


{"id":4380,"date":"2020-11-29T15:17:28","date_gmt":"2020-11-29T14:17:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4380"},"modified":"2022-09-19T18:42:17","modified_gmt":"2022-09-19T16:42:17","slug":"interieur-table-la-vie-faute-demploi","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/interieur-table-la-vie-faute-demploi\/","title":{"rendered":"Int\u00e9rieur table\u2026 La vie faute d\u2019emploi."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>La compagnie Emile Saar et Marie Lelardoux devaient pr\u00e9senter <em>Int\u00e9rieur table (le jour fugace)<\/em> au Th\u00e9\u00e2tre Vitez. \u00c9tat d\u2019urgence sanitaire oblige, le travail s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9 dans la poursuite des r\u00e9p\u00e9titions. Au ZEF \u00e0 Marseille, devant un parterre de pros, c\u2019est une \u00e9tape de travail qui \u00e9tait visible ce 23 novembre&#8230; <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>De m\u00e9moire, ce qui nous a fait comme \u00e7a<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Fin des ann\u00e9es lyc\u00e9e, et d\u00e9j\u00e0 le club cin\u00e9ma de l\u2019internat fonctionne \u00e0 plein rendement. Parall\u00e8lement \u00e0 la publication mensuelle de MOA (moins un syntagme narcissique pour un journal lyc\u00e9en qu\u2019une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 MAO, en cette fin des ann\u00e9es 70, o\u00f9 l\u2019on pressent qu\u2019on aura la peau de Giscard. Et m\u00eame si \u00e7a ne sera jamais le \u00ab&nbsp;grand soir&nbsp;\u00bb, on s\u2019en rapprochera, croit-on). MOA, sous-titr\u00e9 \u00ab&nbsp;Plaisanterie, ruse et vengeance&nbsp;\u00bb, pr\u00e9lude en rimes du <em>Gai Savoir<\/em> du mentor Nietzsche.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:1px\">Alors on s\u2019affaire. Journal et cinoche sont d\u00e9sormais des outils de propagande mis au service de l\u2019\u00e9mancipation de nos coll\u00e8gues de<\/p>\n\n\n\n<p>Anar et Trotsko, pour une fois, se retrouvent dans les volutes de fum\u00e9e \u00e9manant des Gitanes (seule concession faite au grand capital qu\u2019est la SEITA) dans le foyer dont on s\u2019est empar\u00e9, et qui a \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9 aux \u00ab&nbsp;studieux&nbsp;\u00bb qui r\u00eavaient de jumelages humanitaires et de sacs de riz sympt\u00f4mes de leur esprit de charit\u00e9 qu\u2019il faut abattre. Indiff\u00e9remment, d\u2019une discussion sur \u00ab&nbsp;l\u2019organisation de la r\u00e9volution&nbsp;\u00bb \u00e0 une autre sur \u00ab&nbsp;l\u2019organisation de la programmation du film de la semaine&nbsp;\u00bb, d\u2019une lecture de pige \u00e9crite pour MOA qui pr\u00e9sente la r\u00e9trospective Paso, Chris, Mor (f\u00e2cheuse tendance \u00e0 abr\u00e9ger le nom des idoles&nbsp;qu\u2019on aime (comme s\u2019ils entraient en clandestinit\u00e9), mais qu\u2019on ex\u00e9cuterait s\u2019ils trahissaient), \u00e0 un article sur les violences faites aux paysans du Nordeste br\u00e9silien\u2026 le comit\u00e9 de r\u00e9daction, ou r\u00e9volutionnaire (difficile de distinguer l\u2019un de l\u2019autre) est en guerre contre la M\u00e9tro-Goldwyn Mayer et ses relais europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n<p>Ici, en lieu et place du lyc\u00e9e des