


{"id":506,"date":"2014-07-16T17:34:00","date_gmt":"2014-07-16T15:34:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=506"},"modified":"2014-07-16T17:34:00","modified_gmt":"2014-07-16T15:34:00","slug":"ose-lhyperion-de-malis-les-voix-de-lencre","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/ose-lhyperion-de-malis-les-voix-de-lencre\/","title":{"rendered":"Os\u00e9 l\u2019Hyp\u00e9rion de Malis : Les voix de l\u2019encre"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\" style=\"text-align: center;\"><i><a href=\"http:\/\/www.festival-avignon.com\/fr\/spectacles\/2014\/hyperion\">Hyp\u00e9rion<\/a><\/i>, d&rsquo;apr\u00e8s Friedrich H\u00f6lderlin, mise en sc\u00e8ne <a href=\"http:\/\/www.festival-avignon.com\/fr\/artiste\/2014\/marie-jose-malis\">Marie-Jos\u00e9 Malis<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-502\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/hyperion.jpg\" alt=\"hyperion.jpg\" width=\"920\" height=\"613\" align=\"center\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p><em> <strong>Quelque part au festival d\u2019Avignon, il y a Marie-Jos\u00e9 Malis et son Hyp\u00e9rion. Une pi\u00e8ce ou un chant qui rel\u00e8ve d\u2019une lecture que l\u2019on fait pas \u00e0 pas et dont on aimerait qu\u2019elle parvienne \u00e0 l\u2019oreille int\u00e9rieure des estivaliers. Salle Benoit XII, rue des Teinturiers, une exigence rare donne \u00e0 entendre Hyperion. Une \u201clecture-\u00e9criture\u201d de Malis, comme l\u2019aurait \u00e9crit Meschonnic, o\u00f9 la sc\u00e8ne : agora d\u2019un peuple mineur que sont les com\u00e9diens, s\u2019attache \u00e0 faire r\u00e9sonner l\u2019entrem\u00ealement des voix c\u00e9lestes et terriennes. L\u00e0 o\u00f9 \u201cla raison pure\u201d, dit H\u00f6lderlin, n\u2019est rien sans le pneuma de l\u2019esprit po\u00e9tique. L\u00e0, dis-je, o\u00f9 un simple regard jet\u00e9 \u00e0 l\u2019amour parfait provoque la plus totale d\u00e9sesp\u00e9rance, celle de Diotima, celle d\u2019Hyp\u00e9rion\u2026 l\u2019ermite de Gr\u00e8ce qui ne peut y \u00e9chapper.<\/strong> <\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-503\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/hyperion2.jpg\" alt=\"hyperion2.jpg\" width=\"700\" height=\"394\" align=\"center\" \/><br \/>\n<em>De la critique\u2026 Du critique<\/em><br \/>\nLoin de la place Sintigama et de Benaki, \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, marcher sur les chemins escarp\u00e9s, parmi les oliviers noirs ventrus immobiles et les eucalyptus aux t\u00eates fi\u00e8res, en contrebas de l\u2019Acropole, entre l\u2019agora : son rocher, et le souc : son agitation, ses senteurs, ses couleurs et ses artisans, les \u00e9choppes ouvertes sur les ruelles \u00e9troites, et la multitude\u2026 Avoir go\u00fbt\u00e9 la nuit ensuite, son silence vertigineux dans l\u2019aplomb du ciel et l\u2019aura des \u00e9toiles contrari\u00e9es par les lumi\u00e8res \u00e9lectriques d\u2019Ath\u00e8nes. Puis sentir la fra\u00eecheur du matin, reconna\u00eetre le bruit sonore des grillons qui se mettent en formation et prennent le relai des chants gr\u00e9goriens entendus, ici et l\u00e0, dans les minuscules chapelles pierreuses \u00e0 peine distinctes de la nature et de l\u2019obscurit\u00e9, au long de la nuit et au d\u00e9tour d\u2019un sentier\u2026 Avoir senti, une nuit, la solitude et le recueillement, l\u2019ermitage et la joie. Avoir \u00e9prouv\u00e9 quelques pens\u00e9es d\u00e9li\u00e9es du mouvement ordinaire de la vie. Avoir march\u00e9 sans but, sans finalit\u00e9 et \u00eatre saisi par les retrouvailles avec soi. Avoir ressenti qu\u2019il est parfois donn\u00e9 