


{"id":4226,"date":"2020-10-12T17:19:33","date_gmt":"2020-10-12T15:19:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4226"},"modified":"2022-09-25T17:29:58","modified_gmt":"2022-09-25T15:29:58","slug":"egalite-habibi-bicyclette","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/egalite-habibi-bicyclette\/","title":{"rendered":"\u00c9GALIT\u00c9\u2026 Habibi bicyclette"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\" style=\"font-size:10px\"><strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong> , de Nawar Bulbul, au Th\u00e9\u00e2tre Toursky \u00e0 Marseille. Octobre 2020. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\" style=\"font-size:10px\">Par Yannick Butel<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong>Metteur en sc\u00e8ne et acteur d\u2019importance en Syrie, Nawar Bulbul a choisi l\u2019exil apr\u00e8s avoir particip\u00e9 \u00e0 plusieurs manifestations pacifiques en Syrie, son pays d\u2019origine. Son exil d\u2019artiste commence en France en 2013. Aujourd\u2019hui artiste associ\u00e9 \u00e0 l\u2019Institut de Recherches et d\u2019\u00c9tudes sur les Mondes Arabes et Musulmans, c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il d\u00e9couvre les archives sonores de Michel Seurat. Nawar Bulbul d\u00e9cide alors d\u2019en faire l\u2019un des motifs de sa nouvelle cr\u00e9ation <em>\u00c9galit\u00e9<\/em> , d\u00e9di\u00e9e \u00e0 tous les prisonniers politiques de par le monde, qui sera pr\u00e9sent\u00e9e, courant 2021, au Th\u00e9\u00e2tre Toursky, du 5 au 6 f\u00e9vrier. Par Yannick Butel.<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/image.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4227\" width=\"322\" height=\"313\"\/><figcaption><em>BB au \u00ab\u00a0frigo\u00a0\u00bb, copyright Yannick Butel<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong>De B.B. \u00e0 Habibi\u2026 to be or not be Habibi !<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Faire du th\u00e9\u00e2tre un \u00ab&nbsp;podium&nbsp;\u00bb, de la sc\u00e8ne \u00ab&nbsp;un ring&nbsp;\u00bb, du spectateur \u00ab&nbsp;un d\u00e9pays\u00e9&nbsp;\u00bb, du moment de la repr\u00e9sentation \u00ab&nbsp;un temps o\u00f9 l\u2019on ne penserait pas sans raison&nbsp;\u00bb\u2026 Et d\u00e9clinant cela qui vient apr\u00e8s avoir regard\u00e9 une \u00e9tape de travail d\u2019<strong><em>\u00c9GALIT\u00c9<\/em><\/strong> (prochaine cr\u00e9ation de Nawar Bulbul)\u2026 feindre de s\u2019\u00e9tonner que le paradigme brechtien s\u2019invite ici, <em>a<\/em> <em>posteriori<\/em> de ce qui vient d\u2019\u00eatre balanc\u00e9, jou\u00e9, cri\u00e9, chant\u00e9\u2026 alors qu\u2019arrivant par la petite porte donnant sur le jardin, et franchissant celle de la cuisine, le regard s\u2019est arr\u00eat\u00e9 sur les portraits de B.B. coll\u00e9es sur le frigo qui abrite les K\u00e9b\u00e9s (faits maison) que l\u2019on d\u00e9gustera plus tard, sous la tonnelle, en sirotant un rouge de Savoie, pas loin d\u2019un cactus aux pieds duquel fleurissent des crocus jaunes&#8230; Prendre le temps de la causerie avec Nawar Bulbul (acteur, auteur, metteur en sc\u00e8ne), Vanessa Gueno (chercheuse CNRS-Iremam et traductrice), Arnaud Leroy (cr\u00e9ateur lumi\u00e8re) et Julien Blaine-po\u00e8te-performer (\u00e0 peine en retrait, jamais en retraite) qui a rejoint le trio et vient de sortir <em>La cinqui\u00e8me feuille, aux sources de l\u2019\u00e9crire et du dire*\u2026 <\/em>et quelques amis qui sont venus pour assister \u00e0 ce training.<\/p>\n\n\n\n<p>Prendre ce temps qui n\u2019est pas un bord de plateau comme on en vit trop et figure \u00e0 l\u2019article truc de la convention machin sous la forme d\u2019une obligation.