p\u00e8res j\u00e9suites qui nous abritent, l\u00e0 \u00e0 m\u00eame la grille de l\u2019\u00e9tablissement carc\u00e9ral o\u00f9 l\u2019on passe clandestinement <em>Rouge<\/em> et les \u00ab&nbsp;photocopes&nbsp;\u00bb du <em>Tierra y libertad<\/em> de Victor Serge \u2013 envelopp\u00e9s dans un <em>Lib\u00e9<\/em> que tol\u00e8rent les p\u00e8res \u2013 \u00ab&nbsp;l\u2019Organisation&nbsp;\u00bb (ma\u00eetre mot de ces ann\u00e9es Meinhof&nbsp;: notre s\u0153ur-martyre de notre r\u00e9volution) nous invite \u00e0 occuper les esprits puisqu\u2019il en va d\u2019un avenir et, Bensa\u00efd et Weber l\u2019ont \u00e9crit, de pr\u00e9parer une suite \u00e0 la <em>r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 coup de cycle Pasolini, \u00e0 grand coup de projections des militants du groupe Medvekine et du meilleur de la Nouvelle Vague, nous faisant aussi le relai des bobines du N\u00e9or\u00e9alisme italien (quel souvenir du <em>Voleur de bicyclette<\/em> de Vittorio De Sica&nbsp;!), syst\u00e9matiquement pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de la projection de <em>Prix et Profits<\/em> de Yves Allegret (1932)<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>\u2026 et de quelques autres jamais en reste avec le quotidien et la mani\u00e8re de le filmer, chaque jeudi soir s\u2019inscrivait dans le prolongement des \u00ab&nbsp;Appels&nbsp;\u00bb (celui des 121, celui des 343\u2026) o\u00f9, dans la mouvance des travaux sociologico-esth\u00e9tiques de Dan Graham, il s\u2019agit d\u2019interf\u00e9rer dans les comportements des spectateurs, et d\u2019en perturber les fondements\u2026 Convergence des Arts et de la politique pour nourrir la lutte, enfin&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Et peu importe, en d\u00e9finitive, que le groupe d\u2019activiste ne d\u00e9passa pas les cinq. \u00ab&nbsp;L\u2019amour de la r\u00e9volution ne s\u2019appuie pas sur une r\u00e8gle math\u00e9matique&nbsp;\u00bb avait th\u00e9oris\u00e9 Samuel (alias 3\/14 comme il y aurait un 007 de Benedetto), \u00e9l\u00e8ve de terminale C qui en connaissait un rayon sur les probabilit\u00e9s, lui qui avait calcul\u00e9 qu\u2019\u00e0 raison d\u2019une contamination des esprits (3 par s\u00e9ance et par semaine, sur 70 internes), on serait en mesure de renverser les p\u00e8res en soutane au printemps&nbsp;pour faire du lyc\u00e9e, dans cette bonne ville bourgeoise de province, un espace et une redoute d\u2019o\u00f9 se r\u00e9pandrait la tension radicale.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Amour de la r\u00e9volution&nbsp;\u00bb, dis-je (ponctuerait Didier-Georges Gabily) concurrenc\u00e9 par les \u00ab&nbsp;r\u00e9volutions de l\u2019amour&nbsp;\u00bb qui guettent les jeunes hommes en col\u00e8re que nous sommes.<\/p>\n\n\n\n<p>Car, les soirs de projection o\u00f9 r\u00e9volution et capitalisme forment un couple dialectique ins\u00e9cable, dans l\u2019obscurit\u00e9, sur les bancs de bois, les silhouettes ombr\u00e9es abritent aussi les d\u00e9sirs grandissants. Envie de faire couple ailleurs, en quelque sorte. Et de regarder \u00e0 l\u2019\u00e9cran Claude Jade, dans <em>l\u2019Amour en fuite<\/em>, surprise d\u2019entendre Antoine (Jean-Pierre L\u00e9aud qui voit des lesbiennes partout)&nbsp;lui dire \u00ab&nbsp;\u00e0 ta place, je ferai attention&nbsp;\u00bb. S\u2019endormir difficilement plus tard en repensant \u00e0 sa blondeur, \u00e0 ses doigts qui tiennent l\u2019archer du violon\u2026 Esp\u00e9rer, un jour, dans la vie, croiser le regard d\u2019Anna Karina chez une autre et vivre un \u00ab&nbsp;effet M\u00e9duse&nbsp;\u00bb&nbsp;: Amor et muerte. D\u00e9cider de partir en stop au Danemark pour mettre toutes les chances de son c\u00f4t\u00e9 et rencontrer, peut-\u00eatre, un sourire identique. Fantasmer, jour et nuit, la main qui d\u00e9lierait le n\u0153ud qui noue ses cheveux dans <em>Bande \u00e0 part<\/em> de Godard.<\/p>\n\n\n\n<p>Quittant les parquets du Louvre, avoir une pens\u00e9e \u00e9mue pour la femme de m\u00e9nage Sophia Loren et son visage attrist\u00e9e quand elle avoue se sentir \u00ab&nbsp;rien&nbsp;\u00bb parce qu\u2019elle n\u2019est pas all\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole dans <em>Une journ\u00e9e particuli\u00e8re<\/em> (1977). Regretter que l\u2019\u00e9cole se confonde \u00e0 la frustration et aux larmes qu\u2019embrassera Mastroianni&nbsp;; l\u2019envier lui qui ne sourit plus, alors qu\u2019en fond sonore r\u00e9sonne le folklore lugubre nazi et mussolinien. Se rappeler \u00e7a qui se d\u00e9cha\u00eenera contre Gabriele l\u2019homosexuel qui console Antonietta. Une \u00e9treinte comme jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Regarder inquiet le visage fig\u00e9 de Marl\u00e8ne Jobert qui subit la haine de Jean Yanne, chez Maurice Pialat, dans <em>Nous ne vieillirons pas ensemble<\/em> (1972). Voir en chacune de ses t\u00e2ches de rousseur une larme qui s\u2019est fig\u00e9e (elle qui ne pleure jamais, muette de douleur). Penser plus tard que l\u2019amour c\u2019est vache, en ayant en m\u00e9moire, la folie d\u00e9figurante de Mabel (pr\u00e9nom mal port\u00e9 d\u2019une femme au foyer) jou\u00e9e par Gena Rowlands \u00e0 qui Cassavetes offre son plus beau r\u00f4le dans <em>Femme sous influence<\/em> (1974).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019obscurit\u00e9, sur les bancs devant le grand \u00e9cran qui s\u2019anime, comprendre que dans les visages anonymes des hommes et des femmes de <em>Chroniques d\u2019un \u00e9t\u00e9<\/em> de Rouch et Morin (1961), que d\u00e9sir de r\u00e9volution et d\u00e9sir amoureux pourraient \u00eatre sans fin, objet de toutes les faims, mais peut-\u00eatre ind\u00e9finiment diff\u00e9r\u00e9s, report\u00e9s, jamais rassasi\u00e9s&nbsp;; et que \u00e7a se voit, au cin\u00e9ma, dans <em>Le joli mai<\/em> (1963), peut-\u00eatre dans la question en voix off de Chris Marker qui les r\u00e9unit \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qui ne va pas visage&nbsp;? Qu\u2019on ne voit pas et que vous voyez comme les chiens\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et devoir quitter ces ann\u00e9es cin\u00e9-club, cin\u00e9ma militant, cin\u00e9ma engag\u00e9, cin\u00e9ma du r\u00e9el, cin\u00e9ma po\u00e9sie\u2026 rompu \u00e0 la vie, entre \u00e9preuve de la cruaut\u00e9, exp\u00e9rience de joies \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et sentiment acquis de l\u2019Anank\u00e9 ou un questionnement sur l\u2019origine de la fatalit\u00e9 et du destin qui frapperont le temps de la vie. Savoir d\u00e9sormais \u00ab&nbsp;\u00e7a&nbsp;\u00bb dont Marcuse, dans son \u0153uvre (toujours pas int\u00e9gralement traduite) pr\u00e9tendra que c\u2019est contournable et qu\u2019il y a une beaut\u00e9 de la vie \u00e0 conqu\u00e9rir. Et qu\u2019elle existe bel et bien\u2026 parce que, dit Marker, \u00ab&nbsp;les hommes ont invent\u00e9 la naphtaline de la beaut\u00e9, cela s\u2019appelle l\u2019art&nbsp;\u00bb et qu\u2019il y a l\u00e0 une preuve.