


{"id":4911,"date":"2021-12-11T15:30:32","date_gmt":"2021-12-11T14:30:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=4911"},"modified":"2021-12-11T15:30:32","modified_gmt":"2021-12-11T14:30:32","slug":"boule-a-neige-de-m-el-khatib-et-p-boucheron-theatre-portatif-des-mondes-interieurs","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/boule-a-neige-de-m-el-khatib-et-p-boucheron-theatre-portatif-des-mondes-interieurs\/","title":{"rendered":"Boule \u00e0 neige, de M. El Khatib et P. Boucheron | Th\u00e9\u00e2tre portatif des mondes int\u00e9rieurs"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Par <a href=\"https:\/\/www.arnaudmaisetti.net\/spip\/spip.php?article2733\">Arnaud Ma\u00efsetti<\/a><\/p>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><small><a href=\"https:\/\/zirlib.fr\/projet.php?project=16\"><em>Boule \u00e0 neige<\/em><\/a>,<br \/>\u2014&nbsp;Conception, texte et r\u00e9alisation, Mohamed El Khatib et Patrick Boucheron<br \/>\u2014&nbsp;Sc\u00e9nographie, Fred Hock\u00e9 \/ Image, Zacharie Dutertre<br \/>\u2014&nbsp;Collaboration artistique, Vassia Chavaroche \/ Production Collectif Zirlib<\/small><\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n<p><strong>Sommes-nous les gardiens de ce monde, ou est-ce lui qui nous garde\u00a0? Cette question, pos\u00e9e, d\u00e9pos\u00e9e plut\u00f4t, et d\u00e9licatement, au milieu du spectacle \u2013 et comme\u00a0<em>en passant<\/em>\u00a0\u2013 pourrait nommer autant que l\u2019\u00e9nigme qui l\u2019inqui\u00e8te, la joie aussi de cette travers\u00e9e. De quoi sommes-nous \u00e0 l\u2019abri et \u00e0 quoi nous exposons-nous\u00a0? Un peu plus d\u2019une heure, autour de la sc\u00e8ne circulaire qui rejoue le Globe, mais depuis son dedans\u00a0: ce n\u2019est pas une conf\u00e9rence, pas une sc\u00e8ne documentaire, ni une performance\u00a0: tout cela \u00e0 la fois et davantage. C\u2019est que cette r\u00e9flexion joyeuse sur l\u2019Histoire, ce qu\u2019elle peut et ce qu\u2019elle fait, se donne aussi avec les armes du th\u00e9\u00e2tre, celle de la parole donn\u00e9e, et tenue, du geste arrach\u00e9 au pr\u00e9sent, de l\u2019\u00e9coute des vivants et de l\u2019adresse aux morts. Une heure, un peu plus, o\u00f9, dans l\u2019objet le plus minuscule, engouffrer le tout du monde et de ses exp\u00e9riences\u00a0: o\u00f9, dans ce que l\u2019on peut tenir pour insignifiant s\u2019\u00e9labore patiemment, \u00e0 hauteur d\u2019hommes, une ronde historique de ce que nous sommes et de nos devenirs.<\/strong><\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n<p><strong><em>Th\u00e9\u00e2tre anatomique&nbsp;: de l\u2019infiniment petit<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n<p>Pens\u00e9, r\u00eav\u00e9, \u00e9crit il y a plus d\u2019un an maintenant par le metteur en sc\u00e8ne et dramaturge Mohamed El Khatib et l\u2019historien Patrick Boucheron,&nbsp;<em>Boule \u00e0 neige<\/em>&nbsp;a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 \u00e0 la veille du Deuxi\u00e8me Confinement. Le lendemain, il fallait tout ranger. Le monde se retrouvait sous cloche. Aujourd\u2019hui, repris, on le regarde de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de cela, alors que de nouveau tout menace. Les \u00e9chos \u00e0 l\u2019enfermement, \u00e0 ce qu\u2019on prot\u00e8ge au prix de l\u2019asphyxie, \u00e0 ce qu\u2019on abrite de soi de plus pr\u00e9cieux au risque de l\u2019aveuglement du dehors&nbsp;: tout cela joue, terriblement, dans l\u2019image miroir que le spectacle tend. Qu\u2019est-ce \u00e0 dire&nbsp;?