


{"id":4162,"date":"2020-09-09T21:27:10","date_gmt":"2020-09-09T19:27:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4162"},"modified":"2022-09-25T17:30:42","modified_gmt":"2022-09-25T15:30:42","slug":"fragments-de-la-mousson-dete-prendre-des-nouvelles-du-present","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/fragments-de-la-mousson-dete-prendre-des-nouvelles-du-present\/","title":{"rendered":"Fragments de la Mousson d&rsquo;\u00c9t\u00e9\u00a0|\u00a0prendre des nouvelles du pr\u00e9sent"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\" style=\"font-size:10px\">Autour de trois lectures \u00e0 la Mousson d&rsquo;\u00c9t\u00e9, \u00e9t\u00e9 2020 : R. Kricheldorf<em>, La Maison sur Monkey Island ; <\/em>S. Longman, <em>Chien Fusil<\/em> ; M. Caram\u00e8s-Blanco, <em>Gloria.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\" style=\"font-size:10px\">Par Arnaud Ma\u00efsetti<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;\u00c0 quoi bon des po\u00e8tes en temps de manque ?&nbsp;\u00bb \u2014 la question f\u00e9brile d\u2019H\u00f6lderlin ne porte plus seulement l\u2019angoisse m\u00e9taphysique d\u2019un retrait, elle dit radicalement ce qu\u2019il en est de ces mois. Bien s\u00fbr, quand on manque avant tout de lits en r\u00e9animation et de masques, il est sans doute obsc\u00e8ne de r\u00e9clamer des po\u00e8tes. \u00c0 cette obsc\u00e9nit\u00e9, les lignes que commettent la plupart d\u2019entre eux ces mois ajoutent leur poids de d\u00e9solation, de consternation m\u00eame, et de rage. De journaux de confinement aux notes d\u00e9confin\u00e9es, on n\u2019a finalement pas tant manqu\u00e9 de paroles d\u2019\u00e9crivains vautr\u00e9s dans eux-m\u00eames. D\u00e9cid\u00e9ment, si le romantisme du confinement aura \u00e9t\u00e9 un privil\u00e8ge de classe, on a eu la preuve de quel c\u00f4t\u00e9 de la barricade se tenaient bien d\u2019auteurs <em>enchant\u00e9s<\/em> de pouvoir livrer \u00e0 qui mieux mieux froissements d\u2019\u00e2me et r\u00eaveries int\u00e9rieures tandis qu\u2019ils \u00e9taient <em>enfin <\/em>d\u00e9barrass\u00e9es du souci de voir le monde, tenu \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Retir\u00e9, la r\u00e9alit\u00e9 sociale laissait voir de ces auteurs ce qu\u2019il en est de la terre quand la mar\u00e9e arrache l\u2019eau des c\u00f4tes. Des terres vaseuses, comme un ventre pourri o\u00f9 barbotent les poissons bient\u00f4t crev\u00e9s et s\u2019avachissent les yachts. Alors, \u00e0 quoi bon ? Peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 pour d\u00e9signer ce manque, et susciter le d\u00e9go\u00fbt. Ou lever le d\u00e9sir d\u2019autres possibles. C\u2019est pourquoi on tient <em>malgr\u00e9 tout<\/em> (et en d\u00e9pit du bon sens) \u00e0 ces voix d\u2019aujourd\u2019hui, guettant en eux les inflexion o\u00f9 puiser les forces pour aujourd\u2019hui, pour demain. Du 21 au 27 ao\u00fbt se tenaient les 25e Rencontres th\u00e9\u00e2trales Internationales \u00e0 l\u2019Abbaye des Pr\u00e9montr\u00e9s \u2014 la Mousson d\u2019\u00c9t\u00e9 avait insist\u00e9, et au milieu du paysage d\u00e9vast\u00e9 des festivals estivaux, se dressait comme un dernier rescap\u00e9. On prendrait donc des nouvelles du pr\u00e9sent telles que nous les adressent les dramaturges d\u2019ici et d\u2019ailleurs, portant la question d\u2019H\u00f6derlin comme un talisman, comme une inqui\u00e9tude. <em>Quid ?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.insense-scenes.net\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/B0BB12C4-32B9-4870-918E-14E9E155D0B3-1024x576.