


{"id":4809,"date":"2021-10-11T10:55:35","date_gmt":"2021-10-11T08:55:35","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4809"},"modified":"2022-09-19T18:41:41","modified_gmt":"2022-09-19T16:41:41","slug":"fragments-darendt-linstructrice-berengere-warluzel","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/fragments-darendt-linstructrice-berengere-warluzel\/","title":{"rendered":"Fragments d\u2019Arendt"},"content":{"rendered":"\n<p>D\u2019un geste donn\u00e9 aux enfants (Romane, Ariel, Ysaure, Guilad n\u00e9s Oren) qui ont pris place dans <em>Fragments<\/em> du metteur en sc\u00e8ne Charles Berling, couper le bruit cacophonique des postes de radio dispos\u00e9s sur sc\u00e8ne. Leur substituer un silence furtif avant que la com\u00e9dienne B\u00e9reng\u00e8re Warluzel n\u2019apparaisse et ne fasse entendre une parole et donc une pens\u00e9e articul\u00e9e&nbsp;: celle de Hannah Arendt. Moment presque indistinct du temps o\u00f9 les spectateurs prennent place au Th\u00e9\u00e2tre Libert\u00e9 de Toulon. \u00ab&nbsp;Presque indistinct&nbsp;\u00bb, soulignons-nous, car le silence \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, \u00e0 vue, dans les piles de livre dispos\u00e9es sur une table, \u00e0 m\u00eame les touches d\u2019un piano en attente de mesures sonores, sur les visages aussi des interpr\u00e8tes et des pantins\/mannequins qui \u00e9taient attabl\u00e9s\u2026 \u00c0 m\u00eame encore le rideau rouge du th\u00e9\u00e2tre, en fond de sc\u00e8ne, qui ne se l\u00e8vera pas puisqu\u2019il joue le r\u00f4le d\u2019un souvenir muet et persistant. Peut-\u00eatre celui qu\u2019a conserv\u00e9 pr\u00e9cieusement Hannah Arendt \u00e0 qui Paul (son p\u00e8re disparu trop t\u00f4t) et Martha (sa m\u00e8re) ont offert un th\u00e9\u00e2tre de marionnettes<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> \u00e0 l\u2019\u00e2ge de six ans. Moment rare que ce bref instant o\u00f9 Charles Berling met en sc\u00e8ne le th\u00e9\u00e2tre, ce qu\u2019il peut raconter, s\u2019\u00e9cartant des bruits du monde, pour faire entendre les voix plurielles qui le regardent et en rapportent les r\u00e9cits comme l\u2019Histoire. Ou comment le th\u00e9\u00e2tre demeure ce lieu exigeant et fascinant quand, servi par l\u2019attention, il s\u2019\u00e9loigne du divertissement pour augmenter le dialogue avec ce que nous sommes, ce que l\u2019on pourrait \u00eatre, ce qui nous regarde.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/phpRYAqGg-1.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-4818\" width=\"329\" height=\"329\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong>Arendt, \u00ab&nbsp;M\u00e8re&nbsp;\u00bb courage.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Soit un titre \u00ab&nbsp;provocateur&nbsp;\u00bb pour parler de celle qui n\u2019eut aucun enfant, mais qui, \u00e0 la r\u00e9flexion, est vraisemblablement le titre qui d\u00e9signe chez Arendt une souverainet\u00e9 de la pens\u00e9e pour celle qui n\u2019\u00e9tait pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 Brecht et ses affrontements qu\u2019elle connut dans l\u2019exil contraint. D\u2019Arendt, on aura raison de convoquer l\u2019\u0153uvre qui demeure d\u2019actualit\u00e9. Sans doute parce qu\u2019une partie de cette \u0153uvre aux titres choisis et percutants (<em>Les origines du totalitarisme<\/em> (1951), <em>Condition de l\u2019homme moderne<\/em> (1958), <em>La crise de la culture <\/em>(1961), <em>Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem <\/em>(1963), <em>De la R\u00e9volution<\/em> (1963), <em>Du mensonge \u00e0 la violence<\/em> (1969)\u2026) inscrivent son auteur \u00e0 l\u2019endroit d\u2019un regard singulier