


{"id":4441,"date":"2021-01-10T14:14:10","date_gmt":"2021-01-10T13:14:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4441"},"modified":"2021-01-10T14:14:10","modified_gmt":"2021-01-10T13:14:10","slug":"la-bataille-de-shrewsbury-dans-lhenri-iv-de-william-shakespeare-la-seule-bataille-shakespearienne-que-lhistoire-ait-perdue","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-bataille-de-shrewsbury-dans-lhenri-iv-de-william-shakespeare-la-seule-bataille-shakespearienne-que-lhistoire-ait-perdue\/","title":{"rendered":"LA BATAILLE DE SHREWSBURY dans \u00ab l\u2019Henri IV \u00bb de William Shakespeare : La seule bataille shakespearienne que l\u2019Histoire ait perdue."},"content":{"rendered":"\n<p><p><strong>Metteur en sc\u00e8ne, ancien conseiller jeunesse et sport, acteur, aujourd&rsquo;hui Pr\u00e9sident de l&rsquo;insens\u00e9, Jean-Pierre Dupuy a \u00e9t\u00e9 \u00e9galement critique pour le journal <em>Libert\u00e9 Normandie<\/em> dans les ann\u00e9es 60. Il nous revenait de publier une critique in\u00e9dite, de 1967, du Pr\u00e9sident&#8230;<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n\n\n<p><em>Henri IV&nbsp; de W. Shakeaspeare. Nuits du Prieur\u00e9 de Vivoin (Sarthe) Juillet 1967. Mise en sc\u00e8ne : Andr\u00e9 Malartre. D\u00e9cors&nbsp;: Christian F\u00e9rr\u00e9. Chor\u00e9graphie&nbsp;: Annette Mich. Com\u00e9diens&nbsp;: Michel Nicollet (Henri IV), Jean-Pierre Dupuy (prince de Galles), Falstaff (N\u00e9nesse)&#8230; et Adeline Chandebois, prostitu\u00e9e&#8230; Gisela Dreyer (et l&rsquo;ensemble des participants du stage National d&rsquo;Art Dramatique Jeunesse et Sports).<\/em><\/p>\n\n\n<p><strong>Introduction folklorissimo<\/strong><\/p>\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Bataille&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire, pr\u00e9cipitation,&nbsp;avalanche, temp\u00eate&#8230; Le sage et la comm\u00e8re dodelinent du bonnet : \u00ab&nbsp;\u00e7a devait finir comme \u00e7a&nbsp;\u00bb. Le paysan extirpe de sa fatalit\u00e9 m\u00e9t\u00e9orologique un \u00ab&nbsp;faut qu&rsquo;\u00e7a pisse ou qu&rsquo;\u00e7a p\u00e8te&nbsp;\u00bb. Autrement dit : faut qu&rsquo;une bataille ait lieu, le peuple ne demande que \u00e7a.<\/p>\n\n\n<p>Si l&rsquo;on excepte <em>Richard II<\/em> o\u00f9 la l\u00e9gitimit\u00e9 du roi se dit (se d\u00e9dit) ; les chroniques historiques empruntent la voie sanglante d&rsquo;une bataille pour montrer la l\u00e9gitimit\u00e9 se faisant ou se d\u00e9faisant \u00e0 son paroxysme : La guerre civile.<\/p>\n\n\n<p>Le fameux \u00ab&nbsp;mon royaume pour un cheval&nbsp;\u00bb que lance d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment Richard III porte tout le poids d&rsquo;une l\u00e9gitimit\u00e9 v\u00e9ritablement d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9e. Dans la bataille, la l\u00e9gitimit\u00e9 prend toute sa mesure physique : il n&rsquo;est pas d&rsquo;yeux qui ne soient assaillis de son \u00e9clat insoutenable.<\/p>\n\n\n<p>A Shrewsbury, Henry IV part \u00e0 la conqu\u00eate de sa l\u00e9gitimit\u00e9. Il s&rsquo;agit pr\u00e9cis\u00e9ment de la bataille de <em>Richard II<\/em> qui n&rsquo;a pas eu lieu. Une esp\u00e8ce de report. En effet, le roi Henri, ex-Bolingbroke, qui destitua Richard II, doit faire face \u00e0 la r\u00e9bellion de ses anciens complices ralli\u00e9s pour les besoins de leur cause au Comte Mortimer que le feu-roi d\u00e9chu (Richard) d\u00e9signa comme son plus proche h\u00e9ritier. Mortimer n&rsquo;est \u00e0 vrai dire qu&rsquo;un pr\u00e9texte<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> dont Glendor, Worcester, Vernon, et Percy s&#8217;emparent all\u00e8grement pour donner \u00e0 leur r\u00e9bellion un blanc-seing.<\/p>\n\n\n<p>Le mobile profond est \u00e0 la fois politique et visc\u00e9ral. Il ne s&rsquo;agit rien moins que \u00ab&nbsp;s&#8217;emparer du pouvoir pour sauver sa peau&nbsp;\u00bb. Ces hommes prennent conscience que pour avoir \u00e9t\u00e9 les complices d&rsquo;un usurpateur, ils en sont rest\u00e9s les t\u00e9moins g\u00eanants. Ils ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 trop avant dans le \u00ab&nbsp;grand m\u00e9canisme&nbsp;\u00bb d\u00e9crit par Jan Kott. Il ne peut plus leur \u00e9chapper que leur seule t\u00eate suffirait \u00e0 satisfaire l&rsquo;app\u00e9tit et la justice royale.<\/p>\n\n\n<p>D\u00e8s les premiers tableaux la cause est entendue. L&rsquo;ambition a saisi \u00e0 la gorge le plus ardent des compagnons d\u2019Henni IV, Henri Percy. Un combat \u00e0 mort est engag\u00e9 qui aboutira au XlIIe tableau sur le champ de bataille de Shrewsbury.