


{"id":4845,"date":"2021-10-29T20:34:18","date_gmt":"2021-10-29T18:34:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4845"},"modified":"2021-10-29T20:34:18","modified_gmt":"2021-10-29T18:34:18","slug":"bros-agonie-de-lagonal","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/bros-agonie-de-lagonal\/","title":{"rendered":"BROS : AGONIE DE L&rsquo;AGONAL"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est dans la grande salle du Th\u00e9\u00e2tre des Salins, \u00e0 Martigues, que Romeo Castellucci aura pr\u00e9sent\u00e9 <em>Bros<\/em>. Derni\u00e8re cr\u00e9ation du metteur en sc\u00e8ne qui convoque au plateau l\u2019acteur roumain Valer Dellakeza et une vingtaine de \u00ab\u00a0non-acteurs\u00a0\u00bb, choisis dans la rue et retenus par le th\u00e9\u00e2tre. \u00ab\u00a0Bros\u00a0\u00bb ou une abr\u00e9viation qui, en anglais, fait r\u00e9f\u00e9rence aux \u00ab\u00a0fr\u00e8res\u00a0\u00bb. Ici, un signifiant suspendu, sans ponctuation&#8230; devenu, peut-\u00eatre, un mot lointain, ancien, obsol\u00e8te.<\/p>\n\n\n<p><strong>Derni\u00e8re \u00e9poque&nbsp;: Machine Gun Connexion<\/strong><\/p>\n\n\n<p>Au top d\u00e9part (20H30), alors que le public n\u2019en finit plus de prendre place et de vaquer \u00e0 ses conversations, Bros, indiff\u00e9rent \u00e0 ces formes quotidiennes de socialisation mondaine qui s\u2019\u00e9ternisent et \u00e9chouent toujours \u00e0 l\u2019endroit de formules convenues, se met en route. Ou, disons plus pr\u00e9cis\u00e9ment, se d\u00e9clenche, puisqu\u2019ici c\u2019est un syst\u00e8me de radars et de projecteurs qui s\u2019enclenche, g\u00e9n\u00e9rant simultan\u00e9ment un bruit plus ou moins fort, violent, strident\u2026 Syst\u00e8me de surveillance tenu dans une gamme chromatique adopt\u00e9e par le paradigme militaire. Syst\u00e8me mena\u00e7ant, \u00e9galement, puisqu\u2019est expos\u00e9 un ensemble de machines aux g\u00e9om\u00e9tries saillantes, aux lumi\u00e8res crues, aux mouvements r\u00e9p\u00e9titifs, l\u00e0 o\u00f9 tout n\u2019est plus qu\u2019axe huil\u00e9, m\u00e9canisation ajust\u00e9e et programm\u00e9e, logiciel perfectionn\u00e9\u2026 sans que l\u2019on puisse en identifier la finalit\u00e9. <em>Bros<\/em> s\u2019ouvre donc par une image o\u00f9 la technologie s\u2019est substitu\u00e9e \u00e0 des formes plus humaines. \u00c0 moins, <em>in fine<\/em>, que ce dispositif m\u00e9tallique et robotis\u00e9 ne soit ce qui reste du g\u00e9nie de l\u2019humanit\u00e9. Image d\u2019un post-humanisme que le th\u00e9\u00e2tre, en ces formats postmodernes, relaie. Machines agressives et technologies oppressives prennent ainsi place, d\u00e9veloppant une temporalit\u00e9 m\u00e9connue qui rel\u00e8verait de l\u2019apparition d\u2019une \u00e9ternit\u00e9 toute technologique. L\u00e0 o\u00f9 ce qui ne meurt pas, ne vit pas (cf. Gabily).<\/p>\n\n\n<p>\u00c0 m\u00eame le grand espace maintenu dans une clart\u00e9 entre \u00ab&nbsp;chien et loup&nbsp;\u00bb, ces mod\u00e8les andro\u00efdes ne racontent rien. Et dans l\u2019\u00e9criture sonore soumise \u00e0 variations, on finit par distinguer, au terme de l\u2019exp\u00e9rience, qu\u2019il n\u2019est d\u2019autre disparition que celle de la parole humaine d\u00e9finitivement encod\u00e9e dans l\u2019algorithme sonore et le rayon lumineux projet\u00e9 sur la salle aux spectateurs fig\u00e9s et assembl\u00e9s. Instant o\u00f9 le public align\u00e9 sym\u00e9triquement et r\u00e9guli\u00e8rement figure \u00e0 terme un code barre que la lumi\u00e8re des machines vient scanner.