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4165\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019est un aller-retour rapide, entre Marseille et Pont-\u00c0-Mousson, qui donnera une vue partielle du festival. Deux jours seulement, cinq lectures : des visages masqu\u00e9s, des gestes qu\u2019on dit barri\u00e8res (soit donc le contraire de gestes), une distanciation dite sociale (soit donc le contraire de la socialit\u00e9) : des mesures sanitaires d\u00e9mesur\u00e9es (passage de flics le soir pour veiller au bon gr\u00e9, et \u00e0 verbaliser l\u2019ivraie) \u2014 nous sommes bien dans le pr\u00e9sent. C\u2019est le programme de ces journ\u00e9es : entendre des auteurs le nommer. \u00c0 cette vue rapide, n\u2019en proposer qu\u2019un regard rapide, comme on sonde, par jets brefs, un paysage souterrain, seulement relever des failles o\u00f9 pourraient jaillir ce qu\u2019on ignore, s\u2019entretenir \u2013 pourquoi pas ? \u2013 de la beaut\u00e9 g\u00e9od\u00e9sique d\u2019aujourd\u2019hui. De ces textes, arracher comme une cartographie, approximative et mal d\u00e9coup\u00e9e, sch\u00e9matique, presque injuste, de ce que font les \u00e9critures th\u00e9\u00e2trales du monde, voire ce qu\u2019elles font au monde, et au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Kricheldorf, Singer l\u2019extr\u00eame pr\u00e9sent<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>De Rebekka Kricheldorf, autrice allemande form\u00e9e \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des Arts de Berlin, on sait la virtuosit\u00e9 caustique : de l\u2019affreusement ludique <em>Villa Doloros<\/em>a (2009) qui r\u00e9\u00e9crivait les <em>Trois S\u0153urs<\/em> sous les lois de l\u2019emmerdement maximum, au terriblement dr\u00f4le <em>Extase et Quotidien<\/em>, l\u2019\u00e9criture de Kricheldorf tourne autour d\u2019une m\u00eame \u00e9difiante contradiction qui ressemble \u00e0 un constat. Pour la moyenne bourgeoisie, l\u2019injonction au bonheur \u00e9cart\u00e8le les \u00eatres entre leur recherche forcen\u00e9e d\u2019une jouissance imm\u00e9diate et la qu\u00eate d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e d\u2019un sens, sens qu\u2019elle croit trouver justement dans cette jouissance, jouissance qui ne cesse pr\u00e9cis\u00e9ment de faire \u00e9cran au sens. Impasse qui autorise toute dr\u00f4lerie. L\u2019ensemble se d\u00e9ployant donc dans une \u00e9nergie d\u00e9brid\u00e9e puis\u00e9e aux m\u00eames inqui\u00e9tudes des vieux boulevards tels qu\u2019on peut les lire id\u00e9ologiquement : si la pi\u00e8ce \/ la bourgeoisie s\u2019agitent tant, c\u2019est que l\u2019affolement r\u00e9pond au pressentiment que les bases sur quoi reposent cette soci\u00e9t\u00e9 sont menac\u00e9es, voire en train de s\u2019effondrer. Derri\u00e8re Labiche, il y a 1870 ; sous Feydeau perce 1917.<\/p>\n\n\n\n<p>Kricheldorf n\u2019\u00e9crit cependant pas des pi\u00e8ces de boulevard, parce que l\u2019affolement caricatural qu\u2019elle dessine est critique et clinique. Sous le scalpel impitoyable de sa m\u00e9canique, elle illustre, en les grossissant pour mieux les faire voir, les m\u0153urs de l\u2019\u00e9poque. En for\u00e7ant le trait, elle suit sa courbe. En ce sens, <em>La Maison sur Monkey Island<\/em> para\u00eet exemplaire de cette \u00e9criture, et de ses impasses, tant \u00e0 force d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 l\u2019\u00e9poque, rien n\u2019emp\u00eache plus d\u2019\u00eatre en adh\u00e9sion avec