<\/p>\n\n\n<p>Cependant avec le dixi\u00e8me tableau nous sommes aux alentours de Shrewsbury. Nous assisterons aux ultimes n\u00e9gociations. Quel cr\u00e9dit faut-il accorder \u00e0 ces man\u0153uvres diplomatiques ? Si un moment Percy est tent\u00e9 d&rsquo;affronter en combat singulier le dauphin, c&rsquo;est bien, pour que l&rsquo;enjeu de toute la machination n\u2019\u00e9chappe \u00e0 personne, mais trop d&rsquo;int\u00e9r\u00eats se sont nou\u00e9s pour qu&rsquo;un loyal duel les tranche. D\u00e8s lors les pourparlers deviennent suspects, ils ressemblent \u00e0 la version revue et corrig\u00e9e du dicton populaire \u00ab&nbsp;Fais croire que tu veux La paix pour mieux faire La guerre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n<p>A la limite un compte \u00e0 rebours commence d\u00e8s le dixi\u00e8me tableau, le heurt serait in\u00e9luctable : Andr\u00e9 Malartre jouera sur cette limite. Les n\u00e9gociations proc\u00e8dent plus de la man\u0153uvre tactique que d&rsquo;un d\u00e9sir profond d&rsquo;aboutir.<\/p>\n\n\n<p>Il fallait du m\u00eame coup montrer au public simultan\u00e9ment ; des chefs parlementant et des arm\u00e9es d\u00e9j\u00e0 \u00ab&nbsp;plac\u00e9es sur orbite&nbsp;\u00bb, d\u00e9j\u00e0 en <strong><em>marche<\/em><\/strong><em>.<\/em><\/p>\n\n\n<p>Ordinairement les \u00ab&nbsp;pr\u00e9paratifs&nbsp;\u00bb sont sugg\u00e9r\u00e9s par la pr\u00e9sence de quelques soldats de gabarits respectables et arm\u00e9s jusqu&rsquo;aux dents (le couteau entre les dents). La convention fait le reste : Une arm\u00e9e vous habille son grand seigneur comme Courr\u00e8ges sa midinette.<\/p>\n\n\n<p>Le \u00ab&nbsp;parti-pris&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>&nbsp; d&rsquo;Andr\u00e9 Malartre excluait que la solution fut rapport\u00e9e \u00e0 l&rsquo;exhibition de deux arm\u00e9es livrant les signes d\u00e9coratifs de leurs pr\u00e9paratifs. Il fallait produire des signes actifs <a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> et dramatiques.<\/p>\n\n\n<p>On voit poindre la n\u00e9cessit\u00e9 de mouvement-commentaires des propos tenus par les chefs. Architecture gestuelle dans laquelle pouvait s&rsquo;ins\u00e9rer le texte. Il nous reste \u00e0 d\u00e9crire les moyens mis en \u0153uvre.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Criti-4-744x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4443\" width=\"432\" height=\"595\"\/><figcaption>Critique de Jean-Pierre Dupuy, in\u00e9dit 1967.<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>Au d\u00e9but de la Marche<a href=\"#_ftn4\"><strong>[4]<\/strong><\/a><\/strong><\/p>\n\n\n<p>Au d\u00e9but \u00e9tait la marche. Il n&rsquo;est pas d&rsquo;arm\u00e9e pensable sans la marche&nbsp;; c&rsquo;est-\u00e0-dire, sans la \u00ab&nbsp;mise-au-pas&nbsp;\u00bb. Le signe le plus distinctif, le plus p\u00e9n\u00e9trant d&rsquo;une arm\u00e9e c&rsquo;est son pas<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> . Le pas c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la fois un mouvement et des sons ; un rythme. C&rsquo;est donc avec la complicit\u00e9 d&rsquo;Annette Miche chor\u00e9graphe qu&rsquo;Andr\u00e9 Malartre put r\u00e9soudre le probl\u00e8me pos\u00e9.<\/p>\n\n\n<p>A chaque arm\u00e9e fut attribu\u00e9e un rythme. Rythme qui pouvait se traduire soit en mouvement&nbsp;: en d\u00e9but ou fin de tableau ou sur place -pendant le tableau (rythme battu).<\/p>\n\n\n<p>Andr\u00e9 Malartre put donc utiliser le<strong><em> vocabulaire<\/em><\/strong> sonore et visuel ainsi constitu\u00e9, comme une v\u00e9ritable ponctuation qui s\u2019inscrivait dans les discours tenus par les seigneurs. Il faut y ajouter pour retrouver la notion d&rsquo;architecture que nous \u00e9voquions, la marge de man\u0153uvre offerte dans 1\u2019occupation de l&rsquo;espace sc\u00e9nique : chaque arm\u00e9e \u00e9tant compos\u00e9e de sept \u00e0 huit com\u00e9diens pouvant proposer tant\u00f4t un dessin graphique (position en ligne) tant\u00f4t une forme seulement sculpturale (position volume).<\/p>\n\n\n<p>Nous avons pris note de l&rsquo;activit\u00e9 physique des arm\u00e9es, il nous faut maintenant en examiner les cons\u00e9quences au niveau du public et l\u00e0 nous parlerons activit\u00e9s intellectuelles, d&rsquo;abord l&rsquo;activit\u00e9 militaire, emp\u00eachait que le spectateur croie aveugl\u00e9ment les belles paroles des bellig\u00e9rants. Le spectateur \u00e9tait de fait en mesure d\u2019estimer et appr\u00e9cier l&rsquo;art de feindre par les mots et la vacuit\u00e9 de leur pouvoir. Pouvoir renvoyer au seul art po\u00e9tique, rh\u00e9torique du discours, oralit\u00e9 ; vacuit\u00e9 puisque les mots \u00e9nonc\u00e9s ne pesaient plus sur le cours des choses. Bref, des mots dans le vent mais quel vent ! nous en reparlerons (vent de l\u2019Histoire ?)<\/p>\n\n\n<p>Enfin le rythme-ponctuation s&rsquo;offrant comme convention requerrait l&rsquo;accord du public, accord qui impliquait une interrogation, une cr\u00e9dulit\u00e9 premi\u00e8re qui dans le meilleur des cas aboutissait \u00e0 une intelligence de la convention, et \u00e0 son acceptation en tout \u00e9tat de cause.