<\/p>\n\n\n<p>Sur le plateau, une sc\u00e8ne et au c\u0153ur d\u2019elle, une autre&nbsp;: jeu de reprise et de circularit\u00e9 vertigineuse et \u00e9vidente \u2014 \u00e0 la circularit\u00e9 des gradins r\u00e9pond un autre cercle, au dedans&nbsp;: sur les tables qui entourent un centre vide sont pos\u00e9s des centaines de boules \u00e0 neige, objets d\u2019enfance, souvenirs que les touristes emportent comme une proie de l\u2019ailleurs qu\u2019ils apporteront chez eux, en miniature. Objets d\u00e9risoires et f\u00e9tiches de passionn\u00e9s&nbsp;: au seuil du spectacle, sur les \u00e9crans, parole est donn\u00e9e aux collectionneurs, qui rassemblent chacun plusieurs milliers de ces boules neigeuses. Pourquoi&nbsp;? Il n\u2019y a pas de r\u00e9ponse. Quand il y en a, elles achoppent sur une simplification moralisatrice ou m\u00e9prisante. La folie&nbsp;? Le go\u00fbt du kitsch&nbsp;? D\u2019embl\u00e9e, observer cet objet issu de la culture populaire permet de voir cette op\u00e9ration par quoi une culture dominante jauge (et exclut) une autre. Vieille histoire, aussi vieille que l\u2019histoire de l\u2019art&nbsp;: aussi puissante que l\u2019Histoire. Et justement, nous y sommes.<\/p>\n\n\n<p>C\u2019est qu\u2019on devine, derri\u00e8re ces r\u00e9cits de collectionneurs, bien davantage qu\u2019une histoire de capitalisation, d\u2019accumulation de&nbsp;<em>richesses<\/em>, on per\u00e7oit plut\u00f4t un jeu avec l\u2019angoisse de la perte, le d\u00e9sir moins de poss\u00e9der que de contempler ce qu\u2019on a perdu. L\u2019enfance, le pass\u00e9, son propre devenir \u2014 pour chacun, l\u2019inqui\u00e9tude formul\u00e9e, terrible et sans r\u00e9ponse&nbsp;: \u00e0 qui l\u00e9guer ces milliers de boules \u00e0 neige&nbsp;?<\/p>\n\n\n<p>Cela commence ainsi, dans cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 inqui\u00e8te, cette m\u00e9lancolie qu\u2019on croirait insignifiante. Le plateau se r\u00e9v\u00e8le, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des deux auteurs du spectacle, comme un cabinet de curiosit\u00e9s autant que comme un amphith\u00e9\u00e2tre d\u2019anatomie. Ce qu\u2019on va autopsier&nbsp;? Les boules \u00e0 neige ou leur histoire, l\u2019histoire de cette histoire-l\u00e0. La circularit\u00e9 de la sc\u00e9nographie joue avec l\u2019image de cette sph\u00e8re&nbsp;: cerne et prot\u00e8ge&nbsp;; nous s\u00e9pare de l\u2019espace du jeu et nous relie \u00e0 lui.<\/p>\n\n\n<p>Le regard sera donc plong\u00e9 dans ce dedans, dans ce trou qui est aussi un plein&nbsp;: une boule \u00e0 neige, o\u00f9 la paroi de verre est le th\u00e9\u00e2tre lui-m\u00eame. Alors on pressent que l\u2019objet du spectacle, la boule \u00e0 neige, est un pur jeu d\u2019optique&nbsp;: un travail du regard o\u00f9 ce qu\u2019on voit dans la boule \u00e0 neige est ce que la boule \u00e0 neige voit de nous. Un monde en petit&nbsp;; le monde enferm\u00e9 dans le dedans qui permet qu\u2019on le tienne \u00e0 distance, depuis le dehors. En cette vie, nous sommes plong\u00e9s&nbsp;<em>dans<\/em>&nbsp;le monde, incapable donc de le voir, confondus en lui. La boule \u00e0 neige&nbsp;: cette ruse par laquelle on se ressaisirait de ce dehors transform\u00e9 en dedans.