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\" style=\"text-align: center;\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"480\" height=\"640\" class=\"wp-image-4383 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/GetFileAttachment-3.jpg\" alt=\"\">\n<figcaption><em>copyright Yannick Butel<\/em><\/figcaption>\n<\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019exp\u00e9rience de la preuve<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Tout cela (hormis la trame politique qui nous servit de toile de fond) Marie Lelardoux \u2013 l\u2019une des metteures en sc\u00e8ne de la compagnie Emile Saar \u2013 le convoquera dans <em>Int\u00e9rieur table<\/em>, prenant ici et l\u00e0, par petites touches et autres pr\u00e9l\u00e8vements, dans l\u2019histoire du cin\u00e9ma qu\u2019elle a en t\u00eate, quelques points d\u2019appui o\u00f9 le \u00ab&nbsp;presque rien&nbsp;\u00bb (\u00e9crirait Jank\u00e9l\u00e9vitch) forme le pli essentiel de son travail. C\u2019est que l\u2019attention que Marie Lelardoux porte aux choses tient \u00e0 des d\u00e9tails d\u2019une autre \u00e9chelle, des nuances discr\u00e8tes qu\u2019elle \u00e9claire avec minutie, des fragments invisibles rendus sensibles d\u00e8s qu\u2019ils sont port\u00e9s \u00e0 la sc\u00e8ne, des mat\u00e9riaux mineurs qu\u2019elle organise comme on orchestre une musique de chambre, des images diaphanes \u00e0 qui elle rend des couleurs, des na\u00efvet\u00e9s dont elle saisit les m\u00e9canismes essentiels, des formes du \u00ab&nbsp;peu&nbsp;\u00bb auxquelles elle donne une puissance de signifiance, des paysages de l\u2019existence insignifiante auxquels elle trouve des reliefs\u2026 Ainsi, le monde po\u00e9tique de Marie Lelardoux, c\u2019est celui des bribes et des d\u00e9tritus auxquels l\u2019attention fait faux bond. Comme une arch\u00e9ologue \u00e0 m\u00eame un terrain infini, elle entretient un app\u00e9tit pour le \u00ab&nbsp;petit&nbsp;\u00bb veillant \u00e0 ne pas l\u2019inscrire \u00e0 l\u2019endroit du monumental, mais plut\u00f4t lui redonner la place qui lui revient&nbsp;: celle de participer au Grand m\u00e9canisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Un son, un geste, une couleur, un d\u00e9placement, un pas, un mouvement de la t\u00eate, trois mots ou un bout de phrase\u2026 c\u2019est l\u2019univers des vies minuscules et de l\u2019infra-mince qui forment l\u2019imaginaire sc\u00e9nique de la metteure en sc\u00e8ne. C\u2019est celui des plis du quotidien et des formes us\u00e9es de la vie anonyme&nbsp;; celui encore des rebus invisibles qui sont pourtant vitaux \u00e0 l\u2019existence du m\u00e9diatis\u00e9 qu\u2019elle fouille. Pr\u00e9f\u00e9rant les silences symphoniques et les variations fugaces, les bri\u00e8vet\u00e9s lentes ou fulgurantes et les traces promises trop souvent \u00e0 