<\/p>\n\n\n<p>Dans un deuxi\u00e8me temps, l&rsquo;interrogation allait jusqu&rsquo;\u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation du signe m\u00eame, du produit brut en somme. Travail de lecture. Et cette derni\u00e8re op\u00e9ration renvoyait \u00e0 une vision critique de la chose militaire.<\/p>\n\n\n<p>Que l&rsquo;arm\u00e9e soit fond\u00e9e sur un syst\u00e8me plus ou moins bien construit de conditionnements&#8230; de cela il n&rsquo;est pas facile de disconvenir. Mais qu&rsquo;est-ce qui qui fait v\u00e9ritablement une arm\u00e9e ? Le \u00ab&nbsp;civil&nbsp;\u00bb&nbsp;! L&rsquo;aptitude du \u00ab&nbsp;civil&nbsp;\u00bb \u00e0 faire du jour au lendemain un bon militaire. Le service militaire est fait pour entretenir cette virtualit\u00e9 ; il faut donc que l&rsquo;arm\u00e9e soit un laboratoire pavlovien. On entend le \u00ab&nbsp;une deux&nbsp;\u00bb, et malgr\u00e9 soi, on salive !<\/p>\n\n\n<p>Malgr\u00e9 soi&nbsp;: tuer&nbsp;!<\/p>\n\n\n<p>Par cons\u00e9quent l&rsquo;exposition sur une sc\u00e8ne de ces rapports de conditionnement, qui lient le civil au militaire, est occasion de distancer les dits rapports. Les mettre en crise. A condition qu&rsquo;on entende bien le Th\u00e9\u00e2tre comme une manifestation de civil \u00e0 civil.<\/p>\n\n\n<p>C&rsquo;est, il me semble, une fausse \u00e9vidence. On peut se donner sur sc\u00e8ne pour les combattants sur le front culturel d&rsquo;une cause politico-militaire ; on peut plus simplement entretenir tr\u00e8s fort l&rsquo;illusion du spectateur et lui faire croire qu&rsquo;on est des petits soldats accessoirement com\u00e9diens.<\/p>\n\n\n<p>Nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 ce point de notre relation ou nous allons entrer dans le vif du combat. Une bataille sur sc\u00e8ne pose des probl\u00e8mes passionnants. Il existe de solides traditions&#8230; Reste \u00e0 tenter de nous en \u00e9carter. Mais pour innover, il n&rsquo;en faut pas moins passer par les fili\u00e8res classiques. Les garder en r\u00e9f\u00e9rences. Au principal nous retiendrons deux types de proc\u00e9d\u00e9s.<\/p>\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Pauvre soldat, pauvre mis\u00e8re&nbsp;\u00bb La guerre, la peur, les tripes. Le c\u0153ur qui saigne&nbsp;: ar\u00e8nes sanglantes. Comme chante Jacques Brel, \u00ab&nbsp;c\u2019est l&rsquo;heure o\u00f9 les anglaises se prennent pour Montherlant&nbsp;\u00bb. Donc, du spectateur, h\u00e2tons la larme. On s&rsquo;appuie sur le processus \u00e9prouv\u00e9 de l&rsquo;identification. Application calcul\u00e9e de la douche \u00e9cossaise ; le com\u00e9dien joue la dialectique peur-courage dont la r\u00e9solution finale donne le produit recherch\u00e9 et appr\u00e9ci\u00e9 : l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme&#8230; Mort ou vivant celui qui \u00e9chappe au massacre devient h\u00e9ros (voir la psychologie des anciens combattants).<\/p>\n\n\n<p>Mais au demeurant quelque mort bien jou\u00e9e donne \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme tout son prix. Le spectateur bat le rappel de ses \u00e9mois, en \u00e9quilibre entre l&rsquo;apitoiement et la jouissance. Que l&rsquo;on ne s&rsquo;y trompe pas, une telle recette a encore ses champions. Metteur en sc\u00e8ne -Renard pour public &#8211; Corbeau. Mais la fable, malgr\u00e9 tout commence \u00e0 en \u00eatre connue et us\u00e9e et nous voyons plus souvent l&rsquo;identification passer du sentiment \u00e0 la raison et la bataille devenir un expos\u00e9 strat\u00e9gique.&nbsp; C&rsquo;est l\u00e0 le deuxi\u00e8me type de proc\u00e9d\u00e9 auquel nous faisons allusion tout \u00e0 l&rsquo;heure.<\/p>\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;Mon capitaine&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n<p>La guerre, la ruse, l&rsquo;intelligence ; l&rsquo;esprit qui calcule, cartes d&rsquo;\u00c9tat-Major, comme chante encore notre J. Brel \u00ab&nbsp;C&rsquo;est l&rsquo;heure o\u00f9 les Anglaises se prennent pour Wellington \u00bb. Abandonnons le soldat avec lequel l&rsquo;identification vole bas, et cueillons au Walhalla des g\u00e9nies militaires source d\u2019une plus noble inspiration.<\/p>\n\n\n<p>Qui garde la t\u00eate froide au c\u0153ur du combat ? L&rsquo;\u00e9tat -major, mon capitaine ! La strat\u00e9gie nous tient. On joue du com\u00e9dien comme du soldat de plomb. Le tout aux couleurs du temps et nous avons l&rsquo;appellation contr\u00f4l\u00e9e \u00ab&nbsp;cape et \u00e9p\u00e9e&nbsp;\u00bb, \u00e0 moins que sous l&rsquo;\u00e9gide du cin\u00e9ma, nous n\u2019options pour le c\u00f4t\u00e9 \u00ab&nbsp;western&nbsp;\u00bb. Il est vrai que le fran\u00e7ais est friand de livres d&rsquo;histoire. La bataille est donc historique et son degr\u00e9 strat\u00e9gique la situe dans le temps.