


{"id":4902,"date":"2021-12-01T14:47:52","date_gmt":"2021-12-01T13:47:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4902"},"modified":"2021-12-01T14:47:52","modified_gmt":"2021-12-01T13:47:52","slug":"avec-hedwig-le-jour-et-la-nuit-du-theatre","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/avec-hedwig-le-jour-et-la-nuit-du-theatre\/","title":{"rendered":"AVEC HEDWIG. LE JOUR ET LA NUIT DU TH\u00c9\u00c2TRE."},"content":{"rendered":"\n<p>Par Mayeul Victor Pujebet<\/p>\n\n\n<p>\u2013<\/p>\n\n\n<p>Une mise en sc\u00e8ne de Malte Schwind<br \/>Avec Na\u00efs Desiles<br \/>Des lumi\u00e8res de Iris Julienne<\/p>\n\n\n<p>\u2013<\/p>\n\n\n<p>Mais qu&rsquo;est-ce que ce spectacle a fait de moi\u00a0? J&rsquo;ai cru vivre quelque chose mais c&rsquo;est tout \u00e0 fait autre chose qui m&rsquo;arrivait. Spectateurs, comme nous sommes fragiles\u00a0! La sc\u00e8ne est l\u00e0 pour nous servir \u2013 elle a besoin de nous \u2013 et elle nous tient au m\u00eame moment \u00e0 sa merci. \u00c0 la fin, me voil\u00e0 pris. Je me sens pi\u00e9g\u00e9. Je le vois bien, on n&rsquo;a pas voulu me tenir au courant de ce qui se faisait. Et c&rsquo;est au creux de mon ignorance que le spectacle a jou\u00e9 sa vie.<\/p>\n\n\n<p>Tout th\u00e9\u00e2tre ne s&rsquo;engage-t-il pas dans cette humble pr\u00e9tention\u00a0: qu&rsquo;il y a quelque chose \u00e0 vivre. Une chose que, lui-m\u00eame, ne peut pas anticiper compl\u00e8tement, et qui ne peut pas pr\u00e9exister \u00e0 la repr\u00e9sentation.<\/p>\n\n\n<p>Alors, si cette chose, en effet, a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue, il devient presque impossible d&rsquo;y revenir. Une fois pass\u00e9, le spectacle n&rsquo;existe plus. Il a provoqu\u00e9 son propre oubli. Pour nous, spectateurs, tout est comme irradi\u00e9 \u2013 br\u00fbl\u00e9 \u2013 dans la lumi\u00e8re violente de l&rsquo;Apr\u00e8s-coup.<\/p>\n\n\n<p>\u00c0 vrai dire, je suis encore sonn\u00e9 par la frappe qu&rsquo;<em>Hedwig Tanner<\/em> m&rsquo;a inflig\u00e9e.<\/p>\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n\n\n<p>LA NUIT.<\/p>\n\n\n<p>Une femme avec une chaise loin de nous. Hedwig avance, elle se confie, elle doute d&rsquo;elle-m\u00eame et r\u00eave \u00e0 changer les contours de sa vie. C&rsquo;est nous Simon, son fr\u00e8re, mais nous le sommes de fa\u00e7on approximative. Hedwig ne nous dupe pas elle-m\u00eame\u00a0: nous sommes encore bien moins que cela. D&rsquo;ailleurs cette parent\u00e9 ne saurait simplement s&rsquo;imposer \u00e0 nous. Et pour un moment, Hedwig s&rsquo;en accommodera volontiers\u00a0: un fr\u00e8re c&rsquo;est peut-\u00eatre trop peu quand il y a toute une salle devant soi, une foule discr\u00e8te de regards qui ont bien voulu se poser l\u00e0. Alors restons quand-m\u00eame un moment, l&rsquo;un pour l&rsquo;autre, des \u00e9trangers. Surtout pour cette nuit o\u00f9 Hedwig r\u00e9clame tendrement sa libert\u00e9. Elle l&rsquo;obtiendra plus ais\u00e9ment dans une partielle obscurit\u00e9 et un anonymat \u00e0 demi.