la disparition, c\u2019est un autre imaginaire qui \u00ab&nbsp;ne constitue pas une \u00e9vasion hors du r\u00e9el mais une autre fa\u00e7on d\u2019\u00eatre en relation avec lui&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> qui est mis en sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, regardant <em>Int\u00e9rieur table<\/em> c\u2019est moins l\u2019\u00e9tonnement (trop souvent exig\u00e9 sur les plateaux de th\u00e9\u00e2tre) que le d\u00e9nuement sublime qui prend forme. L\u00e0 o\u00f9 le simple devient l\u2019objet de la cr\u00e9ativit\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 Marie Lelardoux, en ph\u00e9nom\u00e9nologue de l\u2019ordinaire, \u00e9crit ou r\u00e9-\u00e9crit \u00e0 la sc\u00e8ne des drames qui ne seront jamais des faits divers, des trag\u00e9dies int\u00e9rieures qui sont \u00e0 jamais sans t\u00e9moins, des po\u00e8mes d\u2019amour ou de d\u00e9liaison qui ne seront jamais l\u2019objet d\u2019une rime savante, des ruptures sans \u00e9clats promises \u00e0 figurer des \u00e9loignements darwiniens, une quotidiennet\u00e9 qui forme un cercle infernal insoup\u00e7onn\u00e9 \u00e9cart\u00e9 \u00e0 jamais de l\u2019optimisme des jours meilleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>De ses personnages, la prostitu\u00e9e-m\u00e8re-de-famille secr\u00e8te, l\u2019ouvrier sans avenir qui s\u2019\u00e9veille un soir \u00e0 la pens\u00e9e, le marin qui ira voir ailleurs, la femme au foyer qui se souvient soudainement qu\u2019elle est une \u00e2me seule, les enfants qui oublient lentement leur <em>infans<\/em>, les chants populaires fredonn\u00e9s un apr\u00e8s-midi de repos, l\u2019\u00e9tudiant r\u00e9sign\u00e9 o\u00f9 ses \u00e9tudes ne le prot\u00e9geront pas de son sort\u2026 Marie Lelardoux en extrait une humanit\u00e9 ou une animalit\u00e9 quotidienne, l\u2019une l\u2019autre priv\u00e9es de malice, soumises exclusivement \u00e0 des natures humaines aux prises avec un temps qui ne passe pas. Ou, la mise en sc\u00e8ne de vies mutil\u00e9es qui prennent conscience de l\u2019\u00eatre, tentent de s\u2019y adapter jusqu\u2019au jour o\u00f9 les uns les autres s\u2019emmurent dans le morne qu\u2019ils vivront jusqu\u2019\u00e0 leur mort, sans m\u00eame que celle-ci soit d\u00e9livrance puisqu\u2019il y a belle lurette qu\u2019aucune issue n\u2019imprime plus la r\u00e9tine.<\/p>\n\n\n\n<p>Monde de petites ruptures et de fractures, ce dont traite <em>Int\u00e9rieur table<\/em> pourrait s\u2019apparenter davantage \u00e0 des processus de f\u00ealures et de douleurs rentr\u00e9es, touchant corps et \u00e2mes, qui finissent par s\u2019exposer\/exploser presque sans bruits au plateau. L\u00e0 o\u00f9 Marie Lelardoux r\u00e9-agence et pioche dans son histoire du cin\u00e9ma les stigmates d\u2019un monde de d\u00e9pressions qui tient \u00e0 des vies \u00e9triqu\u00e9es et n\u00e9vrotiques, fragiles socialement, inexistantes dans leur r\u00e9sistance le plus souvent, spectrales \u00e9ternellement\u2026 \u00c0 l\u2019endroit des humbles, prisonniers de mod\u00e8les \u00e9conomiques hostiles, pris dans le jeu de libido o\u00f9 le d\u00e9sir d\u2019un autre se regarde comme une \u00ab&nbsp;porte de sortie&nbsp;\u00bb l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a ne tient plus\u2026 <em>Int\u00e9rieur table<\/em> se fabrique alors avec un cin\u00e9ma qui, des ann\u00e9es 40 aux ann\u00e9es 80, autopsie des soci\u00e9t\u00e9s qui ont craqu\u00e9 \u00e0 diverses reprises et qui, chez quelques-uns, seront l\u2019objet d\u2019un traitement esth\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>Viennent alors au plateau et sont mont\u00e9es\/r\u00e9mont\u00e9es quelques s\u00e9quences et \u00e9pisodes qui forment un ensemble d\u2019emboitement de sc\u00e8nes\u2026 <em>Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles<\/em> de Chantal Akerman (1975) o\u00f9 Jeanne, veuve et m\u00e8re, angoiss\u00e9e par sa vie vide (interpr\u00e9t\u00e9e par Delphine Seyrig) se prostitue, avant de pr\u00e9parer le repas pour son fils qui rentre de l\u2019\u00e9cole. <em>\u00c0 nos amours<\/em>, de Maurice Pialat (1983) o\u00f9 Suzanne (Sandrine Bonnaire) est une fille perdue. <em>Remorques<\/em> de Jean Gr\u00e9millon (1941) o\u00f9 Gabin n\u2019entend pas les plaintes de sa femme malade qu\u2019il finit par quitter. <em>Mamma Roma<\/em> de Pier Paolo Pasolini (1961) o\u00f9 Anna Magnani, ivre-morte au mariage de son souteneur, chante et finit par s\u2019\u00e9crouler sur cette fausse vie, et part retrouver son fils qu\u2019elle avait d\u00e9laiss\u00e9. <em>Bais\u00e9s vol\u00e9s<\/em> de Fran\u00e7ois Truffaut (1968) qui laisse Trenet chanter \u00ab&nbsp;Que reste-t-il de nos amours&nbsp;?&nbsp;\u00bb, alors qu\u2019Antoine Doisnel encha\u00eene les petits boulots jusqu\u2019\u00e0 devenir d\u00e9tective et t\u00e9moin d\u2019adult\u00e8res\u2026 Bergman encore, Rouch et Morin dans <em>Chronique d\u2019un \u00e9t\u00e9<\/em> (1961), Pialat et <em>L\u2019enfance nue<\/em> (1968) ou l\u2019\u00e9ternelle solitude d\u2019un m\u00f4me devant le mur qu\u2019est la vie et s\u2019incarnera dans les maisons de redressement, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Et de suivre <em>Int\u00e9rieur table,<\/em> sans qu\u2019une histoire se raconte, comme une succession de vieilles photos prises aux albums de familles qui se ressemblent par leur destin plus ou moins avou\u00e9, cach\u00e9, suivi, ind\u00e9pass\u00e9\u2026 celui de femmes, d\u2019enfants, d\u2019hommes, dont les vies se croiseraient ou seraient parall\u00e8le, ayant en commun l\u2019id\u00e9e que l\u2019existence ne fait pas de cadeaux. Quelque chose comme des vies faute d\u2019emploi.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Int\u00e9rieur table (sur le jour fugace)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au plateau, Vincent Joly, Anne-Sophie Derouet et Johanna Giacardi s\u2019ex\u00e9cuteront tels trois interpr\u00e8tes de personnages du 7<sup>\u00e8me<\/sup> art. Interpr\u00e8tes mimes de com\u00e9diens eux-m\u00eames fig\u00e9s sur la pellicule qui vaut \u00e0 <em>Int\u00e9rieur table<\/em> de s\u2019apparenter \u00e0 un th\u00e9\u00e2tre de reconstitution (reenactment) o\u00f9 il s\u2019agit moins de \u00ab&nbsp;faire \u00e0 l\u2019identique&nbsp;\u00bb que de s\u2019inscrire dans un rapport \u00e0 l\u2019allusion. Soit une nuance qui entretient toutes les libert\u00e9s th\u00e9\u00e2trales, lui vaut d\u2019avoir son propre rythme et son mouvement. Soit un th\u00e9\u00e2tre \u00ab&nbsp;clin d\u2019\u0153il&nbsp;\u00bb encore, qui, comme