<\/p>\n\n\n<p>Nous avons \u00e9voqu\u00e9 deux proc\u00e9d\u00e9s non pour le plaisir d&rsquo;en d\u00e9plorer les facilit\u00e9s, mais bien parce que la bataille de Shrewsbury revisit\u00e9e par Shakespeare, fut, par certains de ses aspects, un \u00e9trange \u00e9v\u00e9nement, \u00e9trange et \u00e9tonnant. Une bataille certes, mais mal fagot\u00e9e. Digne de ce nom ? \u00e0 VOIR&nbsp;! Retour sur strat\u00e9gie.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Criti-3-744x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4444\" width=\"419\" height=\"576\"\/><figcaption>Lecture\/relecture, corrections&#8230; avant le passage au marbre.<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;Du football am\u00e9ricain&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n<p>Les historiens confirment. Il y a une \u00ab&nbsp;vraie&nbsp;\u00bb bataille de Shrewsbury. Qu\u2019a-t-elle pu \u00eatre, \u00e0 quoi a-t-elle ressembl\u00e9 ?<\/p>\n\n\n<p>Nous sommes, au XVe si\u00e8cle naissant ? Il parait \u00e0 peu pr\u00e8s certain qu&rsquo;un compte-rendu visuel, photographique de la \u00ab&nbsp;vraie&nbsp;\u00bb bataille serait aussi d\u00e9concertant qu\u2019invraisemblable. On peut en appeler \u00e0 une s\u00e9quence extraordinaire du \u00ab&nbsp;Falstaff \u00bb d\u2019Orson Wells qui nous montre la mise en selle des chevaliers sur leurs destriers \u00e0 la limite de l\u2019imaginable, tellement c\u2019est compliqu\u00e9 et laborieux&#8230; Monuments d\u2019handicap physique. Invraisemblable !<\/p>\n\n\n<p>A la limite du concevable, voil\u00e0 o\u00f9 il faut se tenir pour se faire une id\u00e9e possible d\u2019une bataille en ces temps-l\u00e0.<\/p>\n\n\n<p>Le seul cin\u00e9ma peut donner cette id\u00e9e par les moyens r\u00e9aliste (et encore !) mais sur un plateau de th\u00e9\u00e2tre ?&nbsp; Il faut transposer et une transposition d\u00e9passant l\u2019imagination. Par exemple, mettre en sc\u00e8ne les figures d\u2019un match de Rugby. C&rsquo;est sur cette id\u00e9e que s\u2019est construite la repr\u00e9sentation de la bataille de Shrewsbury, doubl\u00e9e de ce qu&rsquo;une rencontre sportive peut \u00eatre une bataille sublim\u00e9e.<\/p>\n\n\n<p>Le d\u00e9corateur Christian Ferre poussera l&rsquo;id\u00e9e jusqu&rsquo;en ses limites et nous pouvons \u00e0 l&rsquo;instar des critiques parler de stock-cars ou de football am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n<p>Identification out ! Shrewsbury football am\u00e9ricain vaut comme sport inconnu et \u00e9nigmatique quant \u00e0 ses modalit\u00e9s, par contre la violence en est tr\u00e8s perceptible et extr\u00eame. Si l&rsquo;on s&rsquo;interroge sur la position du spectateur devant un tel rapport \u00e0 lui impos\u00e9, on s&rsquo;aper\u00e7oit que l&rsquo;originalit\u00e9 du parti-pris exclut l&rsquo;identification et renvoie l\u2019observateur \u00e0 une r\u00e9flexion critique. Il n&rsquo;appr\u00e9cie plus Shrewsbury, en tant que document sur l&rsquo;art militaire mais, il s\u2019\u00e9tonne et s\u2019accommode d\u2019un fait visuel original qui lui donne une id\u00e9e \u00ab&nbsp;po\u00e9tique&nbsp;\u00bb d\u2019un fait historique inaccessible ! Une proposition qu&rsquo;il accepte ou r\u00e9fute en s\u2019offrant une capacit\u00e9 d\u2019y croire&#8230; En quoi se reconnait le pari et le risque entretenus par le metteur en sc\u00e8ne. Contrat po\u00e9tique. Mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0 peu s&rsquo;en faut le seul propos de la bataille.<\/p>\n\n\n<p>Elle \u00e9tait construite \u00e0 trois niveaux dans l&rsquo;ordre o\u00f9 nous les exposerons : \u00ab&nbsp;les soldats, les seigneurs, Falstaff \u00bb. &nbsp;Trois niveaux de perception comme trois points de vue.<\/p>\n\n\n<p>Dans une premi\u00e8re phase, les deux arm\u00e9es tuaient, et \u00e9talaient aux yeux du public un r\u00e9cital de gestes sanglants. Dans une seconde phase, les deux arm\u00e9es couraient dans le m\u00eame sens, fuite-poursuite affolante, ronde infernale : qui fuyait ? qui chassait ? C&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 une citation fulgurante de la dialectique peur-courage. Mais on voit bien qu&rsquo;ici, il n&rsquo;\u00e9tait pas possible de la vivre, mais seulement de la percevoir.<\/p>\n\n\n<p>Enfin la bataille (des soldats) se terminait brusquement par une chute g\u00e9n\u00e9rale. \u00c9cho du geste m\u00e9canique de tuer, la mort syst\u00e9matique. Le soldat meurt sans avoir rien compris. Pour reprendre Jan Kott, il ne cr\u00e9e pas l\u2019histoire, il en est victime.<\/p>\n\n\n<p>La lumi\u00e8re n&rsquo;\u00e9tait \u00e9videmment pas absente des d\u00e9bats ? Souple dynamique, violente elle d\u00e9coupait l&rsquo;espace sc\u00e9nique suivant une architecture baroque d&rsquo;ombres et de lumi\u00e8res. Violente, elle giclait comme l\u2019\u00e9clat d&rsquo;une lame fouillant les entrailles du monstre bataille. Elle donnait un climat hallucinant voir fantastique. Elle donnait le temps, la dur\u00e9e, en la circonstance ni le jour ni la nuit, elle transportait Shrewsbury hors du temps, hors de toute date Futuriste. Bataille qui nous attend !