


{"id":4455,"date":"2021-01-19T00:19:05","date_gmt":"2021-01-18T23:19:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4455"},"modified":"2021-01-19T00:19:05","modified_gmt":"2021-01-18T23:19:05","slug":"brecht-par-danielle-bre-ou-lire-le-monde-comme-experience","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/brecht-par-danielle-bre-ou-lire-le-monde-comme-experience\/","title":{"rendered":"Brecht par Danielle Br\u00e9, ou lire le monde comme exp\u00e9rience"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Le Labo du gai savoir<\/em>, <strong>Cie In Pulverem Reverteris<\/strong>, D\u2019apr\u00e8s&nbsp;<strong><em>T\u00eates rondes t\u00eates pointues<\/em><\/strong>&nbsp;de&nbsp;<strong>Bertolt Brecht<\/strong>, Mise en sc\u00e8ne&nbsp;<strong>Danielle Br\u00e9<\/strong>, Avec <strong>Mathieu Cipriani, Sofy Jordan, Lauren Carla Lenoir, Bryce Quetel, Malte Schwind, Stina Soliva<\/strong><\/p>\n\n\n<p><em>Par Arnaud Ma\u00efsetti<\/em><\/p>\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/IMG_9289-1-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4496\"\/><\/figure>\n\n<p><strong>\u00ab\u00a0Voyez, vous autres, comme il est difficile d\u2019\u00e9plucher\/Ainsi le fatras d\u2019injustices et d\u2019y trouver la justice\/et de reconna\u00eetre dans les d\u00e9combres\/la simple v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. Le fatras que d\u00e9crit Brecht n\u2019est pas diff\u00e9rent de celui o\u00f9 on s\u2019enfonce, ces jours, et si les d\u00e9combres semblent nommer notre pr\u00e9sent, nous pouvons choisir l\u00e2chement de nous d\u00e9battre en lui pour mieux nous y complaire\u00a0: trouver docilement dans la <em>crise<\/em> des vertus, et renoncer. Ou au contraire\u00a0: t\u00e2cher de lire dans le d\u00e9sordre les grandes lignes de force qui structurent notre temps afin de nous en arracher. Si l\u2019\u0153uvre de Brecht nous oblige, c\u2019est dans cette mesure intransigeante\u00a0: l\u2019exigence de travailler \u00e0 la complexit\u00e9 de l\u2019histoire non pour la contempler et y loger l\u2019impuissance, mais la traverser. Est-ce pour cette raison que l\u2019h\u00e9ritage de cette \u0153uvre est si retors, que sa pens\u00e9e s\u2019\u00e9puise si on la r\u00e9v\u00e8re, qu\u2019elle se dissipe en lui ob\u00e9issant par <em>respect<\/em>, qu\u2019elle ne demeure vitale qu\u2019au prix de sa r\u00e9invention, au nom m\u00eame de son exigence\u2009? Le travail de Danielle Br\u00e9 face au fatras d\u2019injustices, dans les d\u00e9combres, a voulu regarder l\u2019\u0153uvre de Brecht dans les yeux\u00a0: elle s\u2019est empar\u00e9e de la pi\u00e8ce <em>T\u00eates Rondes et T\u00eates Pointues<\/em> pour mieux lire notre pr\u00e9sent, ses impasses politiques, son illisibilit\u00e9 qui le pr\u00e9serve de tout assaut. Refusant d\u2019aborder la politique sous son versant moral, mais \u00e9laborant le patient d\u00e9montage des m\u00e9canismes des oppressions, renversant la dialectique brechtienne pour placer dans le jeu la raison et dans la pens\u00e9e l\u2019affect, le th\u00e9\u00e2tre de Danielle Br\u00e9 propose l\u2019exp\u00e9rience cruelle d\u2019un d\u00e9voilement\u00a0: o\u00f9 hier comme aujourd\u2019hui, la strat\u00e9gie du pouvoir vise \u00e0 substituer aux ali\u00e9nations sociales les affrontements ethniques, o\u00f9 pour d\u00e9samorcer la lutte des classes qui lui serait fatale, les