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Capture-de\u0301cran-2021-10-28-a\u0300-20.02.51-1024x579.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4847\" width=\"396\" height=\"223\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>Premi\u00e8re \u00e9poque&nbsp;: Les Grands R\u00e9cits et leurs petits proph\u00e8tes\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n<p>Quand, le temps d\u2019un intervalle noir, le plateau est d\u00e9barrass\u00e9 de ses objets connect\u00e9s, appara\u00eet alors, en fond de sc\u00e8ne, un vieillard (Valer Dellakeza) tenant une ramure d\u2019amandier. Lui, s\u2019avancera, encapuchonn\u00e9 et v\u00eatu d\u2019un manteau blanc jusqu\u2019\u00e0 ce que, en limite du front de sc\u00e8ne, il r\u00e9v\u00e8le son visage, ses cheveux gris et sa barbe blanche. Il est le proph\u00e8te J\u00e9r\u00e9mie qui, tel Emp\u00e9docle tenu \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la soci\u00e9t\u00e9, est d\u00e9positaire de la voix du Tr\u00e8s haut. Il est aussi l\u2019image de la solitude&nbsp;; l\u2019Herm\u00e8s \u00e0 la parole ignor\u00e9e. Il psalmodie en roumain, un texte \u00e9crit en latin qui apparait sur des draps blancs telles des mansions que deux Cops (flics am\u00e9ricains reconnaissables \u00e0 leur uniforme noir) d\u00e9plient. Sensation de pages ouvertes sur des langues \u00e9crites et parl\u00e9es, presque bab\u00e9liennes, qu\u2019une voix off traduit jusqu\u2019au dernier \u00e9nonc\u00e9. Le Tr\u00e8s-Haut parle par J\u00e9r\u00e9mie et pr\u00e9vient&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;On n\u2019extraira plus de toi ni pierre d\u2019angle, ni pierre de fondation, car tu seras un lieu \u00e0 jamais d\u00e9sol\u00e9&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n<p>Dans le <strong>Livre<\/strong>, il en va toujours ainsi et l\u2019avertissement a toujours pour ombre le ch\u00e2timent. L\u2019un l\u2019autre s\u2019abritent. J\u00e9r\u00e9mie, alors, fort de cette v\u00e9rit\u00e9, comme \u00e9puis\u00e9 et d\u00e9v\u00eatu, s\u2019allonge sur un lit de camp. Les cops, eux, ont envahi la sc\u00e8ne et n\u2019en seront plus jamais d\u00e9log\u00e9s. Et de voir dans l\u2019Ordre tout puissant ignor\u00e9, un ordre humain le remplacer qui se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre l\u2019agonie du premier. Mais, et l\u00e0 encore, c\u2019est le rapport \u00e0 la parole qui s\u2019\u00e9vanouit&nbsp;: \u00ab&nbsp;le taire sain \u00bb r\u00e9sultat d\u2019un d\u00e9sastre organis\u00e9 par l\u2019humanit\u00e9 ou le silence qui r\u00e9pond \u00e0 la voix de la \u00ab&nbsp;terre sainte&nbsp;\u00bb d\u00e9sol\u00e9e. Moment o\u00f9 les balivernes du Logos chevill\u00e9 au c\u00e9leste n\u2019atteignent plus son fr\u00e8re Sogol (Cf. Dany-Robert Dufour) acquis aux \u00e9conomies n\u00e9olib\u00e9rales (Cop 21) et leurs bras arm\u00e9s (Cops 20 dans <em>Bros<\/em>).