<\/p>\n\n\n<p>En contre-point, le son-bruitage \u00e9tait construit sur une cacophonie m\u00e9tallique. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;intervention sonore du fer absent de la d\u00e9coration et des costumes. A nouveau, nous trouvions devant une citation suggestive qui, elle, fixait la bataille en son temps. Ces all\u00e9es et retours incessants du jour d&rsquo;aujourd&rsquo;hui aux jours d&rsquo;hier nous paraissent propre \u00e0 fixer la modernit\u00e9 de l&rsquo;\u0153uvre : actualisation justifi\u00e9e parce que non abstraite. Il s&rsquo;agit plut\u00f4t de ce que Jean Duvignaud appelle \u00ab&nbsp;un imaginaire qui cherche sa r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n<p>Andr\u00e9 Malartre a offert au public une bataille imaginaire qui cherchait sa r\u00e9alit\u00e9. Et je la crois pour ma part plus vraie, plus proche du r\u00e9el que n&rsquo;importe quel montage ou reportage th\u00e9\u00e2tral sur les conflits de l&rsquo;heure.<\/p>\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;Le soldat&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n<p>Le soldat-type portait collant, chasuble, cagoule noire, cuirasse, casque, botte et bouclier. Le tout le rendait non-identifiable. La gamme des gestes et mouvements qui lui \u00e9taient possibles, \u00e9taient restreints. Par exemple, il ne pouvait pas se relever seul d&rsquo;une chute. Son champ de visibilit\u00e9 s&rsquo;inscrivait dans la ligne droite. Le com\u00e9dien \u00e9prouvait son \u00e9quipement comme une prison. Il devenait son corps au moment o\u00f9 l&rsquo;observateur ne percevait plus l&rsquo;humanit\u00e9 du corps.<\/p>\n\n\n<p>Christian Ferre usa de deux mati\u00e8res modernes pour la confection du mat\u00e9riel : cuirasse, casque, bouclier en polyester, bottes en vinyle, ce qui plus est, il rendit \u00e9vident l&rsquo;usage de ces mati\u00e8res. Ainsi les armures ne furent pas maquill\u00e9es en trompe l&rsquo;\u0153il, mais peintes de couleurs vives : le luisant qui en r\u00e9sultait provoquaient une affiliation directe \u00e0 la carrosserie tapageuse des bolides de formule I (monoplace). Le rouge et noir des royalistes faisaient pendant au bleu bouton d&rsquo;or des rebelles, (couleurs emprunt\u00e9es \u00e0 la mythologie du sport). Les armes \u00e9taient r\u00e9duites \u00e0 un signe : b\u00e2tons de bois peints aux m\u00eames couleurs que les armures. D&rsquo;ailleurs les soldats ne s&rsquo;entretuaient pas&#8230; mais disant cela nous empruntons d\u00e9j\u00e0 aux desseins de la chor\u00e9graphe.<\/p>\n\n\n<p>Au d\u00e9but, \u00e0 la fin du tableau XIII, les soldats sont en action constante. Ballet au temps fort ou faible, selon ce qui se dit et fait par ailleurs sur le plateau, chaque arm\u00e9e ayant re\u00e7u son r\u00e9pertoire de geste-vocabulaire s\u2019ajoutant aux rythmes d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9s. Les deux arm\u00e9es ne se rencontraient pas (au sens classique du terme) C&rsquo;est \u00e0 dire qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas r\u00e9ponse de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a> (style coup par coup). Plut\u00f4t, donc dialogue de sourds, chacune parlant sa langue propre. Nous retrouvons dans cet aveuglement une caract\u00e9ristique du football am\u00e9ricain qui est un sport o\u00f9 la tactique, outre qu&rsquo;elle distancie la strat\u00e9gie moderne qui fait la part de l&rsquo;improvis\u00e9, renvoie \u00e0 l\u2019id\u00e9e de conditionnement. Le soldat est ainsi une machine \u00e0 tuer. Il tue, syst\u00e9matiquement et aveugl\u00e9ment.<\/p>\n\n\n<p><strong>La perte d\u2019identit\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n<p>Nous avons dit \u00ab&nbsp;modernit\u00e9&nbsp;\u00bb, d\u00e9veloppons. Les costumes des soldats d\u00e9robaient au public leur identit\u00e9. L&rsquo;absence de rencontres confirmait l&rsquo;op\u00e9ration. L&#8217;emploi des mati\u00e8res concr\u00e9tisait une volont\u00e9 d&rsquo;\u00e9liminer l&rsquo;homme, de le tuer dans l&rsquo;\u0153uf. Absence d&rsquo;identit\u00e9 sur signifi\u00e9e. Mort de l&rsquo;identit\u00e9 et de la personne<a href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>. C&rsquo;est que les guerres d&rsquo;aujourd&rsquo;hui sont gagn\u00e9es et perdues par le soldat inconnu. Invention sublime, apoth\u00e9ose de la boucherie moderne : l&rsquo;institution prosp\u00e8re du soldat inconnu.<\/p>\n\n\n<p>\u00c9coutons ce qu&rsquo;en dit Roger Caillois qui \u00e9voque la naissance du mythe.&nbsp;L\u2019anonymat de la fa\u00e7on la plus significative et la plus cons\u00e9quente, devient un titre de gloire ; et la bravoure, l&rsquo;initiative, l&rsquo;audace, l&rsquo;abn\u00e9gation de chacun des plus braves, s&rsquo;inscrivirent dans chaque pays au b\u00e9n\u00e9fice d&rsquo;un malheureux \u00eatre qui fut peut-\u00eatre pacifique et peut-\u00eatre craintif, mais qui avait l&rsquo;avantage de n&rsquo;\u00eatre plus personne : d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 consomm\u00e9 plus compl\u00e8tement qu&rsquo;un autre et d&rsquo;avoir donn\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 son identit\u00e9.