gouvernants op\u00e8rent ce jeu de bonneteau qui, forgeant un ennemi int\u00e9rieur, dressant la menace d\u2019une lutte raciale, permet d\u2019opposer les domin\u00e9\u2022e\u2022s entre eux. Lisant Brecht, c\u2019est ainsi notre Histoire pr\u00e9sente qu\u2019elle d\u00e9chiffre, pas \u00e0 pas, mot \u00e0 mot. Ce d\u00e9chiffrage prend la forme d\u2019un dialogue \u00e9crit dans les intervalles de la fable\u00a0: dialogue de l\u2019acteur avec son r\u00f4le, dialogue du th\u00e9\u00e2tre avec le monde, dialogue du spectateur avec les forces qui lui restent.\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><!-- \/wp:post-content --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":4457,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-4457\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Capture-decran-2021-01-18-a-23.37.52-1024x900.png\" alt=\"\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><em><strong>Gouverner, o\u00f9 l\u2019art de remplacer la lutte des classes par la lutte des races<\/strong><\/em><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La v\u00e9rit\u00e9 est concr\u00e8te.\u00a0\u00bb C\u2019est la phrase qu\u2019avait inscrite au couteau Brecht sur la poutre qui surplombait sa table de travail au Danemark, lorsqu\u2019il s\u2019y r\u00e9fugie \u00e0 partir du printemps\u00a01933, quelques semaines apr\u00e8s l\u2019autodaf\u00e9 du 10 mai sur l\u2019Opernplatz de Berlin o\u00f9 sous une pluie battante, une foule en liesse avait br\u00fbl\u00e9 ses ouvrages au milieu de centaine d\u2019autres. La v\u00e9rit\u00e9 est concr\u00e8te, elle prend corps et chair fumante dans l\u2019Histoire. Ces ann\u00e9es, Brecht assiste au cynique tour de passe-passe qu\u2019on nomme <em>mont\u00e9e du nazisme<\/em>, et qui est pourtant ce complexe jeu politique de la d\u00e9mocratie qui se d\u00e9met elle-m\u00eame pour pr\u00e9server ses int\u00e9r\u00eats de classe. Le grand jeu politique comme un paradoxal\u00a0coup d&rsquo;\u00e9tat permanent qui organise la conservation sociale, o\u00f9 l\u2019enjeu de gouverner est l\u2019art de contr\u00f4ler les populations, le pouvoir r\u00e9duit \u00e0 la manipulation des opinions\u00a0: l\u2019\u0153uvre de Brecht pourrait tout enti\u00e8re se tenir dans l\u2019effort de rendre lisible ces lignes de force.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>On sait vaguement l\u2019histoire\u00a0: quand le pr\u00e9sident Hindenburg nomme Chancelier l\u2019homme fort du National-Socialisme, il tentait par l\u00e0 de juguler une crise sociale, \u00e9conomique et politique. Mais Brecht n\u2019\u00e9crit pas pour pauvrement \u00ab\u00a0d\u00e9noncer\u00a0\u00bb depuis sa grange danoise, ni pour revendiquer\u00a0: il s\u2019agit plut\u00f4t de d\u00e9masquer le jeu de dupes et de nommer le \u00ab\u00a0pari\u00a0\u00bb de la R\u00e9publique de Weimar pour ce qu\u2019il est, une <em>mise<\/em> o\u00f9 le capitalisme, sous la menace de son renversement par ses adversaires de classe \u2014 hante ici le spectre de Rosa Luxembourg \u2014 ne peut se maintenir que par le fascisme, qui ferait <em>pour lui<\/em> la sale besogne\u00a0: celle d\u2019une op\u00e9ration magique de substitution o\u00f9 les domin\u00e9s se retourneraient contre eux-m\u00eames jusqu\u2019\u00e0 oublier leur solidarit\u00e9 historique et o\u00f9 chacun, luttant pour sa survie, serait renvoy\u00e9 non plus \u00e0 des rapports sociaux qui pourtant assignent \u00e0 chacun sa place dans la cha\u00eene des oppressions, mais \u00e0 une identit\u00e9 arbitraire, biologique, spectaculaire aussi, car cens\u00e9ment \u00eatre visible sur le corps.