00eame, je trouve la t\u00eate du Colonel qui dit <em>Chargez<\/em>.<br \/>\nHoche perdra la bataille de W\u0153rth-Fr\u0153schwiller. Le Comit\u00e9 du Salut Public fusillait alors les g\u00e9n\u00e9raux d\u00e9faits. Cette fois, Saint-Just lui dit seulement\u00a0: <em>G\u00e9n\u00e9ral, tu nous dois maintenant deux victoires.<\/em> Je crois \u00eatre assez familier d\u00e9sormais de la langue de l\u2019Archange de la Terreur pour lire, non pas des encouragements, plut\u00f4t des menaces. Il remportera la bataille suivante, \u00e0 Geisberg. Mais en Vent\u00f4se, tandis qu\u2019il attend l\u2019affectation qui l\u2019entra\u00eenera sur d\u2019autres triomphes, un d\u00e9cret d\u2019arrestation l\u2019attend. Quand on l\u2019entraine \u00e0 sa cellule, il est accueilli \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de sa cellule par Saint-Just. Une victoire, ce n\u2019\u00e9tait pas assez.<br \/>\nDes images qui m\u2019assaillent, desquels m\u2019arracherai-je pour me lire\u00a0: des grandes images qui me poursuivent pour d\u00e9noncer les moindres qui m\u2019accablent, lesquelles sauraient dire que rien ne suffit, que le prochain jour est toujours le plus essentiel, que celui qui vient va terrasser ma peine\u2009? Je ne sais pas.<br \/>\nAu rendez-vous avec moi-m\u00eame, je n\u2019y suis pas. Quelqu\u2019un est l\u00e0, il a le sourire de Saint-Just pos\u00e9 sur Hoche, la fulgurance du boulet sur le Colonel, le gout de la poussi\u00e8re, et le sel de larmes qui ne s\u00e8chent que sous le soleil de Thermidor.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4123 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/IMG_9726-600x450.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"450\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 2 niv\u00f4se de l\u2019An\u00a0II, il neige quand on met ba\u00efonnette au canon. 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