le rappelle Nietzsche, est le signe de l\u2019art. Th\u00e9\u00e2tre \u00ab&nbsp;clin d\u2019\u0153il&nbsp;\u00bb, donc, que celui de la metteure en sc\u00e8ne Marie Lelardoux o\u00f9 le jeu qui se d\u00e9veloppe et rel\u00e8ve d\u2019un apparent r\u00e9alisme est sans cesse construit sur de petits d\u00e9crochages et d\u00e9calages qui viennent d\u00e9placer le r\u00e9alisme. L\u00e0 o\u00f9 un son \u00e9nigmatique emprunt\u00e9 \u00e0 Chris Marker, le bruit d\u2019un pas amplifi\u00e9 et d\u00e9cal\u00e9 par rapport \u00e0 la marche, les cliquetis des couverts d\u2019une vaisselle invisible, l\u2019image naissante d\u2019une \u00e9pluchure tenue au bout d\u2019une lame de couteau imperceptible, un geste chor\u00e9graphique inattendu au bout d\u2019un aller\/retour sans but\u2026 forment les reliefs de paysages po\u00e9tiques ordinaires et quotidiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Soit un th\u00e9\u00e2tre construit sur une dramaturgie aussi de l\u2019engourdissement et de l\u2019ennui, proche d\u2019\u00e9tats tchekhoviens o\u00f9 l\u2019attente et le d\u00e9sir sont les formes contraintes de la vie et de ses \u00e9lans ralentis.<\/p>\n\n\n\n<p>Et de regarder ces mouvements et ce jeu simples court-circuit\u00e9s parfois par une tentative de f\u00eate ou une \u00e9treinte rat\u00e9e, une rencontre impr\u00e9vue dans un ailleurs ou au coin d\u2019une table\u2026 comme le signe sans cesse renouvel\u00e9 d\u2019une volont\u00e9 de s\u2019en sortir sans qu\u2019il y ait la moindre chance d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ces existences monotones o\u00f9 l\u2019hiver, son gris et son froid, a pris la place des autres saisons. Alors la table, invariant de chaque sc\u00e8ne et de chaque situation, r\u00e9v\u00e8le son secret \u00ab&nbsp;d\u2019\u00eatre-radeau&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;d\u2019\u00eatre-planche-de-salut&nbsp;\u00bb, fragile esquif qui ne permet pas l\u2019esquive.<\/p>\n\n\n\n<p>Au vrai, moins table de cuisine ou de salle \u00e0 manger, que table de multiplication o\u00f9, contrairement \u00e0 la logique math\u00e9matique, toutes les histoires d\u2019Un, solitaire, de Deux, en couple qui abrite un troisi\u00e8me invisible\u2026 conduisent au z\u00e9ro et au vague \u00e0 l\u2019\u00e2me. Table des vacillements donc, des pens\u00e9es accoud\u00e9es au soir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un verre qu\u2019on n\u2019en finit pas de remplir, des m\u00e9lancolies pos\u00e9es sur plateau qui ressemble \u00e0 un tableau de nature morte, des pens\u00e9es grises qui s\u2019obscurcissent avec la nuit\u2026 Table de dramaturgie o\u00f9 Marie Lelardoux, en architecte d\u2019int\u00e9rieur, aurait demand\u00e9 \u00e0 Vincent Joly, Anne-Sophie Derouet et Johanna Giacardi d\u2019\u00eatre au-del\u00e0 d\u2019eux-m\u00eames, parce qu\u2019ils sont au th\u00e9\u00e2tre, tout en \u00e9tant tout le monde dont ils font partis. Effet miroir o\u00f9 vie et jeu sont des rectos-versos. Mani\u00e8re &nbsp;aussi de poser un cercle infernal, de les inscrire dans un monde qui tourne en boucle et en rond o\u00f9 \u00ab&nbsp;jouer&nbsp;\u00bb, s\u2019il peut encore vouloir dire \u00ab&nbsp;feindre&nbsp;\u00bb, induit le souvenir qui remonte \u00e0 la surface, \u00e0 