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Dans le pli de 1933, Brecht se doit de revoir sa copie\u00a0: alors qu\u2019il travaillait laborieusement \u00e0 une r\u00e9\u00e9criture de <em>Mesures pour Mesures<\/em>, l\u2019\u00e9poque percute sa relecture de Shakespeare. Dans l\u2019ancienne <em>Dark Comedy, <\/em>un monarque qui souhaite \u00e9prouver les capacit\u00e9s de son fils pour gouverner fait semblant de s\u2019exiler pour mieux observer, cach\u00e9, comment l\u2019h\u00e9ritier exercera le pouvoir. D\u00e9lirant sa volont\u00e9 de puissance, jugeant arbitrairement les uns et les autres, violant, ex\u00e9cutant, jouissant de sa toute-puissance, le rejeton ne saura qu\u2019affaiblir le prestige du pouvoir en l\u2019exer\u00e7ant pour lui-m\u00eame. Le monarque reviendra pour punir, et donner la le\u00e7on, ambig\u00fce, puisque donnant <em>in fine<\/em> raison sur tout \u00e0 son enfant pr\u00e9tentieux, et se servant de lui pour assoir son autorit\u00e9. Brecht reprend la trame d\u2019un pouvoir qui ruse sa destitution, mais ici, le Vice-Roi \u2014 dont le mod\u00e8le est moins le Souverain de Shakespeare que le vieux Hindenbourg \u2014\u00a0quitte un pouvoir qui lui \u00e9chappe d\u00e9j\u00e0 pour un jeune homme ambitieux qui se pr\u00e9sente comme le dernier recours \u00e0 son maintien v\u00e9ritable\u00a0: celui des structures \u00e9conomiques sans lesquelles cet \u00c9tat n\u2019est rien. Or, voici que menace une insurrection r\u00e9volutionnaire et paysanne qui a pris pour embl\u00e8me la <em>faucille<\/em>. Du Londres de Shakespeare \u00e0 celui de Marx\u2026 Donc, le Vice-Roi va faire un essai avec un parvenu, arrogant et d\u00e9clamatoire\u00a0: Iberin, dont le nom claque d\u00e9j\u00e0 comme un slogan, d\u00e9calque qui voile mal le nom d\u2019Hitler. Celui-ci a d\u00e9sign\u00e9 l\u2019ennemi\u00a0: ce n\u2019est pas le pauvre, mais l\u2019homme \u00e0 t\u00eate pointue, le Tchiche. La fable de Brecht prend les allures d\u2019un conte atroce, d\u2019une all\u00e9gorie enfantine o\u00f9 Yahoo est le site g\u00e9ographique sch\u00e9matique de la trag\u00e9die allemande. La transparence du sch\u00e9ma est son arme\u00a0: les Juifs\/Tchiches permettent de d\u00e9samorcer la menace communiste, tout en concentrant les efforts d\u2019une Nation pour souder autour d\u2019un Prince vainqueur et vengeur sa puissance qui saura consolider les seuls int\u00e9r\u00eats \u00e0 pr\u00e9server \u2014 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, la prosp\u00e9rit\u00e9 assur\u00e9e par la vente du bl\u00e9, l\u2019assise de Cinq Grandes Familles productrices.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La fable tram\u00e9e dans l\u2019histoire est tiss\u00e9e d\u2019exp\u00e9riences <em>concr\u00e8tes<\/em>. Le proc\u00e8s d\u2019un riche \u2014 Tchiche \u2014 permet \u00e0 Iberin d\u2019affirmer les nouveaux principes d\u2019un pouvoir qui semble prendre le contre-pied de l\u2019ancien, \u00e0 la grande surprise m\u00eame des pauvres dont certains \u2014 Tchouches \u2014 se rallient \u00e0 lui. Mais Iberin prend moins la d\u00e9fense des paysans que des Tchouches\u00a0: inlassablement, l\u2019un