elle. L\u2019intrigue est un clich\u00e9 avec lequel elle joue voracement jusqu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;en laisser d\u00e9vorer :&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab&nbsp;Dans la cuisine d\u2019une maison situ\u00e9e sur une \u00eele isol\u00e9e de l\u2019oc\u00e9an Pacifique est r\u00e9unie une \u00e9quipe d\u2019experts : la psychologue Kristina, Hannes, sociologue, Andr\u00e9, ma\u00eetre en manipulation sp\u00e9cialis\u00e9 en neuro-\u00e9conomie, et Ann, neurobiologiste. Invit\u00e9s en r\u00e9sidence par la soci\u00e9t\u00e9 Animalsdelight, ils ont pour mission de mettre au point la strat\u00e9gie de commercialisation d\u2019une viande produite <strong><em>in vitro<\/em><\/strong>, parfaitement \u00e9thique mais hors de prix. Malgr\u00e9 cet objectif et les attraits de leur cadre de travail tropical, ils prennent rapidement conscience que quelque chose, dans la maison, ne tourne pas rond\u2026&nbsp;\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>D\u00e9signer les publicitaires comme \u00ab&nbsp;repr\u00e9sentants&nbsp;\u00bb ultimes de notre soci\u00e9t\u00e9, c&rsquo;est sacrifier \u00e0 la figure quasi-oblig\u00e9 d\u00e9sormais quand il s\u2019agit de pointer, par all\u00e9gorie, le fonctionnement mercantile de notre monde con\u00e7u comme un produit. Et la langue publicitaire, son phras\u00e9, ses tics, ses modes de pens\u00e9e, devient comme une s\u00e9miologie totale. La pi\u00e8ce enfile cette immense perle, consciente de jouer avec une id\u00e9e re\u00e7ue qu\u2019elle t\u00e2che de dynamiter pas \u00e0 pas, ou plut\u00f4t au pas de charge. Ce faisant, Kricheldorf emboite deux pi\u00e8ces en une : \u00e0 la farce publicitaire prend le relai une intrigue \u00e0 suspense, o\u00f9 l\u2019autre clich\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 de surveillance vient finalement faire oublier le premier. Comme si la pi\u00e8ce n\u2019avait pas r\u00e9ussi \u00e0 choisir entre les deux champs ? Ou comme si l\u2019autrice n\u2019avait pas su choisir quelle pi\u00e8ce elle d\u00e9sirait \u00e9crire ? De fait, on per\u00e7oit de moins en moins de n\u00e9cessit\u00e9, tant la composition semble guid\u00e9e par le go\u00fbt du gag, du bon mot et de la situation grotesque : tant l\u2019arbitraire s\u2019impose.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Surjouant les d\u00e9lires effr\u00e9n\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, l\u2019obsc\u00e9nit\u00e9 arrogante de l\u2019individualisme n\u00e9o-lib\u00e9ral, les vertiges rigolards des injonctions paradoxales de notre temps, la pi\u00e8ce ne fait que <em>singer<\/em> l\u2019\u00e9poque telle que la construction m\u00e9diatique l\u2019impose. Peut-\u00eatre la rend-elle lisible, visible ? Mais cod\u00e9e dans la m\u00eame syntaxe qu\u2019elle, elle ne fait peut-\u00eatre que participer \u00e0 sa m\u00eame vacuit\u00e9. Sa pr\u00e9tention \u00e0 vouloir pointer (?) la grotesque pr\u00e9tention de nos contemporains court le risque de voir cette pi\u00e8ce comme l\u2019ultime avatar de ses sympt\u00f4mes, l\u2019un des signes de sa vanit\u00e9, qui consisterait \u00e0 faire miroiter pour elle-m\u00eame son inanit\u00e9 et de s\u2019en r\u00e9jouir. Gris (de l\u2019\u00e9criture) sur gris (de l\u2019\u00e9poque), ne se laisser voir que du gris per\u00e7u sous coke, un rose d\u00e9lav\u00e9 et flashy.