<\/p>\n\n\n\n<p>Vivre au contraire ce temps-l\u00e0 comme une r\u00e9union qui se passe du clivage entre \u00ab&nbsp;LES SP\u00c9\u00c9CIALIIiiiSTES&nbsp;\u00bb et les \u00ab&nbsp;CR\u00c9AaaTEURS&nbsp;\u00bb qui se donnent ou se livrent au petit jeu de la repr\u00e9sentation \u2013 devant un parterre de spectateurs m\u00e9dus\u00e9s \u2013 cherchant trop souvent en vain \u00e0 inventer un \u00ab&nbsp;D.I.A.AAA.LO.O.O.GGGUE(UX)&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mot, celui-l\u00e0, qui dit trop aujourd\u2019hui l\u2019homologu\u00e9, ici et l\u00e0 pris et confondu \u00e0 un sympt\u00f4me de d\u00e9mocratie chez l\u2019homo-logos ou \u00ab&nbsp;l\u2019homme au logos&nbsp;\u00bb. Alors que \u00ab&nbsp;Parler&nbsp;\u00bb suffirait. C\u2019est-\u00e0-dire laisser la parole, aux prises avec la langue, libres de tr\u00e9bucher, de rapper, de tordre, de faire claquer les mots et les organes\u2026 La laisser d\u00e9gringoler, jouer de cascades, l\u2019\u00e9touffer, l\u2019aspirer\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ah, oui, c\u2019est vrai alors que \u00ab&nbsp;Parler&nbsp;\u00bb, si \u00e7a rel\u00e8ve des tactiques de Com (ce qu\u2019est devenu le Dialogue laiss\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle), \u00e7a ne devrait pas le faire\u2026 Et \u00ab&nbsp;merdre&nbsp;\u00bb&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Laisse b\u00e9ton&nbsp;\u00bb serait-on tent\u00e9 de marteler en verlan \u00e0 ceux qui ne jurent plus que par le dialogue et la \u00ab&nbsp;logocratie&nbsp;\u00bb aux petits protocoles-mont\u00e9s (de toutes pi\u00e8ces).<\/p>\n\n\n\n<p>Heureusement, l\u00e0, sous les figuiers promis aux couleurs de l\u2019automne, dans la nuit noire o\u00f9 le frais tente de s\u2019imposer sans succ\u00e8s, les amiti\u00e9s (dont on n\u2019est pas oblig\u00e9 de penser qu\u2019elles ne peuvent na\u00eetre qu\u2019apr\u00e8s des ann\u00e9es d\u2019\u00e9preuve) et la chaleur humaine d\u00e9fient les lois de la thermodynamique. Et \u00e7a parle \u00e0 tout va et autour de la table \u00e7a se chauffe. La parole, son esprit adamique autant que linguistique, cavale dans les plis d\u2019accents inou\u00efs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a parle arabe, fran\u00e7ais, et les paroles s\u2019hybrident, et les \u00e9nonc\u00e9s se m\u00e9tissent produisant un modelage d\u2019un alliage s\u00e9mantique et musical, \u2013 r\u00e9\u00e9duquant l\u2019oreille et donc la lib\u00e9rant&nbsp;\u2013 qui finit par attendrir la glande pin\u00e9ale et d\u00e9faire toutes les barri\u00e8res, \u00e0 commencer par celles qui seraient exclusivement s\u00e9miotiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, quand la petite assembl\u00e9e aura fini par s\u2019exiler vers un ailleurs qui s\u2019annonce par \u00ab&nbsp;bon, je vais y aller&nbsp;\u00bb, un \u00ab&nbsp;on se rentre&nbsp;\u00bb\u2026 il me restera, en sus des souvenirs, un mot entendu \u00e0 la sc\u00e8ne et repris dans la confr\u00e9rie \u00e9ph\u00e9m\u00e8re sous la tonnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Habibi&nbsp;\u00bb par-ci, \u00ab&nbsp;habibi&nbsp;\u00bb par-l\u00e0\u2026 Habibi partout\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Habibi&nbsp;\u00bb qui pr\u00e9c\u00e8de tout au long des r\u00e9cits diurnes, \u00e0 l\u2019organisation anarchique \u2013 qui a peupl\u00e9 la soir\u00e9e \u2013 l\u2019ensemble des pr\u00e9noms de ceux qui \u00e9taient l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Habibi Julien, Habibi C\u00e9dric, Habibi Nawar\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9nigme \u00e0 la sc\u00e8ne que ce mot-l\u00e0&nbsp;! Puis familier quand il se livre via le sourire de celui qui vous l\u2019adresse\u2026 et finalement mot apprivois\u00e9 qui s\u2019entend comme \u00ab&nbsp;cher&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;ch\u00e9ri&nbsp;\u00bb et peut-\u00eatre, dans la d\u00e9mesure qui s\u2019est invit\u00e9e \u00e0 mesure qu\u2019ont pass\u00e9 les heures, \u00ab&nbsp;mon amour&nbsp;\u00bb\u2026 Mot fait mien que ce \u00ab&nbsp;habibi&nbsp;\u00bb et qui s\u2019entendra dor\u00e9navant, dans la panoplie lexicale qui me sert au jour le jour, au quotidien.