<\/p>\n\n\n<p>Dans ce jeu d\u2019\u00e9chelle, du petit au grand, et du dehors au dedans, on n\u2019est pas dupe du d\u00e9risoire&nbsp;: c\u2019est m\u00eame cette insignifiance qui rend le jeu essentiel, puisqu\u2019on sait qu\u2019en dernier ressort, on n\u2019aura face \u00e0 soi qu\u2019une reproduction approximative de cette r\u00e9alit\u00e9&nbsp;: une fiction qui joue sur sa croyance. Mais croyance qui permet qu\u2019on se joue d\u2019elle, aussi.<\/p>\n\n\n<p>Ce soir-l\u00e0, au Bois de l\u2019Aune d\u2019Aix-en-Provence, les lumi\u00e8res connaissaient quelques rat\u00e9s&nbsp;; les vid\u00e9os s\u2019enclenchaient dans l\u2019al\u00e9atoire&nbsp;; les sons se perdaient, l\u2019\u00e9quilibre&nbsp;<em>technique<\/em>&nbsp;avait peine \u00e0 se trouver. Un temps, on se demandera si cela ne faisait pas partie du spectacle lui-m\u00eame&nbsp;: mais non. Seulement, cette fragilit\u00e9 dans la fabrique du temps disait avec justesse ce qui allait avoir lieu, malgr\u00e9 tout, malgr\u00e9 les caprices de la machine, malgr\u00e9 la m\u00e9chancet\u00e9 du soir.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/arnaudmaisetti.net\/spip\/IMG\/jpg\/medias_banner_image_049dac647ebbf1eb6f64b1d6a07e5cf2.jpg?1639231820\" alt=\"\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong><em>R\u00e9sister \u00e0 la hantise des origines<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n<p>C\u2019est avec cela que jouera le spectacle&nbsp;: l\u2019esprit de s\u00e9rieux appliqu\u00e9 sur un objet qui ne l\u2019est pas \u2014 et inversement&nbsp;: une dr\u00f4lerie cavali\u00e8re dans le propos port\u00e9 sur ce qui est le plus consid\u00e9rable. Par exemple, l\u2019\u00e9vocation d\u2019une controverse juridique autour de la fabrication d\u2019une boule \u00e0 neige, qui s\u2019est jug\u00e9 \u00e0 Nuremberg \u2014 (c\u2019est \u00ab&nbsp;l\u2019autre proc\u00e8s de Nuremberg&nbsp;\u00bb). La Grande Histoire s\u2019engouffre soudain, par effraction, dans la minuscule&nbsp;: on ne s\u2019\u00e9teindra pas ainsi, plus tard, quand \u00e0 la neige qui tombe lentement dans la sph\u00e8re r\u00e9pondra l\u2019image des cendres m\u00eames de nos morts.<\/p>\n\n\n<p>Pour l\u2019heure, le spectacle ouvert sur la parole des collectionneurs est repris par les auteurs\/acteurs. Le metteur en sc\u00e8ne donne la parole \u00e0 l\u2019historien, et voudrait l\u2019assigner \u00e0 son r\u00f4le&nbsp;: l\u2019interroge ainsi, au titre d\u2019historien, sur l\u2019origine de la boule neigeuse. Et bien s\u00fbr, l\u2019historien, feignant de jouer son r\u00f4le, \u00e9chappe \u00e0 l\u2019assignation. \u00c9voquant Marc Bloch, Patrick Boucheron appelle \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 la hantise des origines. Car confondre histoire et r\u00e9cit des origines pourrait entra\u00eener irr\u00e9m\u00e9diablement vers le pire, on le sait, dans une qu\u00eate du pur qui \u00e9chappe de toute mani\u00e8re toujours \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, retombe in\u00e9vitablement sur une construction rejouant les dominations. Il n\u2019y a pas d\u2019origine&nbsp;: plus on la cherche, mieux elle se d\u00e9robe. La premi\u00e8re boule \u00e0 neige existerait-t-elle qu\u2019elle ne poss\u00e8derait aucune v\u00e9rit\u00e9 d\u2019elle-m\u00eame ou des autres. Et derri\u00e8re la Boule \u00e0 Neige Z\u00e9ro se dessine ainsi tous ces mythes des origines depuis celle de Rome au moins \u2014 si l\u2019<em>origo<\/em>&nbsp;est fondateur, c\u2019est en tant que fiction, r\u00e9cit qui se raconte&nbsp;: au sens strict, histoire.