<\/p>\n\n\n<p>Moment o\u00f9 J\u00e9r\u00e9mie le gnomique qui parlait seul, au-devant de la sc\u00e8ne, fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une adresse, d\u00e9livr\u00e9e au parterre devenu \u00e9tranger aux verbes de l\u2019Esprit, qui ne rencontre plus aucun \u00e9cho.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Capture-de\u0301cran-2021-10-28-a\u0300-20.03.56-1024x615.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4846\" width=\"371\" height=\"223\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong>Fin de l\u2019<em>interregnum<\/em>&nbsp;: <em>Hic et Nunc<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n<p>Ici et maintenant, <em>hic et nunc<\/em>, ou une mani\u00e8re de nommer une temporalit\u00e9 universelle priv\u00e9e de l\u2019avant comme de l\u2019apr\u00e8s. Ou un temps sorti de ses gonds qui pr\u00e9sage une \u00e9ternit\u00e9 sans fin. Soit un \u00ab&nbsp;non-temps&nbsp;\u00bb, amput\u00e9 de son <em>interregnum<\/em> que Gramsci a pens\u00e9 comme un temps incertain lequel n\u2019aurait plus cours. C\u2019est un autre monde ou disons \u00ab&nbsp;un non-monde&nbsp;\u00bb qui appara\u00eet dans le ballet r\u00e9gl\u00e9 et chaotique des Cops. Violence organis\u00e9e en bande, ex\u00e9cution et mise \u00e0 sac arbitraires, sc\u00e8nes de torture et agressions corporelles l\u00e9gitim\u00e9es par la force de la loi qui s\u2019incarne dans les armes d\u00e9gain\u00e9es et brandies. Les Cops, sans qu\u2019aucune pr\u00e9sence humaine diff\u00e9rente ne vienne envahir le plateau, luttent contre un ennemi invisible. Flics aphasiques rappelant vaguement les d\u00e9buts du cin\u00e9ma muet o\u00f9 la silhouette na\u00efve de Charlot ou de Keaton sont un paysage humain oubli\u00e9. Forces serviles et domestiqu\u00e9es oeuvrant au maintien d\u2019un ordre&nbsp;; prenant leurs ordres aupr\u00e8s d\u2019une voix tenue secr\u00e8te. Force de s\u00e9curit\u00e9 ou milice ob\u00e9issant \u00e0 quelques puissances h\u00e9t\u00e9rotopiques, les Cops apparaissent sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me.<\/p>\n\n\n<p>Cops ou s\u00e9rie de clones, la formation agit avec la r\u00e9gularit\u00e9 d\u2019un m\u00e9tronome&nbsp;; sans passion, au rythme des orgues pneumatiques et comprim\u00e9s. Leur brutalit\u00e9 est intrins\u00e8que et n\u2019est motiv\u00e9e par aucune origine. Ils fonctionnent. Se joue alors, tout au long de ce qui constitue une image r\u00e9currente, un va et vient qui convoque un tableau d\u2019apocalypse myst\u00e9rieux nourrit de d\u00e9tails incoh\u00e9rents. L\u00e0, venue de nulle part, une s\u00e9rie de cadres photographiques repr\u00e9sentant le portrait de Beckett, une patte palm\u00e9e, le regard noir d\u2019un singe, les colonnes d\u2019un temple antique\u2026 L\u00e0, encore, l\u2019esquisse d\u2019un d\u00e9fil\u00e9 se prosternant devant une marionnette enfantine devenue Golem. Ici, la pr\u00e9sence d\u2019un Ma\u00eetre-chien promenant un colosse. L\u00e0, encore, quelques traces de sang sur des \u0153uvres anonymes\u2026 Peuple sans destination, les Cops d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s \u0153uvrent au d\u00e9s\u0153uvrement. Ils paradent et ressembleraient \u00e0 un corps de majorettes s\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas attach\u00e9s \u00e0 une violence qu\u2019ils reconduisent et qui les atteint. En coulisse, la voix (inaudible