m\u00eame un regard d\u2019acteur, dans le geste d\u2019allumer une clope au plateau qui aurait le go\u00fbt d\u2019ailleurs, dans une mani\u00e8re de regarder vers la salle comme au loin, comme on l\u2019a d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu, dans un accent amplifi\u00e9 sur sc\u00e8ne qui est n\u00e9 d\u2019ailleurs, dans un pull qu\u2019on enl\u00e8ve comme d\u2019habitude\u2026 qui renvoie ces petits instants imperceptibles de th\u00e9\u00e2tre aux petites minutes anonymes du quotidien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la premi\u00e8re image, alors que sous les lumi\u00e8res de B\u00e9atrice Kordon, Vincent Joly et Anne-Sophie Drouet s\u2019emploient \u00e0 coller un adh\u00e9sif sur le plateau qui marquera un ensemble de limites virtuelles entre les pi\u00e8ces d\u2019un appartement \u2013 qui se regardera aussi comme le dessin \u00e0 la craie qui cercle les victimes \u2013, c\u2019est le dessin de l\u2019immeuble de <em>La vie mode d\u2019emploi<\/em> de Georges Perec qui se fraie un chemin. Et regardant <em>Int\u00e9rieur table<\/em>, c\u2019est le principe du polygraphe du cavalier que connaissent les joueurs d\u2019\u00e9chec qui s\u2019installera \u00e0 mesure que d\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une sc\u00e8ne \u00e0 une s\u00e9quence, Marie Lelardoux convoque les figures de sa m\u00e9moire cin\u00e9matographique. Image ou r\u00e9f\u00e9rence sans doute lointaine \u00e0 laquelle, parce que l\u2019\u00e9criture chez Marie Lelardoux permet au th\u00e9\u00e2tre d\u2019\u00eatre le lieu de pr\u00e9sences fragiles, il faut substituer celle du Cavalier, chez Peter Handke, de <em>La chevauch\u00e9e sur le lac de Constance<\/em>. L\u00e0 o\u00f9 personnages et com\u00e9diens sont eux-m\u00eames et font entendre un rapport \u00e0 la vie, \u00e0 ce qu\u2019ils font en faisant leur m\u00e9tier, au risque heureux, toujours, du th\u00e9\u00e2tre, d\u2019en finir d\u2019\u00eatre un jeu.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<p style=\"font-size:11px\"><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=ojKfn4-Dgr0\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=ojKfn4-Dgr0<\/a> L\u2019histoire \u00e9conomique des pommes de terre, du producteur au consommateur&#8230; En collaboration avec le Mouvement Freinet, Yves All\u00e9gret r\u00e9alise ce film mythique qui sera propos\u00e9 aux enseignants en bobines 9,5mm. Il y expose les m\u00e9canismes du capitalisme en suivant le parcours d\u2019une pomme de terre, du producteur au consommateur.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:11px\"><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Pierre Sansot, \u00ab&nbsp;L&rsquo;imaginaire&nbsp;: la capacit\u00e9 \u00e0 outrepasser le sensible&nbsp;\u00bb, in <em>Soci\u00e9t\u00e9s, Approches m\u00e9thodologiques<\/em>, n\u00b042, Paris, Dunod, 1993, p.&nbsp;411.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La compagnie Emile Saar et Marie Lelardoux devaient pr\u00e9senter Int\u00e9rieur table (le jour fugace) au Th\u00e9\u00e2tre Vitez. \u00c9tat d\u2019urgence sanitaire oblige, le travail s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9 dans la poursuite des r\u00e9p\u00e9titions. 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