<\/p>\n\n\n<p>Oui, \u00e0 mesure qu\u2019on recule dans le temps, on avance dans la connaissance de soi parce qu\u2019en ouvrant le champ des origines, on trouve celui des devenirs par les histoires qu\u2019on se donne, qu\u2019on s\u2019\u00e9change pour faire durer le temps.<\/p>\n\n\n<p>Et le spectacle d\u2019amorcer sa d\u00e9rive sans jamais perdre de vue son objet (la boule \u00e0 neige) ni son sujet (l\u2019histoire qu\u2019elle renferme et rend possible). L\u2019historiographie de ce pass\u00e9, depuis l\u2019infime, d\u00e9ploie en grand les horizons historiques&nbsp;: ainsi nous racontera-t-on une histoire tout autant que la mani\u00e8re dont l\u2019histoire se raconte et nous parvient \u2014 dans ses aspects industriels, pour la conqu\u00eate du march\u00e9 de la boule \u00e0 neige, ou commerciaux, dans la guerre franco-allemande qui se livrent au cours du XXe&nbsp;si\u00e8cle, th\u00e9\u00e2tre d\u2019autres affrontements plus mortels&nbsp;; ou ses enjeux politiques quand est \u00e9voqu\u00e9, au pr\u00e9texte d\u2019une boule \u00e0 neige comm\u00e9morative, l\u2019attentat de Lockerby&nbsp;; voire en ses consid\u00e9rations g\u00e9ostrat\u00e9giques (les eaux pollu\u00e9es du port de Hong-kong dans les boules \u00e0 neige import\u00e9es\u2026) \u2014 et tout cela sans pesanteur, au rythme de l\u2019\u00e9change, du rebond, de la pens\u00e9e vivace quand elle s\u2019affronte au grand tout par le d\u00e9tail.<\/p>\n\n\n<p>Ainsi le spectacle navigue \u00e0 vue, suivant son erre, vers le grand large. De la chronique glorieuse des inventeurs au r\u00e9cit laborieux des affrontements industriels, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019histoire de la repr\u00e9sentation du monde vers le devenir hypoth\u00e9tique de nos souvenirs. Car que diront les historiens du futur quand il ne restera de notre civilisation que quelques boules \u00e0 neige \u00e9parses&nbsp;? C\u2019est ce moment de fiction dr\u00f4le et puissante o\u00f9 les deux auteurs interrogent les boules \u00e0 neige comme s\u2019ils ignoraient notre pass\u00e9, depuis un futur oublieux de notre pr\u00e9sent&nbsp;: Jeanne d\u2019Arc&nbsp;? Une amazone qu\u2019on dirait Femen peut-\u00eatre&nbsp;; la Statue de la Libert\u00e9&nbsp;? Une insondable repr\u00e9sentation d\u2019une pr\u00eatresse au culte perdu, sans doute.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/arnaudmaisetti.net\/spip\/IMG\/jpg\/medias_banner_image_66b0732afac88e3fd4abfad2af10b313.jpg?1639231820\" alt=\"\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<p><strong><em>Theatrum Mundi et Mondes du th\u00e9\u00e2tre<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n<p>Dans le jeu trouble entre les pass\u00e9s et les devenirs, entre le minuscule et le grand, entre le r\u00e9cit, la fiction et l\u2019Histoire, c\u2019est tout le th\u00e9\u00e2tre qui se met d\u00e8s lors en retour \u00e0 s\u2019interroger lui-m\u00eame, sur ses moyens et ses forces, ses fragilit\u00e9s. Car c\u2019est avec inqui\u00e9tude que la sc\u00e8ne s\u2019empare d\u2019elle-m\u00eame, dans l\u2019hostilit\u00e9 