d\u2019eux r\u00e9clamera la fin de son oppression, et inlassablement, de plus en plus frontalement, Iberin niera m\u00eame qu\u2019elle existe, puisque, lib\u00e9r\u00e9 du Tchiche, il ne peut r\u00e9clamer une plus grande \u00e9mancipation. C\u2019est cette double trajectoire crois\u00e9e \u2014 le riche De Guzman, qui monnaiera sa libert\u00e9\u2009; le pauvre Callas, qui paiera le prix de son illusion \u2014 que raconte aussi la fable, trajectoire \u00e0 l\u2019intersection de laquelle se situe le corps de deux femmes asservies \u00e0 la domination masculine\u00a0: la s\u0153ur De Guzman, et la fille Callas, l\u2019une promise au couvent, l\u2019autre prostitu\u00e9e, les deux servant malgr\u00e9 elles les int\u00e9r\u00eats des fr\u00e8res\/p\u00e8res. Tout le r\u00e9cit se donne \u00e0 lire selon la grille \u00e9conomique\u00a0: on mise, on parie, on d\u00e9fend ses int\u00e9r\u00eats, on sp\u00e9cule. C\u2019est finalement cette <em>grille<\/em> qui se donne \u00e0 voir au d\u00e9nouement, lorsqu\u2019\u00e0 l\u2019issue d\u2019une sc\u00e8ne au cours de laquelle se succ\u00e9deront deux paris, la puissance de l\u2019argent reprend le <em>cours<\/em> des choses triomphantes, r\u00e9tablira les pauvres et les riches dans leurs conditions respectives, dissipera l\u2019illusion Iberin qui aura au moins permis d\u2019\u00e9craser la r\u00e9volte de la faucille, et appellera \u00e0 une paix \u2014 mais \u00ab\u00a0non pas molle\u00a0\u00bb. Cette dialectique retourn\u00e9e, Brecht la <em>repr\u00e9sentera<\/em> th\u00e9\u00e2tralement \u00e0 la fin par la r\u00e9\u00e9criture d\u2019une sc\u00e8ne maintes fois \u00e9prouv\u00e9e et \u00e9minemment th\u00e9\u00e2trale\u00a0: celle des changements de r\u00f4les et des d\u00e9guisements qui d\u00e9voilent pourtant la v\u00e9ritable nature des \u00eatres. La fille Callas prendra la place de la riche De Guzman qui souhaitait se vendre pour sauver son fr\u00e8re\u2009; le pauvre Callas prendra celle du fr\u00e8re De Guzman sur la potence, pensant acheter l\u00e0 sa libert\u00e9 qu\u2019on lui promet. Tout ce jeu de dupes est \u00e9vent\u00e9 finalement\u00a0: les oppressions d\u2019argent se r\u00e9v\u00e9lant finalement comme seules ma\u00eetresses de la partie.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"align\":\"center\",\"id\":4458,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"960\" height=\"830\" class=\"wp-image-4458\" src=\"https:\/\/www.insense-scenes.net\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/ob_2cb747_brecht.jpg\" alt=\"\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><em><strong>D&rsquo;une dialectique l&rsquo;autre<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La puissance de la fable Brecht n\u2019a pas seulement pour moteur ce d\u00e9voilement\u00a0: le jeu dialectique infini qu\u2019elle propose, la saisie par le th\u00e9\u00e2tre du th\u00e9\u00e2tre des affaires, les affects mobilis\u00e9s pour d\u00e9gager l\u2019extr\u00eame complexit\u00e9 de ce qui est en jeu irriguent un texte dont l\u2019all\u00e9gorie permet de lire bien autre chose que la seule Allemagne du si\u00e8cle pass\u00e9. Cette dialectique attend, pour fonctionner \u00e0 plein, que la sc\u00e8ne \u00e0 son tour s\u2019en empare((Le spectacle annonc\u00e9 des 12 au 13 janvier 2021 n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 des professionnels au