<\/p>\n\n\n<p>Pour autant, Hedwig n&rsquo;\u00f4te pas devant nous son habit du jour\u00a0; elle l&rsquo;arrange pour ses nouveaux r\u00f4les \u2013 les plis de sa robe bleue, ses cheveux \u00e9pingl\u00e9s, ses pieds rehauss\u00e9s dans des chaussures noires qui les serrent davantage que ne le demanderaient des pieds, et ses jambes que des bas estompent. Cet habit qui le jour fait de la jeune femme une institutrice respectable \u2013 la respectabilit\u00e9, en vrai, lui fait mal \u2013 mais qui la nuit nous dit autre chose d&rsquo;elle. C&rsquo;est comme si le m\u00eame habit, devant nous, changeait discr\u00e8tement ses significations et sa valeur. Hedwig est une figure du courage. Benjamin l&rsquo;a bien senti chez Walser\u00a0: \u00ab\u00a0il ne sait du reste montrer que des \u00a0\u00bbh\u00e9ros\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. Et l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme d&rsquo;Hedwig monte comme une p\u00e2te sous l&rsquo;influence mesur\u00e9e de sa levure. Il compose devant nous sa solennit\u00e9. Directement, c&rsquo;est ce qui nous marque\u00a0: une gravit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale qui n&rsquo;est pas simplement le fait de cette voix profonde que Na\u00efs va puiser au fond d&rsquo;on ne sait quel \u00e9gout secret. \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur de son doute, Hedwig ne vacille pas, elle se pr\u00e9cise. C&rsquo;est une r\u00eaveuse rigoureuse \u2013 elle connait \u00e0 la lettre ses fantasmes, et si elle nous les r\u00e9cite ce soir c&rsquo;est moins dans le but de s&rsquo;y perdre que dans celui de se rendre plus exacte. Comme le funambule de Genet qui a \u00e9prouv\u00e9 <em>la n\u00e9cessit\u00e9 de s&rsquo;ordonner<\/em>\u00a0; comme la danseuse Antonia Merc\u00e9, quand en parle Garcia Lorca\u00a0: \u00e0 la recherche de son profil, contre le haut p\u00e9ril d&rsquo;obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n<p>Qu&rsquo;elle est solide alors, Hedwig, dans sa fragilit\u00e9\u00a0! Et son habit soudain lui donne une forme retenue de majest\u00e9. Sur la sc\u00e8ne, Hedwig se change en paroles et en images. Par divers essais de soi, elle cherche sa place, \u00e9tudie des postures, tente des rythmes\u00a0: se pr\u00e9cipite sur un fantasme ou, tr\u00e8s lentement, l&rsquo;articule. La jeune h\u00e9ro\u00efne peut bien invoquer une violence. \u00catre violent, pour cette nuit et sur cette sc\u00e8ne, ce ne peut pas \u00eatre\u00a0: d\u00e9chirer le voile qui toujours tamise la vie, comme une lamentable paire de bas r\u00e9sille. \u00c7a n&rsquo;est pas non plus\u00a0: crever la membrane entre le monde et soi. Non, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, la jeune femme \u2013 et l&rsquo;actrice \u2013 choisissent de resserrer la r\u00e9sille. De raffermir le voile. De trouver cette existence propre \u00e0 la membrane. N&rsquo;est-ce pas la seule r\u00e9ponse possible pour cette Nuit, devant la vie du jour qu&rsquo;elle ne peut pas atteindre\u00a0? De m\u00eame, Nicolas de Cues comprenant qu&rsquo;il ne lui fallait pas d&rsquo;abord franchir le mur qui s\u00e9parait son ignorance de la connaissance de son Seigneur et Bien-aim\u00e9, mais<em> \u00eatre dans le mur.