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut imaginer ce que c\u2019est que d\u2019avoir un mot de plus en poche qui compl\u00e8te mon micro-dictionnaire d\u2019arabe\u2026 Et Na\u00efvement, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de \u00ab&nbsp;shoukram&nbsp;\u00bb que je risque parfois aupr\u00e8s d\u2019Ali qui me vend des oranges, je me vois d\u00e9j\u00e0 arabisant en herbe, promu bient\u00f4t en classe sup\u00e9rieure. Je m\u2019entends d\u00e9j\u00e0 dire \u00ab&nbsp;Habibi Ali\u2026 shoukram&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais soudain, <strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong> me revenant dans la foul\u00e9e d\u2019un petit coup d\u2019Harmattan imaginaire qui vient faire vibrer les feuilles fragiles de l\u2019automne, mon dico s\u2019\u00e9taye de quelques noms propres entendus de la sc\u00e8ne&nbsp;: Damas, Bachar Hafez Al-Assad, Homs, Palmyre\u2026 et d\u2019avouer que ceux-l\u00e0, dits \u00ab&nbsp;propres&nbsp;\u00bb, m\u2019inscrivent \u00e0 l\u2019endroit de politiques sales, d\u2019une Syrie exsangue vendue aux int\u00e9r\u00eats g\u00e9opolitiques, de vies exil\u00e9es et meurtries, de massacres XXL commis par les Chahibas (miliciens) et la communaut\u00e9 internationale, d\u2019une mis\u00e8re abrit\u00e9e sous les toiles de tente onusienne sans \u00e2ge\u2026 Souvenirs de \u00e7a, aussi donc, quand dans la plaine de la Bekka, quittant Beyrouth pour rejoindre Al Caravan-Al Abjadeah center, avec le r\u00e9alisateur Emmanuel Roy, nous tournions <em>Et je dois trouver ici le ciel pour devenir oiseau<\/em> parmi les enfants pieds nus dans la terre, la pauvret\u00e9, l\u2019abandon, la vie \u00e0 minima (ai-je pens\u00e9 ce jour-l\u00e0),\u2026 Souvenir de Abed Aidy, encore, \u00e0 Chatila, r\u00e9fugi\u00e9 syrien, poursuivit par la s\u00e9curit\u00e9 nationale, qui me parle de son travail de marionnettes avec les enfants du camp parce qu\u2019il est un \u00ab&nbsp;dreamer for the futur of a new country&nbsp;\u00bb et qu\u2019il veut \u00ab&nbsp;pr\u00e9server leur sourire&nbsp;\u00bb. Et un mot, celui de son groupe, qui me reste&nbsp;: <em>Najda now<\/em>\u2026 \u00ab&nbsp;Secours maintenant&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Du th\u00e9\u00e2tre, on ne sait trop quelle forme il peut prendre, mais regardant l\u2019\u00e9tape de travail de Nawar Bulbul sur <strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong>, l\u2019id\u00e9e s\u2019affirme qu\u2019il est au commencement des langues qu\u2019on ne parle pas, que l\u2019on n\u2019apprend pas, mais que l\u2019on n\u2019oublie jamais pas parce que l\u2019acteur, o\u00f9 qu\u2019il soit, lutte toujours, Blaine l\u2019\u00e9crit comme \u00e7a, \u00ab&nbsp;contre&nbsp;la n.i.c. et le r.o.m.&nbsp;\u00bb dans <em>La cinqui\u00e8me feuille<\/em>, \u00e0 la page 300&nbsp;: \u00ab&nbsp;contre la Nouvelle Inquisition Civile et le Retour \u00e0 l\u2019Ordre Moral&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/image-1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4228\" width=\"300\" height=\"458\"\/><figcaption>Nawar Bulbul, copyright Yannick Butel<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong>Nawar en selle\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Nawar Bulbul, en selle comme en sc\u00e8ne, commencera par un training \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, devant la porte de la petite salle \u2013 un moulin ancien&nbsp;\u2013 aux voutes blanches o\u00f9 il va appara\u00eetre plus tard. Courses rapides et \u00e9chauffements vont jusqu\u2019aux bouts des doigts de ses mains qu\u2019il fait trembler. Ce n\u2019est pas une premi\u00e8re, pas un spectacle, mais la tension est palpable chez celui que nous avions quitt\u00e9, en juillet 2019, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 convaincu par <em>Mawlana<\/em>**, programm\u00e9 au Th\u00e9\u00e2tre de la Bourse CGT.