et la tendresse. C\u2019est que la boule \u00e0 neige s\u2019offre en miroir du th\u00e9\u00e2tre&nbsp;: d\u00e9risoire, et essentiel, indispensable, mais pas&nbsp;<em>n\u00e9cessaire<\/em>, selon les mots de l\u2019industrie culturelle de notre \u00e9poque. \u00c0 quoi sert une boule \u00e0 neige, au juste&nbsp;? \u00c0 se souvenir&nbsp;? Ou \u00e0 \u00eatre contempl\u00e9e&nbsp;? Peut-\u00eatre ne sert-elle qu\u2019\u00e0 son propre geste de la retourner qui l\u2019accomplit et l\u2019abolit en m\u00eame. \u00ab&nbsp;Une boule \u00e0 neige, sans le geste, \u00e7a n\u2019est pas la boule \u00e0 neige&nbsp;\u00bb, dira un collectionneur. Et c\u2019est d\u00e9j\u00e0, toute une d\u00e9finition du th\u00e9\u00e2tre, minuscule et immense. Le th\u00e9\u00e2tre n\u2019existe que si on l\u2019active, et il faut, comme la boule \u00e0 neige, le renverser pour qu\u2019il prenne vie contre la vie elle-m\u00eame. Monde en miniature, dedans coup\u00e9 du dehors par quoi on le voit, d\u00e9cor ridicule et grandiose du tout de la vie enferm\u00e9 dans un espace r\u00e9duit, le th\u00e9\u00e2tre partage avec la boule \u00e0 neige la gr\u00e2ce d\u00e9risoire \u00ab&nbsp;de n\u2019avoir rien pour lui&nbsp;\u00bb&nbsp;: d\u2019\u00eatre en lui-m\u00eame son propre tout en tant qu\u2019il d\u00e9signe autre chose.<\/p>\n\n\n<p>Au c\u0153ur du spectacle, Mohamed El Khatib rappelle l\u2019origine (perdue) du projet&nbsp;: raconter une histoire populaire de l\u2019art \u00e0 la Renaissance \u2014 s\u2019il en reste des&nbsp;<em>traces<\/em>, c\u2019est peut-\u00eatre dans ce souci d\u2019interroger l\u2019art comme l\u2019histoire des rapports de domination par le go\u00fbt des \u00e9lites, la boule \u00e0 neige \u00e9tant ce paroxysme de&nbsp;<em>mauvais<\/em>&nbsp;go\u00fbt attaqu\u00e9 par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui pr\u00e9tendent d\u00e9fendre les classes populaires tout en m\u00e9prisant leur culture. C\u2019est dans un pr\u00e9c\u00e9dent spectacle,&nbsp;<em>STADIUM<\/em>, par la rencontre d\u2019Yvette, supportrice du RC Lens et collectionneuse de ces boules \u00e0 neige qu\u2019\u00e9tait n\u00e9 ce d\u00e9sir&nbsp;: ainsi se dit \u00ab&nbsp;l\u2019arch\u00e9ologie de la tendresse&nbsp;\u00bb envers Yvette, la classe populaire, le th\u00e9\u00e2tre tenu dans l\u2019hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un th\u00e9\u00e2tre souvent con\u00e7u comme haut lieu du bon go\u00fbt, autant dire espace d\u2019exclusion.<\/p>\n\n\n<p>C\u2019est dans cette tendresse qu\u2019est tram\u00e9e l\u2019\u00e9criture du spectacle \u2014 tendresse envers Yvette et les siens, par exemple Martine, cette seconde m\u00e8re de l\u2019auteur, la confidente. \u00c0 sa mort, la famille propose au metteur en sc\u00e8ne de venir chez elle glaner des souvenirs&nbsp;; tandis qu\u2019il commence \u00e0 piocher dans sa riche biblioth\u00e8que, on lui propose plut\u00f4t d\u2019emporter avec lui les boules \u00e0 neige&nbsp;: \u00ab&nbsp;personne n\u2019en veut&nbsp;\u00bb. Th\u00e9\u00e2tre qui se fonde sur ce \u00ab&nbsp;reste&nbsp;\u00bb m\u00e9pris\u00e9, th\u00e9\u00e2tre de restes, du peu, du laiss\u00e9 pour compte, d\u2019autant plus pr\u00e9cieux que c\u2019est aussi finalement dans ce qui reste que s\u2019abrite ce qui importe des vies minuscules. De l\u00e0 s\u2019esquissent, dans cette fin du