<\/em><\/p>\n\n\n<p>Le mur o\u00f9 Hedwig se tient, vivante, c&rsquo;est son Image. Elle nous la tend comme une main pauvre pour l\u2019aum\u00f4ne. Car la majestueuse Hedwig ne cessera pas pour autant de trembler en s&rsquo;approchant. Elle se fixe et en m\u00eame temps se fuit. C&rsquo;est bien l\u00e0 une soeur cadette de Walser\u00a0: sa noblesse ne peut \u00eatre reconnue que dans la maison des Petits. Alors, c&rsquo;est si tenu, cette fr\u00eale ampleur qui est la sienne. Et qu&rsquo;elle semble fragile, Hedwig, dans sa solidit\u00e9\u00a0!<\/p>\n\n\n<p>Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;est devenu le spectateur dans tout \u00e7a\u00a0? Moins qu&rsquo;un fr\u00e8re, c&rsquo;est \u00e9vident. Un qui \u00e9coute, un qui regarde. Un qui reste un peu b\u00eatement fascin\u00e9. On nous a fait assoir dans la grand-salle des d\u00e9sirs d&rsquo;Hedwig pour, de l&rsquo;int\u00e9rieur, nous en refuser l&rsquo;acc\u00e8s\u00a0: on nous tient \u00e0 distance\u00a0; on nous garde au seuil de ses images. Finalement, nous ne sommes jamais les confidents qu&rsquo;on aurait cru pouvoir devenir\u00a0: devant nous, Hedwig ne cherche pas \u00e0 \u00eatre plus vraie mais \u00e0 \u00eatre plus d\u00e9livr\u00e9e d&rsquo;elle-m\u00eame. En cela, le spectateur est un adjuvant\u00a0: je suis l&rsquo;alli\u00e9 de cette intime f\u00e9\u00e9rie qui se pr\u00e9cise. Car c&rsquo;est par notre retrait, et notre insistance \u00e0 rester, que la faible lune blanch\u00e2tre des n\u00e9ons s&rsquo;arr\u00eate un peu plus longtemps sur ce visage spectral, et avec plus d&#8217;empressement y creuse l&rsquo;espace d&rsquo;un profil libre.<\/p>\n\n\n<p>Mais la nuit tombe. Et au c\u0153ur de cette obscurit\u00e9 profonde dans laquelle Hedwig se couche et se tait, le spectateur exige d&rsquo;\u00eatre \u00e9galement englouti. Il a bien collabor\u00e9\u00a0; maintenant qu&rsquo;on l&#8217;emm\u00e8ne\u00a0! Qu&rsquo;il prenne part lui aussi au Grand Silence\u00a0! Heureusement, la sc\u00e8ne n&rsquo;est pas sourde \u00e0 sa r\u00e9clame, elle le prend g\u00e9n\u00e9reusement avec elle, sous ses larges ailes de dragon assourdissant.<\/p>\n\n\n<p>Mais qu&rsquo;est-elle au juste cette d\u00e9votion si facile que l&rsquo;on \u00e9prouve, dans les th\u00e9\u00e2tres, pour ces offrandes de nuit\u00a0?<\/p>\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n\n\n<p>LE JOUR.<\/p>\n\n\n<p>Une brise l\u00e9g\u00e8re passe par toute la sc\u00e8ne. Un projecteur joue \u00e0 faire le soleil. Na\u00efs, les cheveux d\u00e9faits, nous accueille avec un grand rire. Elle et Hedwig peuvent ranger \u00e0 pr\u00e9sent leur courage et leurs airs de Reine du sommeil. L&rsquo;aube les cueille dans un inattendu \u00e9tat de gait\u00e9. Toujours cette gait\u00e9 chez Walser, qui tient de la magie et peut-\u00eatre aussi d&rsquo;une vivace r\u00e9solution de superficialit\u00e9. Hedwig