<\/p>\n\n\n\n<p>Au hasard d\u2019une rencontre, \u00e0 la mi-septembre, il a dit \u00ab&nbsp;viens voir <strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong>&nbsp;habibi Yannick, mon prochain travail&nbsp;\u00bb. Alors on est l\u00e0, ce 5 octobre, parmi quelques invit\u00e9s, assis au parterre \u00e0 m\u00eame un ensemble h\u00e9t\u00e9roclite de fauteuils et de coussins. Devant, dans un espace partiellement vide, une petite fontaine insignifiante laisse filer l\u2019eau. Moins monumentale que celles qui ornent la bonne ville d\u2019Aix, c\u2019est une fontaine de th\u00e9\u00e2tre qui fait un petit bruit de sc\u00e8ne pos\u00e9e \u00e0 m\u00eame le carrelage couleur sienne. Et alors que le regard pourrait se perdre, trois-quatre grosses ampoules anciennes attirent l\u2019attention, sans attirer la tension puisqu\u2019elles demeurent \u00e9teintes. Aucun arc \u00e9lectrique ne viendra chauffer la r\u00e9sistance de celles-ci et elles m\u2019apparaissent finalement comme un clin d\u2019\u0153il au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res\u2026 \u00ab&nbsp;<strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb doit \u00eatre la source de cette r\u00e9f\u00e9rence que j\u2019ai du mal \u00e0 trouver \u00ab&nbsp;lumineuse&nbsp;\u00bb. Moment de solitude du critique, seul devant son manque d\u2019imagination.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis Nawar Bulbul d\u00e9boule, v\u00e9lo en bandouli\u00e8re, qu\u2019il fait tourner autour de lui comme le Derviche qu\u2019il \u00e9tait dans <em>Mawlana<\/em>. Derviche ou tornade, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment temp\u00eate n\u00e9e d\u2019une engueulade avec un contr\u00f4leur dans le bureau d\u2019une pr\u00e9fecture o\u00f9 il demandait, \u00e0 l\u2019administration fran\u00e7aise, un document de r\u00e9gularisation pour sa\u2026 bicyclette.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, voil\u00e0, l\u2019histoire pourrait tenir \u00e0 ce motif incongru o\u00f9 l\u2019exil\u00e9 qu\u2019il est, comme tous les exil\u00e9s ou r\u00e9fugi\u00e9s qui partent en abandonnant tout, refuse de partir sans sa bicyclette. Oui, \u00e7a pourrait n\u2019\u00eatre que ce motif-l\u00e0, farfelu, comique, un rien d\u00e9jant\u00e9\u2026 et \u00e7a suffirait \u00e0 faire une histoire de th\u00e9\u00e2tre puisque \u00e0 l\u2019endroit du th\u00e9\u00e2tre, qui est le lieu de tous les d\u00e9centrements, une pacotille exacerb\u00e9e \u00e0 la sc\u00e8ne suffit. Et l\u2019on regarderait la toilette de l\u2019Habibi Bicyclette qu\u2019on d\u00e9couvrira plus tard, l\u2019utilisation de la dynamo pour faire du th\u00e9, l\u2019enfourchement du v\u00e9lo par Omar les bras lev\u00e9s mimant un maillot jaune du Tour de France, l\u2019histoire de la s\u0153ur d\u2019<strong><em>Egalit\u00e9<\/em><\/strong> qui s\u2019appelle \u00ab&nbsp;Libert\u00e9&nbsp;\u00bb, celle de la pompe \u00e0 v\u00e9lo ou une lancette v\u00e9t\u00e9rinaire, les \u00e9changes insolites et amoureux avec les sonnettes du cycle \u2026 comme autant de sornettes d\u2019un doux-dingue, un \u00e9chapp\u00e9 d&rsquo;on ne sait o\u00f9, d\u2019un attard\u00e9 de l\u2019\u00e9tape&nbsp;; \u00e0 moins de voir Nawar Bulbul, seul en sc\u00e8ne, et aux prises avec