spectacle, les lignes de fuite qui entra\u00eenent les boules \u00e0 neige, \u00e0 rebours du r\u00e9cit des origines, vers celui des finitudes et de ce qui reste apr\u00e8s la fin&nbsp;: le deuil. Quand on meurt, les notaires liquident tout, sauf ce qui est plac\u00e9 sur les rebords des chemin\u00e9es, bibelots, riens inestimables non par la hauteur du prix, mais par son insignifiance. C\u2019est cela que Mohamed El Khatib emporte&nbsp;; cela dont Patrick Boucheron fait l\u2019histoire&nbsp;: ce peu qui vaut par le lien qui nous lie \u00e0 lui, non par sa valeur propre. D\u00e8s lors, on voit tout autre chose. La neige qui tombe, lentement, au-dedans des boules \u00e0 neige, t\u00e9moigne d\u2019un&nbsp;<em>memento mori<\/em>&nbsp;o\u00f9 ce qui s\u2019effondre est plus que l\u2019enfance. La neige semble des cendres \u00e0 qui la regarde de ce c\u00f4t\u00e9 de la vie quand la mort est \u00e0 venir. Keith Richards disait que c\u2019\u00e9tait ce qu\u2019il avait snif\u00e9 de plus \u00e9trange&nbsp;: les cendres de son p\u00e8re. Certains de ces collectionneurs disent leur r\u00eave&nbsp;: que leur cercueil soit une boule \u00e0 neige. O\u00f9 leurs cendres voltigeront dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9&nbsp;[<a href=\"http:\/\/arnaudmaisetti.net\/spip\/spip.php?article2733&amp;var_mode=calcul#nb1\">1<\/a>]<\/p>\n\n\n<p>Ce qu\u2019on avait pris pour des joies inoffensives d\u2019adultes rest\u00e9s en enfance deviennent de v\u00e9ritables autels portatifs que de son vivant on tiendrait dans la main pour contempler son propre devenir poussi\u00e8re, neige, vide dans le d\u00e9cor du monde.<\/p>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"657\" height=\"800\" src=\"http:\/\/arnaudmaisetti.net\/spip\/IMG\/png\/capture_d_e_cran_2021-12-11_a_15.05.28.png?1639231879\" alt=\"\"><br \/><\/p>\n\n\n<p><strong><em>\u00c9l\u00e9gies<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n<p>Quelle serait la boule manquante&nbsp;? C\u2019est la derni\u00e8re question, celle qui&nbsp;<em>reste<\/em>, en suspens, celle que poursuivent tous les collectionneurs et qu\u2019ils n\u2019auront jamais. La premi\u00e8re&nbsp;cr\u00e9\u00e9e&nbsp;? Il y en a tant, de ces premi\u00e8res boules qui sont comme autant de reliques de la Sainte Croix \u00e9parpill\u00e9es par centaines. Non, pas la premi\u00e8re&nbsp;: au contraire, la derni\u00e8re. Mohamed El Khatib raconte que sa m\u00e8re, tr\u00e8s affaiblie \u00e0 la fin de sa vie, ne pouvait se rendre \u00e0 la Mecque accomplir le dernier des piliers de l\u2019Islam&nbsp;: faire les sept rondes autour de la Kaaba. Il chercha longtemps sans la trouver cette derni\u00e8re boule, jusqu\u2019\u00e0 en d\u00e9nicher une, approchant&nbsp;: sorte de cube qui n\u2019avait rien d\u2019une boule \u00e0 neige, sauf qu\u2019elle abritait cette reproduction en miniature du lieu sacr\u00e9. C\u2019est dans le geste de la m\u00e8re que refait le fils que s\u2019ach\u00e8ve le spectacle&nbsp;: faire le tour de l\u2019objet, sept fois, avec le doigt seulement, comme une fa\u00e7on&nbsp;<em>minuscule<\/em>&nbsp;de r\u00e9aliser ce qui est le plus sacr\u00e9 \u2014 comme une mani\u00e8re de rejouer le th\u00e9\u00e2tre et la boule \u00e0 neige ensemble, ces rapports d\u2019\u00e9chelle, cette saisie de l\u2019infime port\u00e9 vers l\u2019infiniment grand, cette tendresse capable de conjurer la douleur et la perte en la rejouant.