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une direction, une tendance, une menace aussi : regarder le monde comme il est sous pr\u00e9texte, en moraliste, d\u2019en arracher les tares, mais ne pas voir que sa puissance tient justement \u00e0 regarder en retour (n\u2019est-ce pas cela, aussi, l\u2019effet M\u00e9duse ?) avaler toutes les formes pour les rendre \u00e0 son image \u2014 jusqu\u2019\u00e0 ce que le rire, loin d\u2019\u00eatre l\u2019instrument de force qui r\u00e9sisterait aux injonctions m\u00e9diatiques de notre pr\u00e9sent, ne devienne qu\u2019une pilule de plus \u00e0 avaler, servant peut-\u00eatre \u00e0 avaler les autres.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.insense-scenes.net\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/IMG_2054-1024x768.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4166\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong><em>Longman, le temps sans m\u00e9moire<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019orage sur lequel tombe, interminablement, la fin de la pi\u00e8ce, la faisant tomber elle aussi dans son abime, dit quelque chose du temps qu\u2019il fait, parmi nous. Le ravage, le d\u00e9sir d\u2019un immense d\u00e9ferlement qui nettoierait le monde et son atroce r\u00e9alit\u00e9. Celle du {Chien-Fusil} est d\u2019une banalit\u00e9 spectaculaire. Dans les confins de la campagne anglaise \u2014 peut-on \u00eatre plus loin que cela dans ce monde ? \u2014 deux s\u0153urs pointent une arme sur un homme qu\u2019elles ont surpris, r\u00f4dant dans les champs, pr\u00e9parant un mauvais coup sans doute. Lui dit que non, qu\u2019il est l\u00e0 sans savoir pourquoi, qu\u2019il resterait bien. Les filles acceptent. Elles sont seules ; le fr\u00e8re est parti ; le p\u00e8re est mort ; le grand-p\u00e8re aussi, apr\u00e8s \u00eatre devenu fou. La pi\u00e8ce commence : et imm\u00e9diatement s\u2019interrompt, plonge en arri\u00e8re d\u2019elle pour d\u00e9ployer tout ce qui a tenu en peu de mots d\u00e9j\u00e0. On sait donc tout ce qui va advenir : la fuite du fr\u00e8re, le suicide du p\u00e8re, la folie du grand-p\u00e8re \u2014 tout ce qui a fini par produire la solitude tragique des s\u0153urs est \u00e9crit, nous aura \u00e9t\u00e9 lapidairement confi\u00e9. C\u2019est la premi\u00e8re le\u00e7on, consid\u00e9rable et simple, de la pi\u00e8ce : rien n\u2019aura lieu. Rien n\u2019adviendra, sauf l&rsquo;essentiel : son exp\u00e9rience. Ou plut\u00f4t : si on sait le terme fatal de tout, reste \u00e0 l\u2019\u00e9prouver, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 nous le conter. Et cela seul importe. Ce degr\u00e9 de libert\u00e9 infinie dans le plus stricte fatalit\u00e9 sans issue. <\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce fraie dignement. Sa structure renvers\u00e9e lui permet de creuser longuement ses failles, sans tenir au faux suspens de son devenir d\u00e9j\u00e0 \u00e9vent\u00e9. Le temps n\u2019accomplit que ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 accompli. Tous sont ici d\u2019ailleurs pour le dire : aspirer \u00e0 ailleurs \u2014 o\u00f9 le prologue les a jet\u00e9s \u2014, sans, dans le pr\u00e9sent de la narration y parvenir. Le fr\u00e8re r\u00e9p\u00e8te son ennui d\u2019\u00eatre l\u00e0-bas, r\u00eave de villes, de lointains ; le p\u00e8re n\u2019appara\u00eet jamais, sauf dans les paroles de ses filles : comme un fant\u00f4me de son vivant ; le grand-p\u00e8re, frapp\u00e9 d&rsquo;Alzheimer, ne cesse de raconter la m\u00eame sordide anecdote d\u2019une rencontre \u00e0 la sortie d\u2019un pub. Tous sont dans une boucle infinie que seule la mort, ou la disparition, sauverait. Le grand-p\u00e8re surtout, comme une image de la pi\u00e8ce en son sein, incapable de m\u00e9moire, ne peut se souvenir que d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qu\u2019il inflige \u00e0 tous ceux qu\u2019il croise.