de multiples voix, caressant le cycle et l&rsquo;\u00e9treignant tendrement, comme un \u00ab\u00a0prince oriental\u00a0\u00bb amoureux de la \u00ab&nbsp;petite reine&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, mais voil\u00e0\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Nawar Bulbul, \u00e0 la sc\u00e8ne, c\u2019est Omar Abu Michel ou un coureur d\u2019histoire dont le nom renvoie \u00e0 la grande Histoire. Celle du prince syrien qu\u2019il est en \u00e2me, celle du r\u00e9fugi\u00e9 politique qu\u2019il est en v\u00e9rit\u00e9, celle de l\u2019acteur qui pr\u00eate \u00e0 la pratique th\u00e9\u00e2trale un regard sur les \u00e9v\u00e9nements historiques qu\u2019il a v\u00e9cus autrement que sous leurs formes m\u00e9diatiques. Nawar Bulbul ou un acteur-t\u00e9moin aussi, et une m\u00e9moire \u00e9galement, qui pratique son art en ayant \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019on ne s\u2019adresse pas seulement \u00e0 un public, mais qu\u2019on lui parle en conscience.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/image-2.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4229\" width=\"322\" height=\"342\"\/><figcaption>Nawar Bulbul, copyright Yannick Butel<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Alors Habibi Bicyclette, c\u2019est non seulement le r\u00eave de faire la grande boucle, mais c\u2019est aussi l\u2019histoire de celui qui entend ne pas la boucler. Et de revenir alors, au d\u00e9tour de ce qui appara\u00eet na\u00efvement comme un ensemble de clowneries, sur ce qui est le souffle propre et le souffre intense d\u2019<strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong>. L\u2019histoire de la Syrie, celle d\u2019un meurtre de masse commis sur la population, celle de la prison de Palmyre, celle de la surveillance et de l\u2019exp\u00e9rience totalitaire, celle de la torture et du devenir martyr de tout un peuple dans l\u2019indiff\u00e9rence de la communaut\u00e9 internationale ou avec sa complicit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors les sc\u00e8nes \u00e9mouvantes et dr\u00f4les d\u2019Habibi Bicylette, comme dans le monde \u00e9trange du Th\u00e9\u00e2tre d\u2019objet, font de Nawar Bulbul, non seulement celui qui a d\u00e9raill\u00e9, mais celui qui encha\u00eene aussi les \u00e9pisodes vrais. Sc\u00e8ne de Dynamo et sc\u00e8ne de torture se juxtaposent. La petite fontaine, priv\u00e9e de sa na\u00efvet\u00e9 bucolique devient le bassin d\u2019eau auquel recourent les forces sp\u00e9ciales du baasisme. Une allusion chantonn\u00e9e aux \u00ab&nbsp;Paroles et paroles et paroles&nbsp;\u00bb de Dalida souligne la surdit\u00e9 de la communaut\u00e9 internationale. Les Droits l\u2019homme sont r\u00e9\u00e9crits \u00e0 la mani\u00e8re parodique et d\u00e9figur\u00e9e de R\u00e9gis Debray \u00ab&nbsp;drouadlom&nbsp;\u00bb. Le meurtre d\u2019un \u00eatre cher, Elma par la police politique vient court-circuiter le tout\u2026 jusqu\u2019\u00e0 la lumi\u00e8re du phare du v\u00e9lo qui se regarde d\u00e9sormais comme la lampe agressive d\u2019un interrogatoire policier.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/GetFileAttachment-1-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4285\" width=\"350\" height=\"467\"\/><figcaption>Une de <em>Lib\u00e9ration<\/em> le Jeudi 6 avril 2017<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Et d\u2019entendre d\u00e8s lors, les fr\u00e9quences perturb\u00e9es d\u2019une radio ou le bruit des manifestations dans les rues de Homs ou de Damas, comme les clameurs d\u2019un peuple qui suit un silence retentissant dans <strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong> alors que Bulbul chantait, criait, parlait d\u2019une haute intensit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et d\u2019entendre encore, dans la voix off anim\u00e9e du timbre de Julien Blaine, la voix t\u00e9moin de celle de Michel Seurat matin\u00e9e des articulations du po\u00e8te, m\u00ealant recherche de l\u2019anthropologue et recherche du performer politique\u2026 Voix spectrale de Seurat, enlev\u00e9 et mort au Liban en 1985, qui parlerait avec Omar Abu Michel\u2026 Ou quand les pr\u00e9noms associ\u00e9s, d\u2019o\u00f9 qu\u2019ils viennent, contract\u00e9s et compact\u00e9s, forment le pr\u00e9nom m\u00e9tiss\u00e9 d\u2019une histoire commune.