pour le spectateur) les guide et les agit&nbsp;; et ils se doivent, aveugl\u00e9ment, de respecter les nouveaux commandements d\u2019un ordre moral&nbsp;: \u00ab&nbsp;je suis pr\u00eat \u00e0&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;j\u2019ex\u00e9cuterai les ordres&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je ne r\u00e9agirai en aucune mani\u00e8re&nbsp;\u00bb\u2026 Phrases simples r\u00e9fl\u00e9chissant un pacte et un serment o\u00f9 le \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb priv\u00e9 de la conscience du \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb donne \u00e0 Rom\u00e9o Castellucci une ascendance de m\u00e2le alpha. Ce n\u2019est pas le pouvoir qui est ici mis en sc\u00e8ne, mais bien plut\u00f4t la fin de \u00ab&nbsp;ce que parler&nbsp;\u00bb veut dire, quand parler ne rel\u00e8ve plus que de \u00ab&nbsp;l\u2019ex\u00e9cuter&nbsp;\u00bb&nbsp;; quand le mot n\u2019est plus que \u00ab&nbsp;mot d\u2019ordre&nbsp;\u00bb. Jusqu\u2019au moment o\u00f9, avant le dernier tableau, les Cops comme frapp\u00e9s par une \u00e9pid\u00e9mie, sont pris de convulsions organiques qui semblent \u00eatre la traduction physique d\u2019un ordre convulsif. La meute de Cops \u00ab&nbsp;s\u2019\u00e9meutent&nbsp;\u00bb. Moment d\u2019insurrection o\u00f9, dans l\u2019aspiration fr\u00e9n\u00e9tique de bouff\u00e9es d\u2019R, les Cops reviennent \u00e0 eux-m\u00eames et d\u00e9couvrent, trop tard, l\u2019autonomie du Corps.<\/p>\n\n\n<p><strong>Phase terminale&nbsp;: le catafalque, les Cops et l\u2019enfant<\/strong><\/p>\n\n\n<p>Au dernier tableau, deux Cops d\u00e9plient un voile noir pliss\u00e9 qui renvoie ind\u00e9passablement \u00e0 un catafalque sur lequel est \u00e9crit en lettres d\u2019or&nbsp;: \u00ab&nbsp;DE PULLO ET OVO&nbsp;\u00bb. \u00c9nigme que la feuille de salle ou le livret \u00e0 la forme de fragment m\u00e9tonymique traduit par \u00ab&nbsp;Du poussin et de l\u2019\u0153uf&nbsp;\u00bb. Voile \u00ab&nbsp;th\u00e9s\u00e9enne&nbsp;\u00bb, <em>in fine<\/em>, que celle-l\u00e0 qui, \u00e0 mesure qu\u2019elle s\u2019\u00e9l\u00e8ve pour faire \u00e9cran, laisse appara\u00eetre un enfant en tunique blanche bient\u00f4t rejoint par le vieil acteur roumain. Et de voir \u00e0 l\u2019endroit de ces deux figures rapproch\u00e9es, l\u2019une jeune, l\u2019autre vieille, l\u2019histoire de J\u00e9r\u00e9mie coopt\u00e9 par le Tr\u00e8s-Haut, le pr\u00eacheur ignor\u00e9 dont la parole ne fut pas entendue. Vie de J\u00e9r\u00e9mie, faite de \u00ab&nbsp;j\u00e9r\u00e9miades&nbsp;\u00bb, aupr\u00e8s du Tr\u00e8s-Haut, jusqu\u2019\u00e0 ce que ce dernier se lasse et n\u2019abandonne celui qu\u2019il avait \u00e9lu pour parler en son nom. \u00c0 l\u2019ultime image alors, pris dans le ch\u0153ur de Cops qui forme un peloton compact, voir dispara\u00eetre l\u2019enfant happ\u00e9 par le molle que forment les policiers. Percevoir dans cet alliage naissant ou cet amalgame en devenir un moment de suspension, une accalmie peut-\u00eatre\u2026 qui marque la fin de <em>Bros<\/em>. Y percevoir, encore, \u00e0 m\u00eame le plateau clair-obscur, le tableau de fr\u00e8res d\u2019armes et ennemis\u2026 Soit, au dernier instant donn\u00e9 \u00e0 voir, un temps de confusion\u2026 une autre forme de chaos.