<br>Le temps est un pi\u00e9tinement. La puissance de la pi\u00e8ce r\u00e9side dans sa facult\u00e9 \u00e0 se saisir de cette unique id\u00e9e et d\u2019y faire tenir chaque instant, de ployer sur elle-m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 l\u2019insupportable. Chaque r\u00e9plique est r\u00e9p\u00e9t\u00e9e ; presque chaque mot m\u00eame, redoubl\u00e9, renforce chaque seconde dans une autre identique. La pluie n\u2019est pas si diff\u00e9rente.<\/p>\n\n\n\n<p>Au terme de la pi\u00e8ce, sa faiblesse \u2014 un usage paresseux des ellipses : l\u2019indication prononc\u00e9e de {<em>temps<\/em>} suffisait \u00e0 basculer plus tard ou avant \u2014, devient une force sid\u00e9rante. Une m\u00eame sc\u00e8ne est jou\u00e9e, \u00e0 distance du temps, d\u00e9vitalisant les mots \u00e0 force d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9puis\u00e9. Puis, le temps passe : litt\u00e9ralement. On se promet de quitter le lieu : la sentence tombe : \u00ab&nbsp;une ann\u00e9e passe&nbsp;\u00bb ; puis une autre ; une autre : et une autre ; jusqu\u2019\u00e0 l\u2019orage de fin du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la r\u00e9\u00e9criture des <em>Trois s\u0153urs<\/em>, r\u00e9duites \u00e0 deux, et sans m\u00eame le d\u00e9sir de rejoindre Moscou : c\u2019est la solitude quand on ne peut m\u00eame pas la partager ; c\u2019est le temps perdu, quand on ne d\u00e9sire m\u00eame plus le retrouver. Lorsqu&rsquo;on adopte la position en <em>chien de fusil,<\/em> c\u2019est qu\u2019on a renonc\u00e9 : position f\u0153tale. Mais la pi\u00e8ce ne dit pas le renoncement du monde, au monde : elle raconte plus s\u00fbrement ce qu\u2019il en est de l\u2019abandon, et pourtant, la force de se lever chaque jour, aller au champ, cueillir les mauvaises r\u00e9coltes, abattre un troupeau malade, sauver deux b\u00eates, recommencer : recommencer.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.insense-scenes.net\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/IMG_2062-1024x768.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4167\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong><em>Caram\u00e8s-Blanco, faux-fuyant<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une journ\u00e9e dans la vie d\u2019une femme, Gloria, qui donne son titre \u00e0 la pi\u00e8ce : une journ\u00e9e comme une autre, \u00e0 ce d\u00e9tail pr\u00e8s qu\u2019elle la verra commettre plusieurs crimes avant de prendre la fuite. Longue coul\u00e9e de temps, \u00e9grenant les heures, racontant la plong\u00e9e dans le quotidien mis\u00e9rable \u2014 l\u2019affreux du couple, les m\u00e9nages humiliants, les d\u00e9sirs enfouis \u2014, et trou\u00e9e par le crime, qui ferait figure de r\u00e9demption.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y aurait la pi\u00e8ce possible : une dramaturgie vengeresse, o\u00f9 la condition sociale serait la raison de cette brutale sortie de route, sa dignit\u00e9 lorgnant vers Genet plus que vers le Rond-Point. Mais dans la virtuosit\u00e9 certaine de l\u2019\u00e9criture, rien qui ne laisse penser que cette pente \u00e9troite et ardue soit prise. Plut\u00f4t serait emprunt\u00e9 le chemin royal de la folle embard\u00e9e, sans cause ni raison d\u2019\u00eatre, hors le pr\u00e9texte \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Plane d\u00e8s lors le soup\u00e7on de l\u2019arbitraire, o\u00f9 la situation domine tout : son spectaculaire ostentatoire, sa dr\u00f4lerie cynique, sa glorieuse insoumission. Gloria la glorieuse revendique tant sa libert\u00e9 qu\u2019elle en devient suspecte.