<\/p>\n\n\n\n<p>A la derni\u00e8re image, Nawar Bulbul, partiellement nu ou priv\u00e9 de son habit de clown qu\u2019\u00e9taient ses mots et l\u2019habibi bicyclette, se regarde comme un d\u00e9tenu que la nudit\u00e9 impos\u00e9e humilierait. Image d\u2019acteur et d\u2019exil\u00e9 m\u00eal\u00e9e que cette image d\u2019<strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong> que la cr\u00e9ation aura sans cesse convoqu\u00e9e, sans jamais qu\u2019elle apparaisse. Ou quand <strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong> est un grognement (final) pouss\u00e9 au-devant de la rampe \u00e0 destination d\u2019un id\u00e9al qui demeure, lui, dans le lointain horizon.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pataphysique et th\u00e9\u00e2tre documentaire\u2026 \u00ab&nbsp;jongler&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>A la mani\u00e8re d\u2019Alfred Jarry qui conservait son v\u00e9lo dans son salon pour en faire le tour plus rapidement. A la mani\u00e8re, encore, de l\u2019auteur d\u2019<em>Ubu-roi <\/em>qui vouait un amour illimit\u00e9 \u00e0 la \u00ab&nbsp;petite reine&nbsp;\u00bb et qui pr\u00e9tendait qu\u2019il y avait \u00e0 l\u2019endroit du cycle \u00ab&nbsp;un nouvel organe, un prolongement min\u00e9ral du syst\u00e8me osseux de l\u2019homme&nbsp;\u00bb, Nawar Bulbul est un membre du coll\u00e8ge de pataphysique qui se joue de la convention, vient la perturber ou la \u00ab&nbsp;d\u00e9s-id\u00f4latrer&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Figure de solitude, conteur, acteur, metteur en sc\u00e8ne, le monde de Nawar Bulbul est peupl\u00e9 de personnages inquiets promis aux d\u00e9mesures&nbsp;; de clowns clandestins amput\u00e9s de leur nez rouge et de leur costume chamarr\u00e9&nbsp;; de figures domestiques en proie \u00e0 l\u2019\u00e9veil et \u00e0 la r\u00e9volte&nbsp;; d\u2019ombres toujours humaines au c\u0153ur plus grand que le corps qui les abrite&nbsp;; de spectres, aussi, qui hantent celui qui ne peut les oublier. Au registre de l\u2019acteur, Nawar Bulbul est un Dario Fo et un Minetti qui, seuls en sc\u00e8ne, peuvent faire exister un monde comique et tragique amalgam\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 le rire devient ind\u00e9cis, l\u00e0 o\u00f9 la douleur est incisive, et o\u00f9 la vie, \u00e0 chaque instant, est appel\u00e9e et demeure pr\u00e9sente dans la geste de l\u2019acteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Rejoint ici par Julien Blaine (voix off) et ses \u00ab&nbsp;gouailles&nbsp;\u00bb de performer \u2013 entre autres des extraits de \u00ab&nbsp;Big trouille made in France&nbsp;\u00bb (Paru dans une premi\u00e8re version dans :1968\/2018 = \u00bd si\u00e8cle &amp; Julien Blaine = \u00be de si\u00e8cle, \u00e9ditions Galerie Jean-Fran\u00e7ois Meyer, mai 2018) \u2013 le tandem travaille des formes d\u2019\u00e9cho o\u00f9 la parole de l\u2019un, sans r\u00e9ponse de l\u2019autre, amplifie le registre des paroles errantes que figure <strong><em>Egalit\u00e9<\/em><\/strong>. Ou comment soudain, \u00e9coutant l\u2019un, l\u2019autre, dans un cloisonnement \u00e0 peine perceptible, les deux voix font entendre, de part et d\u2019autre, les