<\/p>\n\n\n<p>Pour donner son identit\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre, il faut supprimer tout signe de<strong><em> reconnaissance.<\/em><\/strong> Quand le spectateur ne reconna\u00eet plus l&rsquo;homme sous le masque&nbsp;: le jeu est tronqu\u00e9, le spectateur frustr\u00e9<a href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>. Il nous a paru int\u00e9ressant de provoquer cette frustration. Par ce biais le spectateur est mis \u00ab&nbsp;hors de lui&nbsp;\u00bb, hors de ses r\u00e9f\u00e9rences. Il ne peut plus exercer sur cette bataille le jeu des r\u00e9f\u00e9rences morales et esth\u00e9tiques qui constituent plus ou moins consciemment son acceptation de la guerre.<\/p>\n\n\n<p>Il consid\u00e8re donc, l&rsquo;espace d&rsquo;in instant, que cette bataille l&rsquo;exclut, exclut la personne, donc sa personne, ceci quel que soit son degr\u00e9 de participation. Mais le spectateur n&rsquo;\u00e9tait pas sans recours, nous verrons maintenant avec les combats des seigneurs, comment il pouvait s&rsquo;\u00e9vader. Fausse \u00e9vasion bien entendu.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/criti-2-744x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4448\" width=\"408\" height=\"561\"\/><figcaption>Jean-Pierre Dupuy, 1967, critique et acteur.<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>Au h\u00e9ros moderne&nbsp;: le seigneur connu et reconnu<\/strong><\/p>\n\n\n<p>Du soldat anonyme nous passons au seigneur. Il est identifiable. Mais l\u00e0 encore plus que cela : sur-identifiable. Identit\u00e9 sur signifi\u00e9e ! En effet, chaque seigneur portait sur son armure soit sa lettre initiale (style de super nom) soit un symbole. Citation toujours. Portant cette fois-ci sur le go\u00fbt contemporain pour le h\u00e9ros. Si l&rsquo;anonymat glorifiait le simple soldat, la sur identification des seigneurs les rendait immortels, c\u00e9lestes, quasi divins. Autre modalit\u00e9 les rendant inhumains \u00e0 certains \u00e9gards&#8230; et on note \u00e0 nouveau une exclusion de l&rsquo;homme, de la personne au profit cette fois-ci, du mythe. Perceptible au second degr\u00e9, il pouvait donc sembler au spectateur qu&rsquo;il trouverait l\u00e0 ce que la soldatesque n&rsquo;offrait pas. D&rsquo;exclusion en exclusion nous arriverons tout doucement \u00e0 Falstaff&#8230; mais n&rsquo;anticipons point. Le tableau XIII est en fait constitu\u00e9 tout entier par les duels des seigneurs et les commentaires de Falstaff.<\/p>\n\n\n<p>Ces duels, Andr\u00e9 Malartre les r\u00e9gla dans un couloir situ\u00e9 en avant-sc\u00e8ne. Les seigneurs livraient un tournoi. \u00c9taient dessin\u00e9s implicitement une lice, un champ clos (d&rsquo;honneur ?)&#8230; Devant, derri\u00e8re, autour de ce champ, les soldats \u00e9voluaient. Ils ne constituaient pas une simple toile de fond, ambiante. Ils disposaient du plateau, le tenaient.&nbsp; En fait la masse \u00ab&nbsp;soldat \u00bb troublait quelque peu le rituel des duels. Chaque seigneur pla\u00e7ait sa tirade sur l&rsquo;honneur. Honneur qui visiblement ne concernait pas les soldats. L&rsquo;honneur n\u2019\u00e9tait donc que l&rsquo;affaire personnelle de quelques privil\u00e9gi\u00e9s. L&rsquo;honneur qui s&rsquo;identifie. Au bout du compte, un carnage pour permettre aux seigneurs d&rsquo;exister, de jouer le jeu des h\u00e9ros. Il en co\u00fbte cher et chair en viande d\u2019avoir des h\u00e9ros d\u00e9sincarn\u00e9s !<\/p>\n\n\n<p>Nous avions donc bataille dans la bataille, et inscrit de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre un rapport critique de l&rsquo;id\u00e9ologie guerri\u00e8re. D&rsquo;ailleurs le spectateur ne pouvait pas se payer d&rsquo;illusions sur les \u00e9changes verbaux des seigneurs. Les proclamations \u00e9taient lanc\u00e9es avec force et violence &#8230; et les mots proc\u00e9daient alors plus de l&rsquo;armement que du langage. Ils tombaient comme coups d&rsquo;\u00e9p\u00e9e sur l&rsquo;adversaire<a href=\"#_ftn9\">[9]<\/a><\/p>\n\n\n<p><strong>Falstaff : Le grand tout<\/strong><\/p>\n\n\n<p style=\"font-size:1px\">Enfin l&rsquo;heure de Falstaff est venue, venue d&rsquo;ailleurs bien avant la bataille m\u00eame. Toute la construction vient s&rsquo;an\u00e9antir, s&rsquo;\u00e9clairer, vivre et mourir dans Falstaff et confirmer l&rsquo;opinion que Jan Kott a de la pi\u00e8ce : \u00ab&nbsp;Dans les deux Richrd et les autres Henry, l&rsquo;histoire est l&rsquo;unique <em>dramatis persona<\/em>. Tandis que dans Henri IV, le h\u00e9ros est Falstaff \u00bb.