qu\u2019elle exerce sur le mouvement des soci\u00e9t\u00e9s du XX\u00e8me si\u00e8cle. Mouvement de l\u2019Histoire qu\u2019elle commente, analyse et diss\u00e8que. Regard sur l\u2019Holocauste, la Shoa, les pouvoirs autoritaires, les soci\u00e9t\u00e9s de contr\u00f4le\u2026 et qui permet d\u2019en saisir le fonctionnement et les principes ou les fondations&nbsp;: la banalit\u00e9 du mal, la peur comme grande r\u00e9gulatrice des comportements, la massification et l\u2019aveuglement, la responsabilit\u00e9, le droit, le commun\u2026 Livres d\u2019analyses inscrits dans une Histoire dont elle fut contemporaine, mais qui r\u00e9fl\u00e9chissent aussi des constantes, des formes p\u00e9rennes de comportement, des \u00ab&nbsp;travers&nbsp;\u00bb humains que l\u2019on trouve d\u2019une \u00e9poque \u00e0 l\u2019autre. Lire Arendt, aujourd\u2019hui, c\u2019est ainsi, et peut-\u00eatre toujours, voir dans cette \u00e9criture un des reflets de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous vivons qui ne se s\u00e9pare pas de ses tics chroniques&nbsp;: racisme, foi aveugle, violence, ali\u00e9nation de l\u2019autre et de soi, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, et pour autant qu\u2019Arendt est cette politologue au regard ac\u00e9r\u00e9 qui philosophe (comprenons \u00ab&nbsp;qui pense&nbsp;\u00bb) l\u2019architecture des soci\u00e9t\u00e9s contemporaines, il y a chez la new-yorkaise d\u2019adoption, un autre lien \u00e0 l\u2019\u00e9criture, compl\u00e9mentaire et fondateur. Quelque chose qui renverrait, comme chez Walter Benjamin, \u00e0 l\u2019esprit adamique de l\u2019\u00e9criture et du langage que l\u2019on trouve chez elle dans la pratique de la po\u00e9sie (<em>Heureux celui qui n\u2019a pas de patrie, po\u00e8me de pens\u00e9e<\/em>), et ant\u00e9rieurement dans la lecture de Saint Augustin (<em>La cit\u00e9 de dieu<\/em>) dont elle a \u00e9tudi\u00e9 le dessein jusqu\u2019\u00e0 lui consacrer un doctorat et dont elle fera un nouvel essai <em>Le concept d\u2019amour chez Augustin<\/em> (1929)<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u0153uvre de Hannah Arendt se nourrit ainsi d\u2019un flux et d\u2019un reflux, d\u2019une observation concr\u00e8te du monde dont elle livre la barbarie et qu\u2019elle d\u00e9livre en promouvant l\u2019id\u00e9e d\u2019une esp\u00e9rance relay\u00e9e par la po\u00e9sie qui est un entretien infini avec le langage&nbsp;: sa na\u00efvet\u00e9 ouverte et disponible. D\u00e8s lors, si de Saint Augustin elle a analys\u00e9 les deux formes d\u2019amour (<em>Amor dei<\/em> et <em>amor sui<\/em>&nbsp;: l\u2019amour tourn\u00e9 vers l\u2019autre et l\u2019amour de soi)&nbsp;; si \u00e0 l\u2019\u00e9vidence Arendt esp\u00e8re dans un Amour d\u00e9livr\u00e9 de l\u2019\u00e9go\u00efsme \u00e0 l\u2019ombre duquel poussent et croissent toutes les infamies&nbsp;; c\u2019est parce qu\u2019elle appelle \u00e0 un monde \u00e9duqu\u00e9 par la pens\u00e9e, un monde pensant o\u00f9 la po\u00e9sie s\u2019apparenterait \u00e0 une \u00e9cole de la lib\u00e9ration \u00e0 m\u00eame de nous s\u00e9parer de l\u2019Hilflosigkeit (la d\u00e9tresse structurante et originelle).