th\u00e9\u00e2tre Antoine-Vitez \u00e0 Aix-en-Provence. Il sera repris la saison prochaine, quand la fin du monde aura fini.)). Danielle Br\u00e9 refuse donc d\u2019illustrer une p\u00e9riode historique, plut\u00f4t t\u00e2che-t-elle de faire elle aussi ce pari du th\u00e9\u00e2tre, celui des corps et des r\u00f4les assign\u00e9s, des r\u00f4les \u00e9mancip\u00e9s de leur r\u00f4le qu\u2019on leur fait jouer, des lignes trac\u00e9es au sol comme sur nos mains o\u00f9 on nous lirait l\u2019avenir, et des bascules constantes du tragique vers le burlesque, du drame vers l\u2019\u00e9pique, de la com\u00e9die de m\u0153urs vers ce qu\u2019on ignore encore, rire terrible qui se change en grimace.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Travaillant ces sauts d\u2019un tableau \u00e0 l\u2019autre, le spectacle tente d\u2019op\u00e9rer \u00e0 chaque fois le corps du th\u00e9\u00e2tre de Brecht en m\u00eame temps que notre \u00e9poque. La dissipation des oppositions de classe <em>au profit<\/em> d\u2019autres distinction \u2014 notamment ethnique, ou religieuse \u2014 n\u2019est pas l\u2019apanage des ann\u00e9es\u00a030. Et si l\u2019analogie de notre \u00e9poque avec celle-ci est souvent grossi\u00e8re, le spectacle ici ne fraie jamais avec l\u2019outrance de rendre les situations analogues, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la mise en sc\u00e8ne \u00e9carte autant qu\u2019il est possible la tentation de prendre l\u2019Histoire pour mod\u00e8le, plut\u00f4t travaillant \u00e0 un minutieux travail de la dramaturgie comme pr\u00e9cipit\u00e9 chimique.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>C\u2019est que nous assistons \u00e0 une exp\u00e9rience. Celle des transformations incessantes, des renversements de fortune, des modifications des structures de pens\u00e9e, des moments de retournements \u2014 tout cela <em>\u00e0 vue<\/em>. Cette exp\u00e9rience est autant celle que l\u2019on fait face \u00e0 ce spectacle qui ne cesse de nous inciter \u00e0 prendre ces virages, que celle des sujets qui devant nous les <em>subissent<\/em>. Ainsi le texte de Brecht est-il trou\u00e9 de partitions \u00e9crites \u00e0 partir de lui, et prononc\u00e9es par les acteurs \u00e9changeant au pr\u00e9sent avec nous les pens\u00e9es d\u00e9pos\u00e9es lors du travail. On assiste ainsi \u00e0 plusieurs couches de temps\u00a0: le temps de la repr\u00e9sentation rend visible aussi le temps de ce travail d\u2019\u00e9laboration. Chaque acteur ira ainsi dialoguant avec lui-m\u00eame, et exposant les luttes engag\u00e9es contre son personnage. Ici, une actrice dira sa solidarit\u00e9 \u2014 jusqu\u2019\u00e0 un certain point \u2014 avec celle qu\u2019elle joue\u2009; une autre dira son incompr\u00e9hension face \u00e0 l\u2019attitude de ce qu\u2019elle <em>incarnera<\/em>\u2009; un autre enfin, dira son intime empathie avec la d\u00e9tresse et l\u2019intelligence sensible de ce qu\u2019il donne \u00e0 voir. Tous travailleront \u00e0 d\u00e9faire la perspective morale de tout jugement, plut\u00f4t cherchant \u00e0 rendre pensable les points de vue, intelligibles les positions, m\u00eames les plus scandaleuses\u00a0: quand par exemple Madame Callas n\u2019annonce qu\u2019\u00e0 la fin d\u2019un tableau l\u2019affreux sort r\u00e9serv\u00e9 aux Tchiches Lopez, alors qu\u2019elle le savait depuis le d\u00e9but. Pourquoi cette attente\u2009? On mesure l\u2019int\u00e9r\u00eat dramaturgique du point de vue de la pi\u00e8ce, mais pas du point de vue humain. C\u2019est la force, subtile, et la tendresse, infinie, de ce travail\u00a0: d\u2019\u0153uvrer parfois en lutte contre le propre th\u00e9\u00e2tre qu\u2019on forge pourtant.