<\/p>\n\n\n<p>R\u00e9sumons-nous. Une bataille anonyme nie et \u00e9claire une bataille personnelle. Accordons que cette derni\u00e8re l&#8217;emporte dans l&rsquo;esprit du spectateur. Triomphe de courte dur\u00e9e, il vient achopper sur les commentaires d&rsquo;un HOMME, le seul homme v\u00e9ritablement pr\u00e9sent, Falstaff.<\/p>\n\n\n<p>Nous avons expos\u00e9 des forces antagonistes, qui ne sont pas la soustraction, produit de la rivalit\u00e9 de deux camps, mais les contradictions de deux termes (de deux classes si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re) Seigneurs-Soldat. Le produit affronte un individu, carrefour de tous les calculs, auxquels il va donner un sens personnel. L&rsquo;op\u00e9ration est gigantesque, \u00e0 la mesure du personnage. Falstaff fait le poids.<\/p>\n\n\n<p>Un simple soldat &#8211; Falstaff &#8211; d\u00e9fend une \u00e9thique dans l&rsquo;une des sc\u00e8nes les plus fortes de la pi\u00e8ce. Il dira pr\u00e9sentant ses recrues : \u00ab&nbsp;Eh bien quoi ! Ils sont assez bons pour se faire trouer la peau. Chair \u00e0 canon ! Ils rempliront une fosse aussi bien que des troupes d\u2019\u00e9lite ; des hommes mortels, mon cher, des hommes mortels !&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n<p>Quant aux seigneurs, il leur r\u00e9serve son magistral plaidoyer sur l&rsquo;honneur. Il intervient au tableau XI citons :<\/p>\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Alors, qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;honneur ? un mot. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un mot ? du vent. Oui, tout cela se tient jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent. O\u00f9 se cultive l&rsquo;honneur ? Au champ d&rsquo;honneur. Qu&rsquo;est-ce que le champ d&rsquo;honneur ? C&rsquo;est la terre des morts. Est-ce que les morts appr\u00e9cient cet honneur ? NON. Le voient-ils, le touchent-ils, l&rsquo;entendent-ils ? Donc, l&rsquo;honneur chez un mort, \u00e7a n&rsquo;existe pas. Et chez un vivant est-ce qu&rsquo;il existe ?&nbsp;Peut-\u00eatre. Qui le reconna\u00eet ? Personne. Dans ces conditions-l\u00e0 je n&rsquo;en veux pas. L&rsquo;honneur est un grand vide en forme d&rsquo;\u00e9cusson. Ainsi finit mon cat\u00e9chisme&nbsp;\u00bb Ainsi parla Falstaff.<\/p>\n\n\n<p>Il y a donc confrontation de tous les instants entre Falstaff et les \u00e9l\u00e9ments constitutifs de la bataille. Or Falstaff y est m\u00eal\u00e9. Non point en tant que participant, puisqu&rsquo;il pr\u00e9texte la peur, pour n&rsquo;y jouer aucun r\u00f4le. Il devient donc un observateur-critique du carnage. Pour le confirmer dans cette position le d\u00e9corateur l&rsquo;habilla de cuir, mati\u00e8re humaine par opposition au polyester. Falstaff gardant tout son caract\u00e8re humain, distanciant par l\u00e0-m\u00eame la bataille. Il n&rsquo;est m\u00eame plus n\u00e9cessaire d&rsquo;appuyer sur la peur qu&rsquo;il en \u00e9prouve, et de lui imposer une partie de cache-cache. Andr\u00e9 Malartre installa r\u00e9solument le h\u00e9ros dans une fonction m\u00e9diane entre le public (voir parmi le public) et la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n<p>Que Shakespeare ait une chaude sympathie pour le coquin, la chose n&rsquo;est pas douteuse. La langue que parle Falstaff est du meilleur cru, Shakespeare a plaisir \u00e0 parler par sa voix et \u00e0 partager avec lui son go\u00fbt du verbe.<\/p>\n\n\n<p>Falstaff est taill\u00e9, configur\u00e9 pour parler de la bataille, la raconter. Verve du verbe. Son art est l\u00e0, et n\u2019est pas de se battre.<\/p>\n\n\n<p>Revanche du po\u00e8me sur l&rsquo;histoire ? Rappelons-nous \u00ab&nbsp;Qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;honneur ? un mot, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un mot ? du vent !&nbsp;\u00bb. Et pourtant, paradoxe, c&rsquo;est avec ses mots, son art po\u00e9tique, que Falstaff\/Shakespeare rend tout le remue-m\u00e9nage historique, d\u00e9risoire. Les seigneurs qui se battent n&rsquo;ont qu&rsquo;un mot \u00e0 la bouche : l&rsquo;honneur ! Falstaff annule leur verbe (\u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 leur bataille) par son verbe ! Il y a vent et vent !<\/p>\n\n\n<p>Ainsi donc l&rsquo;homme rond triomphe, et avec lui, le public. Mais ce dernier boira le calice jusqu&rsquo;\u00e0 la lie et le spectateur avec lui. Ultime et sordide pirouette. La bataille se termine sur le geste ignoble d&rsquo;un Falstaff<a href=\"#_ftn10\">[10]<\/a> \u00e9ventrant un cadavre. Tuant un mort. Il pourra raconter qu&rsquo;il a tu\u00e9 son homme ! Le spectateur choisit : pour s&rsquo;entendre raconter des histoires et reconna\u00eetre \u00ab&nbsp;son&nbsp;\u00bb histoire, il faut passer par les bas-fonds ou subir la parole des seigneurs&#8230; du pouvoir !<\/p>\n\n\n<p>Mais le spectateur-lambda a trop abus\u00e9 des bons offices de Falstaff, il a trop cru, s&rsquo;en sortir et tirer son \u00e9pingle du jeu avec la complicit\u00e9 du ladre&#8230;, il lui faut avaler le poisson avec les arr\u00eates !