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Capture-decran-2021-04-22-a-10.37.03-950x570-1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4848\" width=\"429\" height=\"257\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong><em>Bros<\/em>, l\u2019agonal saisi par l\u2019agonie.<\/strong><\/p>\n\n\n<p>Dans un geste fun\u00e8bre qu\u2019il a rarement autant d\u00e9velopp\u00e9, Rom\u00e9o Castellucci convoque toutes les figures qui hantent sa pratique du th\u00e9\u00e2tre. L\u2019Enfant, le Vieillard, la Parole ou la Voix lointaine, la Meute, l\u2019\u00c9nonc\u00e9 proph\u00e9tique et mythique, l\u2019Animal, la Nudit\u00e9 asexu\u00e9e, l\u2019\u0153uvre d\u2019Art, le Sacrifice\u2026 pris dans un canevas d\u2019images simples ou complexes, crues ou l\u00e9ch\u00e9es\u2026 qui se compl\u00e8tent dans une narration d\u00e9figur\u00e9e ; sans qu\u2019il y ait di\u00e9g\u00e8se, mais sensation d\u2019un r\u00e9cit \u00e9nigmatique et secret\u2026 Images plastiques qui forment un paysage esth\u00e9tique o\u00f9 le familier le dispute \u00e0 l\u2019\u00e9tranget\u00e9, ou \u00e0 la destruction se substitue la d\u00e9construction. C\u2019est-\u00e0-dire, et \u00e0 l\u2019endroit pr\u00e9cis de ce geste du d\u00e9construit, la mise en place\/en sc\u00e8ne de fissures et de failles propres \u00e0 r\u00e9-initier le regard. Ou, comme le monde postmoderne l\u2019a d\u00e9velopp\u00e9 et mis \u00e0 disposition, le geste du \u00ab&nbsp;reseat&nbsp;\u00bb autorise \u00e0 la \u00ab&nbsp;r\u00e9-initialisation&nbsp;\u00bb, la \u00ab&nbsp;r\u00e9-installation&nbsp;\u00bb du voir, de l\u2019entendre, du sentir\u2026<\/p>\n\n\n<p>Avec <em>Bros<\/em>, cependant, Castellucci semble franchir une nouvelle \u00e9tape dans son exploration de la sph\u00e8re mentale et po\u00e9tique. Car <em>Bros<\/em> est bien un moment de bascule dans l\u2019\u0153uvre du metteur en sc\u00e8ne. Et si pr\u00e9c\u00e9demment et dans ses cr\u00e9ations ant\u00e9rieures, la parole \u00e9tait encore \u00e9chang\u00e9e (prise \u00e0 quelques po\u00e8mes, dialogu\u00e9e, esquisse de quelques conversations), ici elle semble s\u2019\u00e9loigner de tout jeu agonal au point de voir dans la convocation de son absence la pr\u00e9sentation d\u2019une agonie. Agonie de l\u2019agonal, en quelque sorte. Disparition de la parole donc, et avec elle disparition de l\u2019harmonie des sons partageables et des futurs que la parole a toujours port\u00e9s.<\/p>\n\n\n<p>Et de voir, d\u00e8s lors, dans les diverses pr\u00e9sentations de r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019art dans <em>Bros<\/em>, le sympt\u00f4me d\u2019un monde mus\u00e9ifi\u00e9 qui, \u00e0 l\u2019image du monde de convulsions des corps des cops, fait appara\u00eetre l\u2019\u00e9vidence radicale&nbsp;: le monde meurt. Ou, pour le dire sur un ton val\u00e9ryen&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles&nbsp;\u00bb. Sentence qui tient tout autant \u00e0 l\u2019haptique qu\u2019\u00e0 l\u2019optique puisque Rom\u00e9o Castellucci joue indiff\u00e9remment des deux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est dans la grande salle du Th\u00e9\u00e2tre des Salins, \u00e0 Martigues, que Romeo Castellucci aura pr\u00e9sent\u00e9 Bros. 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