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Puis, le renversement est d\u2019une puissance singuli\u00e8re. C\u2019est lors des prises de paroles r\u00e9flexives des acteurs que se jouent surtout les \u00e9clats d\u2019intenses \u00e9motions\u2009; et c\u2019est dans le jeu qu\u2019au contraire se r\u00e9alise en acte la pens\u00e9e concr\u00e8te. Chiasme de l\u2019affect et du rationnel, du sensible et du ludique, qui affecte l\u2019ensemble du spectacle d\u2019un coefficient d\u2019intimit\u00e9 o\u00f9 la pens\u00e9e est sensible, o\u00f9 l\u2019\u00e9motion est une pens\u00e9e en mouvement, puisqu\u2019elle donne \u00e0 penser le possible des \u00eatres qui en sont anim\u00e9s.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le jeu, d\u2019une concr\u00e9tude physique, donne aussi \u00e0 lire les lignes claires d\u2019une trame franche. Au sch\u00e9matisme de la fable r\u00e9pond la complexit\u00e9 qui la met en branle, tout comme \u00e0 la pr\u00e9cision de direction se donne \u00e0 entendre le libre jeu des subjectivit\u00e9s en prise avec un corps travers\u00e9 par les temps disjoints des \u00e9poques, du travail, des repr\u00e9sentations. Sur tout cela plane comme la latence d\u2019un drame toujours \u00e0 venir, toujours suspendu \u00e0 son annonce \u2014 les mouvements de la Faucille, les venues d\u2019iberin, celles de temps nouveaux \u2014 qui fait r\u00e9gner sur le plateau la lourde tension d\u2019une imminence toujours dissoute dans l\u2019acte suivant qui annonce d\u2019autres avenirs. On est, de ce c\u00f4t\u00e9 de la salle, saisis \u00e0 vif dans ce temps d\u2019imminence qui nomme si bien tout \u00e0 la fois l\u2019impuissance politique de nos jours (\u00ab\u00a0il faut endurer les temps difficiles\u00a0\u00bb) et notre esp\u00e9rance (\u00ab\u00a0les mauvais jours finiront\u00a0\u00bb). Contre l&rsquo;illusion de l&rsquo;imminence frotte un jeu sans horizon autre que son propre temps, sans perspective de r\u00e9demption, sans morale du salut, remet \u00e0 son plan d\u2019immanence la politique comme ce libre mouvement des possibles, des survenues aberrantes, des pr\u00e9sences consenties l\u2019une \u00e0 l\u2019autre et \u00e0 soi.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il y a enfin la lecture subtile que ce travail permet. Dans les d\u00e9bats en cours de nos jours depuis le point de vue r\u00e9volutionnaire, s\u2019agitent les adversaires de deux causes\u00a0: ceux qui consid\u00e8rent comme structurant l\u2019enjeu de la lutte des classes, et qui pensent une fois pour toutes que tout lui est subordonn\u00e9. Et ceux qui jugent plut\u00f4t pr\u00e9dominantes les oppressions faites aux corps des domin\u00e9\u2022es\u00a0: anti-racistes, f\u00e9ministes, voire \u00e9co-socialistes. Cette derni\u00e8re approche, par sa nouveaut\u00e9, semble prendre le dessus sur l\u2019ancienne, sans doute enferm\u00e9e au sein d&rsquo;organisations d\u2019un autre \u00e2ge. Le spectacle de Danielle Br\u00e9 interroge ainsi \u2014 davantage que le texte de Brecht \u2014, la place du corps de la femme dans les jeux d\u2019oppression. Installant