<\/p>\n\n\n\n<p>Et alors qu\u2019elle laisse inachev\u00e9 <em>La vie de l\u2019esprit<\/em> \u00e0 cause d\u2019une crise cardiaque, Arendt aura \u00e9t\u00e9 cette \u00ab&nbsp;penseur-de-c\u0153ur&nbsp;\u00bb de l\u2019\u00e9ducation, et pr\u00e9cis\u00e9ment de la nativit\u00e9 au sens o\u00f9 ce mot, convoquant le th\u00e8me de la naissance, permet d\u2019imaginer une renaissance. C\u2019est-\u00e0-dire, la promesse du diff\u00e9rent, le moment o\u00f9 l\u2019impr\u00e9visible dans le temps de son apparition, est un possible qui nous \u00e9loignerait des pestes brunes et noires, des maladies dont souffre le corps social, des cancers qui rongent la pens\u00e9e. De Hanna \u00e0 Anna (Fierling dite \u00ab&nbsp;M\u00e8re courage&nbsp;\u00bb chez Brecht), l\u2019errance, l\u2019exil, la vie de parias (s\u2019ils sont leurs biens communs) abritent aussi une hospitalit\u00e9 fond\u00e9e sur la conviction que l\u2019on ne peut laisser l\u2019Homme \u00eatre domin\u00e9 par d\u2019autres que lui (cf. Brecht), pas plus qu\u2019on ne peut abandonner l\u2019Homme et le laisser \u00eatre domin\u00e9 par ses passions (cf. Arendt). C\u2019est l\u00e0, l\u2019un des traits de la pens\u00e9e de cette M\u00e8re-courage-Arendt affranchie de tout id\u00e9alisme, esp\u00e9rant que du \u00ab&nbsp;ventre d\u2019o\u00f9 est sortie la b\u00eate immonde&nbsp;\u00bb (<em>Arturo Ui<\/em>) puisse na\u00eetre autre chose du corps social&nbsp;: une pulsion de vie.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/chaplin_dictateur-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4819\" width=\"407\" height=\"295\"\/><figcaption>Le Dictateur, 1940<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong>La classe\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Elle appara\u00eetra avec une immense pile de livres comme une institutrice qui vient d\u00e9poser ses manuels d\u2019\u00e9cole. \u00c0 moins qu\u2019elle n\u2019apparaisse comme celle qui est en dialogue, continu, avec les livres de sa biblioth\u00e8que et donc des pens\u00e9es qui lui sont ant\u00e9rieures, mais si famili\u00e8res. A moins, encore, qu\u2019elle n\u2019agisse dans un d\u00e9cor mental induisant un rapport au p\u00e8re (bibliophile) et \u00e0 la m\u00e8re (pianiste), tous deux \u00e9pris de p\u00e9dagogie, lui ayant l\u00e9gu\u00e9 un carnet manuscrit <em>Notre enfant<\/em>, soigneusement recouvert d\u2019un tissu bleu gris&nbsp;(couleur des robes de Romane et Ysaure qui sont sur sc\u00e8ne).<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne fume pas contrairement \u00e0 Arendt, mais elle fulmine avec douceur. Quand Bereng\u00e8re Warluzel appara\u00eet dans sa robe sobre \u00e0 manches longues, une ceinture nou\u00e9e sur le bas ventre, c\u2019est une image de simplicit\u00e9 qui vient au plateau. Et d\u2019une voix prise dans le murmure d\u2019un dialogue int\u00e9rieur rendu audible, elle partage une question \u00ab&nbsp;comment faire na\u00eetre le d\u00e9sir de penser&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0, au commencement de <em>Fragments<\/em>, au milieu des livres et des enfants, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un piano coup\u00e9 recouvert d\u2019une pauvre couverture grise, \u00e0 m\u00eame la proximit\u00e9 de pantins fig\u00e9s qu\u2019on dirait emprunt\u00e9s \u00e0 <em>La classe morte<\/em> de Kantor ou \u00e0 <em>L\u2019instruction<\/em> de Peter Weiss, il y a cette parole augurale ou cette question qui est \u00e0 l\u2019origine de son \u0153uvre, laquelle est une r\u00e9ponse. Passant alors d\u00e9licatement d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre des rives de la sc\u00e8ne, effleurant ici les cheveux soigneusement peign\u00e9s de l\u2019un des enfants ou la joue d\u2019une autre, posant sa main affectueuse sur l\u2019\u00e9paule de l\u2019un d\u2019entre eux, Bereng\u00e8re Warluzel parle Arendt comme on le dirait d\u2019une langue aux accents singuliers. Arendt, dis-je, laquelle ne fait aucune le\u00e7on, mais avance seulement des bribes qui serviraient la compr\u00e9hension pour saisir l\u2019incompr\u00e9hensible. \u00c0 la question pos\u00e9e que l\u2019on pourrait augmenter par une citation de <em>L\u2019Humaine