<\/p>\n\n\n<p>C&rsquo;est donc la revanche du po\u00e8me avec ce qu&rsquo;il en co\u00fbte au po\u00e8me d\u2019exister !<\/p>\n\n\n<p>Il faudrait parler plus longuement des rapports du public \u00e0 Falstaff, mais nous aurions alors \u00e0 d\u00e9border du cadre que nous nous sommes fix\u00e9s.<\/p>\n\n\n<p>La confrontation po\u00e9sie-histoire n&rsquo;est-elle pas au bout du compte, la confrontation de Shakespeare \u00e0 son propre syst\u00e8me de pens\u00e9e, \u00e0 son usage de la langue ; confrontation de la mani\u00e8re et du fond, de l&rsquo;apparence (mot-vent) et du r\u00e9el.<\/p>\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est l\u00e0, si on le veut bien le moteur dramatique de cet Henri IV. Falstaff dispara\u00eetra, et avec lui la toute provisoire revanche du po\u00e8te et l\u2019histoire continuera \u00e0 tourmenter la terre et l\u2019humanit\u00e9 comme elle a toujours fait.<\/p>\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Jean-Pierre Dupuy Aout-Septembre 1967<\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Les rebelles se servent de Mortimer pour cristalliser leurs ambitions personnelles. On voit donc, que d\u00e8s sa source, la l\u00e9gitimit\u00e9 toute virtuelle de Mortimer est entach\u00e9e de m\u00e9chants calculs qui condamnent quelle que soit l&rsquo;issue de la bataille, les rebelles \u00e0 la division et au crime \u00bb cf. Jan Kott.<\/p>\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Le mot \u00e0 mauvaise presse parfois, nous l&rsquo;utilisons ici sans la moindre arri\u00e8re-pens\u00e9e p\u00e9jorative, cela s&rsquo;entend.<\/p>\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Le mot actif doit \u00eatre compris aussi bien intellectuellement que physiquement. Signes provoquant une activit\u00e9 intellectuelle du spectateur.<\/p>\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Le\u00e7on retenue du \u00ab&nbsp;THE BRIG&nbsp;\u00bb du Living theater qui \u00e9claire les modes de conditionnements sophistiqu\u00e9s et irr\u00e9sistibles de toute machine militaire.<\/p>\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> On objectera qu&rsquo;au XIVe si\u00e8cle qu&rsquo;une arm\u00e9e ne marchait pas au pas ! Quoique la r\u00e9alit\u00e9 historique n&rsquo;en soit pas \u00e9tablie&#8230; Se pose la question des rapports du th\u00e9\u00e2tre et de ses conventions avec la r\u00e9alit\u00e9 historique. Rapports complexes entre un art et une activit\u00e9 d&rsquo;ordre ou de pr\u00e9tention scientifique (l&rsquo;Histoire).<\/p>\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Ainsi, on ne peut plus consid\u00e9rer tout \u00e0 fait la bataille sous l&rsquo;angle rencontre sportive. La cons\u00e9quence en est l&rsquo;impossibilit\u00e9 pour le spectateur de s&rsquo;identifier \u00e0 un supporter.<\/p>\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Personne au sens de l&rsquo;humanisme chr\u00e9tien.<\/p>\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> Savoir qu&rsquo;une main, un doigt\u2026 suffisent \u00e0 rendre l&rsquo;identit\u00e9 pr\u00e9sente sur une sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> N-B. Interview\u00e9 apr\u00e8s spectacle, un spectateur dira crument qu&rsquo;il a appr\u00e9ci\u00e9 les combats des seigneurs parce qu&rsquo;il les reconnaissait (c&rsquo;est le mot employ\u00e9) et que par contre les soldats lui paraissaient confus voir g\u00eanants !<\/p>\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> N-B. Impossible avec la figure de Falstaff d&rsquo;ignorer l&rsquo;origine du th\u00e9\u00e2tre qui se d\u00e9veloppe avec la figure de \u00ab&nbsp;Ruzante&nbsp;\u00bb d&rsquo;Angelo Beolco. Notamment le rapprochement est in\u00e9vitable avec \u00ab&nbsp;Ruzante revient de guerre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Metteur en sc\u00e8ne, ancien conseiller jeunesse et sport, acteur, aujourd&rsquo;hui Pr\u00e9sident de l&rsquo;insens\u00e9, Jean-Pierre Dupuy a \u00e9t\u00e9 \u00e9galement critique pour le journal Libert\u00e9 Normandie dans les ann\u00e9es 60. Il nous revenait de publier une critique in\u00e9dite, de 1967, du Pr\u00e9sident&#8230; Henri IV&nbsp; de W. Shakeaspeare. Nuits du Prieur\u00e9 de Vivoin (Sarthe) Juillet 1967. Mise en sc\u00e8ne : Andr\u00e9 Malartre. D\u00e9cors&nbsp;: Christian F\u00e9rr\u00e9. Chor\u00e9graphie&nbsp;: Annette Mich. Com\u00e9diens&nbsp;: Michel Nicollet (Henri IV), Jean-Pierre Dupuy (prince de Galles), Falstaff (N\u00e9nesse)&#8230; et Adeline Chandebois,<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4442,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-4441","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/4441","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4442"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4441"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=4441"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}