l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une solidarit\u00e9 de fait entre les femme, par-del\u00e0 les oppositions de classe, certaines sc\u00e8nes tentent de donner \u00e0 voir ce que pourrait \u00eatre, dans les faits et les gestes, l\u2019intersectionnalit\u00e9 \u2014 cette combinaison des oppressions entre elles. L\u2019implacable structure dramaturgique ne permet pas d\u2019en finir pourtant avec ce qui semble l\u2019ind\u00e9passable organisation du capitalisme\u00a0: que chacun soit finalement d\u00e9termin\u00e9 par la place qu\u2019il occupe dans la cha\u00eene de production, soit paysan, soit riche propri\u00e9taire. L\u2019alliance des femmes para\u00eet ici tout au plus affective, davantage que politique.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Reste la v\u00e9rit\u00e9 du sous-titre de la pi\u00e8ce de Brecht\u00a0: \u00ab\u2009<strong><em>Reich und reich gesellt sich gern<\/em><\/strong>\u00a0\u00bb \u2014 jeu de mots accablant et intraduisible, ou seulement par l\u2019espi\u00e8gle jeu sur les parenth\u00e8ses telles que le proposaient Ruth Orthmann et Eloi Recoing\u00a0: \u00ab\u00a0R(e)ich et riche font bon m\u00e9nage\u00a0\u00bb. Danielle Br\u00e9 a, \u00e0 son tour, comme traduit la pi\u00e8ce dans la langue de son th\u00e9\u00e2tre\u00a0: celui d\u2019un drame des acteurs en dialogue avec leurs r\u00f4les, leurs actes, leurs drames, dialogue qui dialogue dialectiquement avec le dialogue des spectateurs plong\u00e9s dans un intense travail de traduction pour mieux lire notre monde. Traduire le spectacle avec, pour interpr\u00e8tes, les interpr\u00e8tes d\u2019une pi\u00e8ce, permet de traduire notre pr\u00e9sent dans la langue sensible de la pens\u00e9e qui seule serait capable de r\u00e9armer notre d\u00e9sir de penser autrement ce monde, pour mieux le forger autre.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"align\":\"center\",\"id\":4459,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4459 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.insense-scenes.net\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Capture-decran-2020-11-26-a-15.36.53-320x196-1.png\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"306\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Labo du gai savoir, Cie In Pulverem Reverteris, D\u2019apr\u00e8s&nbsp;T\u00eates rondes t\u00eates pointues&nbsp;de&nbsp;Bertolt Brecht, Mise en sc\u00e8ne&nbsp;Danielle Br\u00e9, Avec Mathieu Cipriani, Sofy Jordan, Lauren Carla Lenoir, Bryce Quetel, Malte Schwind, Stina Soliva Par Arnaud Ma\u00efsetti \u00ab\u00a0Voyez, vous autres, comme il est difficile d\u2019\u00e9plucher\/Ainsi le fatras d\u2019injustices et d\u2019y trouver la justice\/et de reconna\u00eetre dans les d\u00e9combres\/la simple v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. Le fatras que d\u00e9crit Brecht n\u2019est pas diff\u00e9rent de celui o\u00f9 on s\u2019enfonce, ces jours, et si les d\u00e9combres semblent nommer notre<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":4456,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-4455","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/4455","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4456"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4455"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=4455"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}