condition<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce que je propose est donc tr\u00e8s simple&nbsp;: rien de plus que de penser ce que nous faisons&nbsp;\u00bb, la com\u00e9dienne convoque alors l\u2019exp\u00e9rience et l\u2019observable du monde&nbsp;: ce qui a \u00e9t\u00e9 fait et porte le nom d\u2019Histoire. R\u00e9cits cruels rappel\u00e9s quand le nom d\u2019Auschwitz est d\u00e9taill\u00e9, horreur du sourire \u00ab\u00a0lunett\u00e9\u00a0\u00bb d\u2019Eichmann\u2026 Plaidoirie contre les id\u00e9alismes qui nous tiennent au seuil de la folie soutenue par \u00ab&nbsp;la camisole de la logique&nbsp;\u00bb dira-t-elle, r\u00e9p\u00e9tant Arendt\u2026 Instruction du \u00ab&nbsp;pavlovisme&nbsp;\u00bb des masses qui nourrira les penseurs de l\u2019\u00e9cole de Francfort (Benjamin, Adorno, Horkheimer\u2026)\u2026 Soit une mosa\u00efque de r\u00e9cits du monde qui forme les paysages d\u00e9truits de l\u2019esp\u00e9rance en l\u2019Histoire. \u00ab&nbsp;D\u00e9truits&nbsp;\u00bb ou l\u2019anagramme de \u00ab&nbsp;d\u00e9tritus&nbsp;\u00bb qui collerait aux basques de l\u2019humanit\u00e9. Et de saisir que cette \u00e9num\u00e9ration qui semble mettre un terme \u00e0 tout horizon meilleur justifie la question \u00ab&nbsp;comment faire na\u00eetre le d\u00e9sir de penser&nbsp;?&nbsp;\u00bb lequel pourrait, peut-\u00eatre, s\u2019il s\u2019exer\u00e7ait un peu, soustraire la condition humaine \u00e0 ce devenir-d\u00e9tritus.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/eichmann_1-1.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4820\" width=\"264\" height=\"181\"\/><figcaption>Eichmann, la banalit\u00e9 du mal<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow\">\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow\"><div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/eichmann_2-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4821\" width=\"270\" height=\"208\"\/><\/figure>\n<\/div><\/div><\/div>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p>Mais, et dans les intervalles que forment les fragments de cette parole qui rapporte une \u0153uvre, il y a aussi l\u2019\u00e9tonnement, le plaisir, l\u2019enjouement, la gaiet\u00e9 et quelques rares brins de folie qui se regardent comme les braises, et non les cendres, de la vie\u2026 \u00c9tonnement et fascination pour <em>Le Messie<\/em> de Haendel qui est, <em>in fine,<\/em> une ode \u00e0 toute naissance&nbsp;; plaisir de se souvenir d\u2019un extrait de po\u00e8me de Ren\u00e9 Char \u00ab&nbsp;notre h\u00e9ritage n\u2019est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019aucun testament&nbsp;\u00bb quand elle r\u00e9pond, en 1973, dans un entretien, \u00e0 Roger Errera. Enjouement quand B\u00e9reng\u00e8re Warluzel dessine \u00ab&nbsp;Sa terre&nbsp;\u00bb (comme Chaplin-Dictateur jonglant avec sa mappe monde) sur le whiteboard qui, au sens strict du mot (tableau blanc collaboratif), finit par souder la petite communaut\u00e9 de la classe en des \u00e9lans d\u2019attention. Dessin qui semble reprendre les premiers vers de l\u2019un de ses po\u00e8mes&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019aime la terre\/comme on aime un voyage\/un endroit \u00e9tranger\u2026&nbsp;\u00bb. Gaiet\u00e9 encore, quand elle se met \u00e0 chantonner sans se soucier du juste et du faux, ou \u00e0 danser sur la table esquissant une sorte de Kung fu qui repose sur le \u00ab&nbsp;coup fant\u00f4me&nbsp;\u00bb. Danser, parler, chantonner ou des signes de lutte tous emprunt\u00e9s \u00e0 l\u2019art, cette ressource et ce r\u00e9servoir d\u2019espoir que les spectres fun\u00e8bres ne peuvent balayer. Plaisir de dire les mondes po\u00ef\u00e9tiques qui tutoient les limites du langage.