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Son auteur, Marcos Caram\u00e8s-Blanco, laisse tellement voir son d\u00e9sir de raconter une \u00e9mancipation rageuse que celle-ci ne poss\u00e8de ni horizon ni appui. Reste l\u2019\u00e9mancipation pour elle-m\u00eame, qui d\u00e9sarme au lieu d\u2019attiser l\u2019ardeur puisqu\u2019elle ne tient compte que d\u2019elle, et ne vaut que pour et par elle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9cit emport\u00e9, fi\u00e9vreux, <em>pop<\/em> \u00e0 souhait, soulignant \u00e0 mille endroits sa parfaite ma\u00eetrise des codes de l\u2019\u00e9criture {dite}contemporaine laisse en chemin : on regarde cette fuite comme au bord de la route du Tour on assiste \u00e0 l\u2019\u00e9chapp\u00e9e traditionnelle vou\u00e9e \u00e0 \u00eatre reprise \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres de l\u2019arriv\u00e9e par un peloton qui ne s\u2019\u00e9tait m\u00eame pas aper\u00e7u du coureur parti. Prendre la poudre d\u2019escampette quand rien n\u2019est affect\u00e9 du monde, c\u2019est saisir la proie pour l\u2019ombre : la fuite vaut pour la ligne qu\u2019elle trace dans les devenirs, davantage que par refus \u00e9gotiste du monde.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.insense-scenes.net\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/IMG_2065-1024x768.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4168\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Appendice<em>. Danan, D\u00e9masquer la r\u00e9alit\u00e9<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, on aura entendu l\u2019impromptu de Joseph Danan. L\u2019auteur, relisant Eug\u00e8ne Sue \u00e0 la p\u00e2le lueur de notre pr\u00e9sent (d\u00e9)confin\u00e9, regarde le th\u00e9\u00e2tre comme ce miroir renvers\u00e9. Les masques ne sont plus sur le plateau, mais dans les rues : et que d\u00e9voilent-ils ? S\u2019inqui\u00e9tant de ce qui, d\u00e9j\u00e0, s\u2019est perdu, des liens essentiels, des espaces quand ils sont vou\u00e9s \u00e0 l\u2019hyg\u00e9nisme s\u00e9curitaire, la parole se confie \u00e0 ses propres doutes, tram\u00e9e dans sa fragilit\u00e9 : elle fraie cette exigence commune qui tient tout autant loin d\u2019elle la singerie sarcastique que la grandiloquence tournant le dos au monde et se pr\u00e9f\u00e9rant \u00e0 tout ; refusant \u00e9galement le tragique d\u2019un temps vou\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame que le sourire en coin. Relisant Eug\u00e8ne Sue, les processions en temps d\u2019\u00e9pid\u00e9mie, il se souvient du pass\u00e9 capable de laisser voir \u00e0 travers lui nos jours, pass\u00e9 qui, se pensant condamn\u00e9, a cependant produit notre pr\u00e9sent : et qu\u2019en faire ? Du temps, sans doute, \u00e0 n\u2019en pas compter, et pour des jours que nous ne connaitrons pas.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.insense-scenes.net\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/IMG_2100-1024x768.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4169\"\/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Autour de trois lectures \u00e0 la Mousson d&rsquo;\u00c9t\u00e9, \u00e9t\u00e9 2020 : R. Kricheldorf, La Maison sur Monkey Island ; S. Longman, Chien Fusil ; M. 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