murs*** auxquels s\u2019affrontent ceux qui ont encore l\u2019instinct de l\u2019humanit\u00e9. Car, et c\u2019est bien le personnage absent et omnipr\u00e9sent d\u2019<strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong> que celui du MUR contre lequel se cognent les t\u00eates, contre lequel on colle les fusill\u00e9s, contre lequel les lamentations ne servent \u00e0 rien, contre lequel on donne des coups\u2026 Le MUR, dans <strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong>, est l\u00e0 qui vient affronter aussi le quatri\u00e8me mur (celui que la tradition bourgeoise du th\u00e9\u00e2tre pr\u00eate \u00e0 la repr\u00e9sentation s\u00e9par\u00e9e du spectateur).<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est \u00e0 cet endroit qu\u2019est la recherche constante, chez Nawar Bulbul, de faire appara\u00eetre pour mieux les contourner les diff\u00e9rentes occurrences du Mur, ext\u00e9rieures comme int\u00e9rieures, que le travail du metteur en sc\u00e8ne s\u2019inscrit dans une pratique du th\u00e9\u00e2tre documentaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Soit une mani\u00e8re, en recourant aux mat\u00e9riaux historiques (l\u2019histoire de Michel Seurat, les bruits de radio, la convocation de patronymes historiques (de Bachar \u00e0 Macron), la bande son de manifestations urbaines), de fabriquer un th\u00e9\u00e2tre documentaire o\u00f9 <strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong> se lit comme un journal (r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Brecht bien entendu, mais aussi et par exemple, \u00e0 celui de Rima dans le <em>Chebika<\/em> de Duvignaud)&#8230; Le journal, donc&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Celui qui est ouvert sur une vie et une intimit\u00e9 laquelle n\u2019est pas s\u00e9parable du v\u00e9cu de la communaut\u00e9. Peut-\u00eatre alors regarder <strong><em>\u00c9galit\u00e9<\/em><\/strong> comme ce travail esth\u00e9tique et po\u00e9tique o\u00f9 une bicyclette (chez le footballeur), devient chez Nawar Bulbul un art de jongler avec les mots, avec l\u2019histoire, avec le corps\u2026 et o\u00f9, pas plus footballeur que coureur, mais les deux en m\u00eame temps, lui l\u2019acteur d\u00e9cline l\u2019art de jongler. Mot dernier celui-l\u00e0 qui dit le maestro, l\u2019habilet\u00e9, et la douleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Histoire commune que celle-l\u00e0 qui se conjugue au jour le jour depuis longtemps et toujours au pr\u00e9sent. Je jongle, nous jonglons, etc. \u00e0 longueur de temps : ce temps qui ne passe pas&#8230; dirait l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/image-3.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4230\" width=\"453\" height=\"282\"\/><figcaption><em>Ce qui reste de la place Jean Jaur\u00e8s, copyright Julien Blaine<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>*<\/strong>Julien Blaine, <em>La cinqui\u00e8me feuille, aux sources de l\u2019\u00e9crire et du dire<\/em>, \u00e9dition \u00e9tablie par Gilles Suzanne, Les presses du r\u00e9el, Al dante, 2020<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">** Mawlana\u2026 mon fr\u00e8re de libert\u00e9, <a href=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/?p=3002\">https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/?p=3002<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">***On retrouve le motif une s\u00e9rie iconographique du mur dans \u00ab&nbsp;The Big trouille made in France&nbsp;\u00bb de Julien Blaine, in <em>Incertains Regards<\/em> n\u00b09, Presses universitaires de Provence, 2019.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9galit\u00e9 , de Nawar Bulbul, au Th\u00e9\u00e2tre Toursky \u00e0 Marseille. 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