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi va B\u00e9reng\u00e8re Warluzel qui, sans jamais s\u2019enfermer dans un \u00e9cart de voix, est travers\u00e9e par la pens\u00e9e d\u2019Arendt. Et de repartir comme elle est venue en front de sc\u00e8ne, avec ses livres qu\u2019elle emm\u00e8ne pr\u00e9cieusement, les habitants et les ch\u00e9rissants tel un porte-bonheur. Et, disparaissant, comme par un nouvel enchantement, voir le portrait d\u2019Arendt appara\u00eetre sur le whiteboard qui aura accueilli les croquis d\u2019une pens\u00e9e port\u00e9e par l\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<p>Jamais classe ne fut aussi paisible, jamais l\u2019\u00e9ducation ne fut aussi puissante au son des sonates enlev\u00e9es aux touches du clavier du piano, et des mots. Jamais l\u2019instructrice que fut B\u00e9reng\u00e8re Warluzel ne fut aussi proche de ce qu\u2019Augustin appelait la <em>pa\u00efd\u00e9\u00efa<\/em>&nbsp;: la science de l\u2019\u00e9l\u00e9vation de l\u2019\u00e2me et sa mise en \u0153uvre dans la cit\u00e9 qui, elle, n\u2019\u00e9tait autrement incarn\u00e9e qu\u2019\u00e0 l\u2019endroit de la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/phpX0w2f8-1.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-4822\" width=\"358\" height=\"201\"\/><figcaption>B\u00e9reng\u00e8re Warluzel dialogue avec les livres<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong><em>Fragments<\/em>\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si ici et l\u00e0, la critique parle de <em>Fragments<\/em> comme d\u2019un solo ou d\u2019un seul en sc\u00e8ne, le metteur en sc\u00e8ne Charles Berling a travaill\u00e9 \u00e0 quelque chose de beaucoup plus subtile o\u00f9 B\u00e9reng\u00e8re Warluzel, \u00e9quip\u00e9e d\u2019un micro \u00e0 peine perceptible, joue de sa pr\u00e9sence physique au plateau, alors que sa voix est relay\u00e9e et amplifi\u00e9e, enveloppant tout l\u2019espace de la sc\u00e8ne. De ce dispositif, na\u00eet un effet dramaturgique o\u00f9 la voix de la com\u00e9dienne s\u2019incarne comme le relai d\u2019une pens\u00e9e vivante qui vient d\u2019outre-tombe. Mani\u00e8re chez Charles Berling de rendre sonore un dialogue int\u00e9rieur, un dialogue avec soi-m\u00eame, un \u00ab&nbsp;Pench\u00e9 sur soi&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> et Arendt o\u00f9 la parole suspendue se fait adresse et est destin\u00e9e non seulement au jeu de sc\u00e8ne, mais \u00e9galement vient directement interpell\u00e9 le spectateur. Un dialogue avec soi-m\u00eame construit encore sur la pr\u00e9sence de ces t\u00e9moins que sont les enfants et qui, parfois, dans un rapport d\u2019interchangeabilit\u00e9 s\u2019approprient le texte d\u2019Arendt et ses id\u00e9es, parfois aussi ses dessins qu\u2019une installation vid\u00e9o permet de partager dans leur r\u00e9alisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Charles Berling travaille ainsi, recourant \u00e0 de multiples formes de duplication (entretien, rencontre avec des journalistes, pr\u00e9sence du public sur sc\u00e8ne, etc.) \u00e0 mettre en chantier l\u2019id\u00e9e ma\u00eetresse de <em>Fragments<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;comment partager le go\u00fbt de la pens\u00e9e&nbsp;? comment initier la pens\u00e9e chez les uns et les autres&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est, me semble-t-il, au-del\u00e0 du contenu du r\u00e9cit, ce souci de l\u2019adresse qui impose une dramaturgie du fragment. C\u2019est-\u00e0-dire, au sens o\u00f9 Pontalis s\u2019en explique quand il interroge la singularit\u00e9 du fragment, une mani\u00e8re de trouer l\u2019\u0153uvre d\u2019Arendt et de cr\u00e9er