n&rsquo;est plus une \u00e0 qui manque, elle est l&rsquo;autre qui poss\u00e8de. Une privil\u00e9gi\u00e9e qui r\u00e9alise, dans un brin de grossi\u00e8ret\u00e9, que tout depuis toujours se trouvait \u00e0 sa port\u00e9e. Alors Hedwig peut \u00eatre semblable \u00e0 cette matin\u00e9e qui la surprend\u00a0: frivole et solaire. Moins jou\u00e9e par ses images que soi-m\u00eame enjou\u00e9e. On la voit qui lutte avec une couette trop blanche et trop grande pour sa l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. On remarque\u00a0: c&rsquo;est vite b\u00eate une couette. Ce qui n&rsquo;est pas anodin chez Walser\u00a0: \u00ab\u00a0Jamais personne n&rsquo;aura l&rsquo;air plus b\u00eate et joyeux que moi\u00a0\u00bb disait fi\u00e8rement le narrateur d&rsquo;un des microgrammes. Et ce n&rsquo;est pas sans fiert\u00e9 que la grave Hedwig devient coquette \u2013 avec elle, on devient presque amant au bord du lit (d&rsquo;un lit qui du reste est plac\u00e9 loin de nous).<\/p>\n\n\n<p>\u00c0 vue, le th\u00e9\u00e2tre ose sa d\u00e9rision. Il se d\u00e9fait de ses images et inflige une large et heureuse cicatrice \u00e0 sa magie. Le spectateur susceptible se sentira peut-\u00eatre un peu humili\u00e9 par ce revirement\u00a0; certains refuseront m\u00eame de voir cette vraie nudit\u00e9 d&rsquo;Hedwig qui se joue dans son insolente jovialit\u00e9. Apr\u00e8s coup, on sait pourtant comme cette tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8re blessure qu&rsquo;on nous inflige est la minuscule porte par laquelle Hedwig passera pour \u00eatre admise en nous. Ne pensons pas trop alors que le jour se moque de l&rsquo;ancien th\u00e9\u00e2tre de la nuit. Simplement le jour sait s&rsquo;en servir. Et mieux se r\u00e9v\u00e9ler contre lui.<\/p>\n\n\n<p>Une \u00e9trange logique se joue \u00e0 pr\u00e9sent\u00a0: la superficialit\u00e9, mieux encore que la solennit\u00e9, nous implique. Le rel\u00e2chement nous compromet. Les grands rires d&rsquo;Hedwig nous font rire\u00a0; ses soupirs nous font soupirer. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, peut-\u00eatre que l&rsquo;actrice et le personnage ne peuvent \u00eatre d&rsquo;abord que cela\u00a0: des \u00eatres attachants. Mais peu \u00e0 peu s&rsquo;approfondit l&rsquo;attachement. Sans jamais alourdir, mais par touches minutieuses de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9s. Les coquetteries, sans qu&rsquo;on s&rsquo;en rende compte soi-m\u00eame, ne jouent plus en notre surface. Elles se d\u00e9posent plus en bas de nous-m\u00eames. Comme une pile de feuille blanches qui finit par atteindre le ciel.<\/p>\n\n\n<p>D&rsquo;ailleurs\u00a0: le lit ne s&rsquo;est-il pas dr\u00f4lement rapproch\u00e9\u00a0? Et qu&rsquo;a-t-elle cette Hedwig, droit devant nous d\u00e9sormais, \u00e0 nous donner rendez-vous ainsi sous les larges lucarnes de ses yeux\u00a0? Na\u00efs a ce pouvoir singulier, et qui se joue dans cette mani\u00e8re qu&rsquo;elle a de toujours regarder plus loin que ce qu&rsquo;elle peut raisonnablement voir\u00a0: elle nous fixe, et tr\u00e8s singuli\u00e8rement, sous son regard, je suis \u00e9carquill\u00e9.