<\/p>\n\n\n<p>Gardiens du monde enclos dans quelques sph\u00e8res, nous sommes aussi enclos en lui&nbsp;; nous nous entourons tous de ces boules \u00e0 neige capables de rev\u00eatir mille formes, qui ne sont parfois pas des boules \u00e0 neige, mais poss\u00e8dent ce m\u00eame pouvoir de \u00ab&nbsp;conjuration contre la m\u00e9chancet\u00e9 du monde&nbsp;\u00bb, et nous permettent de nous affronter au d\u00e9sastre sur lequel nous allons&nbsp;: talisman, f\u00e9tiches, objets de rien qui donnent \u00e0 voir les mondes qui nous habitent \u2014 autant de mondes&nbsp;<em>autres<\/em>&nbsp;capables de donner le change \u00e0 la laideur de celui qui pr\u00e9tend r\u00e9genter la r\u00e9alit\u00e9 lev\u00e9e autour de nous, hostile&nbsp;; objets minuscules qui donnent le d\u00e9sir et le manque. \u00ab&nbsp;Or du temps&nbsp;\u00bb, disait Breton, qui s\u2019\u00e9tait entour\u00e9 lui aussi de ces restes glan\u00e9s dans l\u2019\u00e9pars \u2014 comme Walter Benjamin, autre collectionneur de boules \u00e0 neige, autre glaneur de l\u2019infime dans quoi il cherchait les traces des signes, l\u2019aura dissip\u00e9 des choses.<\/p>\n\n\n<p>Un peu avant la fin, une boule avec \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9e au passage, comme par m\u00e9garde (une seconde, on croira m\u00eame que c\u2019\u00e9tait un accident du spectacle&nbsp;: jeu du th\u00e9\u00e2tre contre lui-m\u00eame, jeu avec la croyance et l\u2019illusion que le th\u00e9\u00e2tre pourrait \u00eatre renvers\u00e9 par la vie) \u2014 fracass\u00e9e sur le sol, la boule gisait \u00e9clat\u00e9e, r\u00e9pandue, vers bris\u00e9, perdue \u00e0 jamais. Et toute la fin de spectacle se jouera donc sur ces d\u00e9bris de rien&nbsp;; on entendra alors crisser sous le pas ce qui a \u00e9t\u00e9 perdu et qui se prolonge dans le bruit imperceptible de la catastrophe.<\/p>\n\n\n<p>Patrick Boucheron, au d\u00e9but du spectacle, nous l\u2019avait dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous marchons dans les ruines de notre avenir&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">https:\/\/player.vimeo.com\/video\/418826253?h=8a419a3111<\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Arnaud Ma\u00efsetti Boule \u00e0 neige,\u2014&nbsp;Conception, texte et r\u00e9alisation, Mohamed El Khatib et Patrick Boucheron\u2014&nbsp;Sc\u00e9nographie, Fred Hock\u00e9 \/ Image, Zacharie Dutertre\u2014&nbsp;Collaboration artistique, Vassia Chavaroche \/ Production Collectif Zirlib Sommes-nous les gardiens de ce monde, ou est-ce lui qui nous garde\u00a0? Cette question, pos\u00e9e, d\u00e9pos\u00e9e plut\u00f4t, et d\u00e9licatement, au milieu du spectacle \u2013 et comme\u00a0en passant\u00a0\u2013 pourrait nommer autant que l\u2019\u00e9nigme qui l\u2019inqui\u00e8te, la joie aussi de cette travers\u00e9e. De quoi sommes-nous \u00e0 l\u2019abri et \u00e0 quoi nous exposons-nous\u00a0? Un peu<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":4912,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-4911","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/4911","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4912"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4911"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=4911"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}