ainsi des espaces qui favorisent le dialogue avec elle et les diff\u00e9rents paysages qu\u2019elle convoque. Paysages de souvenirs d&rsquo;enfance, de l&rsquo;exil, de l&rsquo;Histoire&#8230; que Charles Berling disposent au plateau. <em>Fragments<\/em>, chez Berling, chez le metteur en sc\u00e8ne, se d\u00e9cline ainsi sous la forme de petites touches qui touchent non seulement l\u2019oreille, mais sollicitent aussi le regard, \u00e9cartant l\u2019\u0153uvre imposante de Arendt d\u2019une sacralit\u00e9 qui la priverait du public \u00e0 qui elle s\u2019adressait.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s lors, on regarde les dessins na\u00effs, les piles de livres, les gestes tendres et rares, la danse de B\u00e9reng\u00e8re Warluzel, comme on \u00e9coute les \u00e9clats de la pens\u00e9e d\u2019Arendt, la voix souple et presque maternelle de la com\u00e9dienne, les questions des enfants qui viennent s\u2019intercaler\u2026 comme un monde o\u00f9 traits et sons s\u2019accordent et relaient une dramaturgie de l\u2019hospitalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mot th\u00e8me que celui-l\u00e0, dans la mise en sc\u00e8ne de Charles Berling qui, exigeant une \u00e9coute, donne au spectateur, le go\u00fbt et le d\u00e9sir d\u2019\u00e9couter, comme la volont\u00e9 d\u2019entendre et de comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et de se dire qu\u2019\u00e0 la question augurale que posait Arendt \u00ab&nbsp;comment faire na\u00eetre le d\u00e9sir de penser&nbsp;?&nbsp;\u00bb, Charles Berling, trouvant le geste juste, r\u00e9pond \u00e0 la question d\u2019Arendt par le th\u00e9\u00e2tre. Faisant de la pratique du th\u00e9\u00e2tre le lieu de tous les possibles&#8230;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Le concept d\u2019amour chez Augustin, \u00e9dit\u00e9 chez Rivages (1999)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Po\u00e8me d\u2019Arendt qui commence ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand je contemple ma main \u00ad\u2013 objet \u00e9tranger qui me ressemble \u2013 je ne suis dans aucun pays, je ne suis soumise \u00e0 aucun pr\u00e9sent, aucun ici, je ne suis soumise \u00e0 rien\u2026&nbsp;\u00bb, in <em>Heureux celui qui n\u2019a pas de patrie, po\u00e8mes de pens\u00e9e<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Offrir <em>Le petit th\u00e9\u00e2tre de Hannah Arendt<\/em> de Marion M\u00fcller-Colard et Cl\u00e9mence Pollet qui rapportent ce souvenir et bien d\u2019autres, ainsi que sa pens\u00e9e sous la forme d\u2019un conte philosophique adress\u00e9 \u00e0 tous les publics.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019un geste donn\u00e9 aux enfants (Romane, Ariel, Ysaure, Guilad n\u00e9s Oren) qui ont pris place dans Fragments du metteur en sc\u00e8ne Charles Berling, couper le bruit cacophonique des postes de radio dispos\u00e9s sur sc\u00e8ne. Leur substituer un silence furtif avant que la com\u00e9dienne B\u00e9reng\u00e8re Warluzel n\u2019apparaisse et ne fasse entendre une parole et donc une pens\u00e9e articul\u00e9e&nbsp;: celle de Hannah Arendt. Moment presque indistinct du temps o\u00f9 les spectateurs prennent place au Th\u00e9\u00e2tre Libert\u00e9 de Toulon. \u00ab&nbsp;Presque indistinct&nbsp;\u00bb, soulignons-nous, car<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":4811,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-4809","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/4809","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4811"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4809"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=4809"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}