<\/p>\n\n\n<p>Il aurait fallu pr\u00e9voir \u2013 il y a certaines gardes qu&rsquo;il ne faut jamais baisser. Avec quelle simplicit\u00e9 Hedwig s&rsquo;est assise sur le pauvre lit de mon \u00eatre. Hedwig, inquisitrice et superficielle. C&rsquo;est \u00e9vident\u00a0: je suis l&rsquo;acteur d&rsquo;un drame que je n&rsquo;avais pas suspect\u00e9. Et la jeune femme a d\u00e9sormais des droits sur moi.<\/p>\n\n\n<p>Le spectateur est fr\u00e8re \u2013 mais c&rsquo;est une t\u00e2che plus difficile que \u00e7a en a l&rsquo;air. Hedwig nous connait bien \u2013 et forc\u00e9ment mieux que nous-m\u00eames. Elle nous humilie tendrement, c&rsquo;est sa mani\u00e8re \u00e0 elle de nous pr\u00eater une valeur. Elle nous r\u00e9v\u00e8le le r\u00f4le que l&rsquo;on aura \u00e0 jouer\u00a0: partir. Le fr\u00e8re \u2013 le spectateur \u2013 sera pour toujours\u00a0: celui qui doit s&rsquo;en aller. Celui qui a refus\u00e9, peut-\u00eatre, qu&rsquo;on le fixe quelque part, dans quelque amour que ce soit. Mais ce qui, du c\u00f4t\u00e9 du fr\u00e8re, a s\u00fbrement ses vis\u00e9es, nous devons l&rsquo;assumer, nous autres spectateurs, dans une plus totale absurdit\u00e9. Nous voil\u00e0 plac\u00e9s devant la pure responsabilit\u00e9 de sortir.<\/p>\n\n\n<p>Et il aura fallu que, par-del\u00e0 notre volont\u00e9, on nous engage dans cette voie-l\u00e0 du d\u00e9part pour que cruellement l&rsquo;on \u00e9prouve comme on se sent \u00e0 l&rsquo;inverse d&rsquo;un fr\u00e8re prodigue.<\/p>\n\n\n<p>Elle \u00e9tait donc plus qu&rsquo;attachante notre jeune s\u0153ur improvis\u00e9e. C&rsquo;est par un arrachement qu&rsquo;on veut nous faire comprendre comme nous lui appartenons d\u00e9sormais. Nous autres \u2013 le second enfant Tanner \u2013 que la Sc\u00e8ne compte parmi ses familiers.<\/p>\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir pleur\u00e9, Hedwig reste assise.<\/p>\n\n\n<p>En elle, nous avons d&rsquo;abord rencontr\u00e9 une femme grave, et noble m\u00eame dans sa modestie. C&rsquo;est une enfant que nous devons quitter.<\/p>\n\n\n<p>Pour moi, quitter finalement la salle \u2013 certes en dernier \u2013 n&rsquo;a que pr\u00e9cis\u00e9 le sentiment que je ne serais pas capable d&rsquo;en sortir. Au dehors, d&rsquo;ailleurs, j&rsquo;ai vite regagn\u00e9 une chaise pour m&rsquo;assoir\u00a0: retrouvant cette posture \u00e0 laquelle j&rsquo;avais bien senti que le spectacle me condamnait \u2013 \u00eatre celui sur le d\u00e9part mais qui reste, celui qui reste mais qui doit partir.<\/p>\n\n\n<p>La premi\u00e8re chose que j&rsquo;ai r\u00e9alis\u00e9e, c&rsquo;est qu&rsquo;un grand D\u00e9part, d&rsquo;abord, ne nous d\u00e9loge pas, il nous fige. Et cette posture dans laquelle j&rsquo;\u00e9tais fig\u00e9 devait faire mal \u00e0 voir tant il m&rsquo;a sembl\u00e9 \u00eatre assis sur mon vide. La t\u00eate baiss\u00e9e au milieu de tous les gens qui parlaient \u2013 les deux coudes sur les genoux, une main sur le visage \u2013 le pouce qui remonte la tempe, et l&rsquo;index d\u00e9pli\u00e9 tout du long des arcades \u2013 je mets la main ainsi, il me semble, pour faire comme un qui r\u00e9fl\u00e9chit, mais je tremble. Et de faire semblant de r\u00e9fl\u00e9chir en regardant le sol, j&rsquo;ai ferm\u00e9 les yeux et j&rsquo;ai pleur\u00e9 davantage.<\/p>\n\n\n<p>Ce spectacle m&rsquo;a fait conna\u00eetre un sentiment que je ne savais pas m\u00eame qu&rsquo;il existait \u2013 mais c&rsquo;est plut\u00f4t\u00a0: qui avant lui n&rsquo;existait pas. La honte qu&rsquo;il y a \u00e0 sortir d&rsquo;une salle de th\u00e9\u00e2tre. La honte qu&rsquo;on devrait avoir \u00e0 sortir d&rsquo;un drame. \u00c0 quitter cette s\u0153ur, ce qui sera forc\u00e9ment\u00a0: l&rsquo;achever, l&rsquo;enfoncer dans ce purgatoire o\u00f9 Hedwig ne sera plus l\u00e0 pour Na\u00efs, et Na\u00efs plus l\u00e0 pour Tanner.<\/p>\n\n\n<p>Mais je suis s\u00fbrement trop sentimental. Et c&rsquo;est peut-\u00eatre en de\u00e7\u00e0 de la honte qu&rsquo;on nous m\u00e8ne \u2013 car l&rsquo;enfant Hedwig n&rsquo;a pas le dramatisme des d\u00e9parts. Douillettement, elle reste recroquevill\u00e9e dans sa pudeur. Et nous autres, on nous conduit dans les hangars poreux de la g\u00eane\u00a0: le spectateur est g\u00eanant quand il retarde trop le moment du d\u00e9part.<\/p>\n\n\n<p>Car nous le savons bien au fond\u00a0: ce n&rsquo;est que Na\u00efs devant nous, et elle a naturellement froid aux pieds. Alors c&rsquo;est g\u00eanant \u00e0 la fin de rester l\u00e0. C&rsquo;est g\u00eanant de trop y croire.<\/p>\n\n\n<p>Voyons\u00a0:<\/p>\n\n\n<p>ce n&rsquo;est pas toi le fr\u00e8re\u00a0;<\/p>\n\n\n<p>cette histoire n&rsquo;est point ton histoire\u00a0;<\/p>\n\n\n<p>tu n&rsquo;as pas pr\u00e9vu pour maintenant ton d\u00e9part\u00a0;<\/p>\n\n\n<p>tu es prodigieusement fid\u00e8le\u00a0;<\/p>\n\n\n<p>du moins, tu voudras l&rsquo;\u00eatre \u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n<p>Alors sors tout de m\u00eame, cesse de reluquer honteusement tes propres pieds, et ne t&rsquo;avise pas maintenant de pleurer.<\/p>\n\n\n<p>Derri\u00e8re moi, Malte a ferm\u00e9 les grandes portes noires. Et \u00e0 la fin du matin d&rsquo;Hedwig, je retrouve ce geste que le spectacle avait invent\u00e9 pour finir la longue tirade de sa nuit \u2013 par deux fois\u00a0: engloutir.<\/p>\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n\n\n<p>Mayeul Victor Pujebet<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Mayeul Victor Pujebet \u2013 Une mise en sc\u00e8ne de Malte SchwindAvec Na\u00efs DesilesDes lumi\u00e8res de Iris Julienne \u2013 Mais qu&rsquo;est-ce que ce spectacle a fait de moi\u00a0? J&rsquo;ai cru vivre quelque chose mais c&rsquo;est tout \u00e0 fait autre chose qui m&rsquo;arrivait. Spectateurs, comme nous sommes fragiles\u00a0! La sc\u00e8ne est l\u00e0 pour nous servir \u2013 elle a besoin de nous \u2013 et elle nous tient au m\u00eame moment \u00e0 sa merci. \u00c0 la fin, me voil\u00e0 pris. 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