de ne pas s\u2019oublier soi-m\u00eame. Avoir aim\u00e9 ne rien voir, mais avoir trouv\u00e9 quelques passages vers un monde int\u00e9rieur. Avoir \u00e9t\u00e9 troubl\u00e9, enfin, par quelques heures au point de redouter le jour\u2026<br \/>\nEt commen\u00e7ant par ces lignes de voyageurs, c\u2019est moins un souvenir que le critique se permet de rappeler, qu\u2019un voyage int\u00e9rieur, le r\u00e9cit d\u2019une intensit\u00e9 ou une sensation impr\u00e9visible et inattendue qui naquit et revint le hanter \u00e0 la r\u00e9citation de l\u2019Hyp\u00e9rion de Marie-Jos\u00e9 Malis.<br \/>\nPouvoir in\u00e9ffable du th\u00e9\u00e2tre qui, d\u00e8s lors qu\u2019il est l\u2019objet d\u2019un travail qui prend la forme d\u2019une \u0153uvre, met le spectateur au contact de forces et d\u2019\u00e9nergies sup\u00e9rieures. Il sera toujours possible, comme Emmanuel Levinas l\u2019\u00e9crivait pour r\u00e9pondre \u00e0 Sartre, de reprocher \u00e0 ces lignes qu\u2019elles ne disent rien de l\u2019\u0153uvre, que l\u2019\u0153uvre est muette, et de citer le philosophe encore : \u00ab qui a encore \u00e0 dire quelque chose quand tout a \u00e9t\u00e9 dit ? \u00bb[[Emmanuel L\u00e9vinas, \u00ab La r\u00e9alit\u00e9 et son ombre \u00bb, in Les Temps Modernes, n\u00b0 38, novembre 1948. Je cite : \u00ab qui a encore \u00e0 dire quelque chose quand tout a \u00e9t\u00e9 dit \u00bb, ibid., p. 771.]]. Notre pr\u00e9tention ou notre pr\u00e9vention critique s\u2019arrangera de ces paroles justes en rappelant que de toutes les mani\u00e8res, le discours critique, comme tous les autres discours sur l\u2019Art, ne parle jamais que de l\u2019effet de l\u2019\u0153uvre sur celui qui la croise, et non de l\u2019\u0153uvre d\u2019art. En cela, le discours critique n\u2019est pas autre chose qu\u2019une \u00e9criture qui diff\u00e8re, plus ou moins, le rapport intime qu\u2019il entretient avec l\u2019\u0153uvre et permet de s\u2019en rapprocher sans jamais l\u2019atteindre.<br \/>\nEn avoir la conscience permettrait sans doute \u00e0 quelques pisses copie de pacotilles, quelques ruminants de la presse \u2013 juges \u00e0 charge, censeurs d\u2019une autre \u00e9poque, commissaires politiques et autres petits inquisiteurs \u2013 de raturer\/saturer leur billet d\u2019humeur autrement, et d\u2019\u00e9viter de \u00ab chier sur la t\u00eate \u00bb des cr\u00e9ateurs comme Thomas Bernhard l\u2019\u00e9crivait dans Le Neveu de Wittgenstein.<br \/>\n\u00ab Esprit critique es-tu l\u00e0 ? \u00bb demande-t-on \u00e0 Avignon sans autre intelligence. Question p\u00e9remptoire et grossi\u00e8re dont on mesure qu\u2019elle pointe a priori une d\u00e9faillance, mais surtout qu\u2019elle fait \u00e9galement le proc\u00e8s d\u2019une profession (on dit \u00ab journaliste culturelle \u00bb) qui ne renvoie \u00e0 aucun m\u00e9tier, aucune pratique, aucune th\u00e9orisation du geste critique, aucun rapport au th\u00e9\u00e2tre sinon celui d\u2019occuper gratuitement un si\u00e8ge en salle\u2026 et qu\u2019elle a principalement \u00e0 voir avec le jeu social. C\u2019est-\u00e0-dire, pour qui l\u2019ignore encore, \u00e0 une conversation sur le th\u00e9\u00e2tre, entre la poire et le fromage, qui sert \u00e0 meubler les discussions mornes des vieux croutons sur le retour : reliefs d\u2019intelligence mettant en accusation tout ce qui ne leur ressemble pas\u2026<br \/>\nEt si le lecteur s\u2019inqui\u00e9te des noms qui sont absents ici non par souci de pr\u00e9server l\u2019anonymat, mais plut\u00f4t par volont\u00e9 d\u2019\u00e9viter une publicit\u00e9 pour des produits p\u00e9rim\u00e9s, qu\u2019il consulte les blogs de ces adeptes du go\u00fbt, qu\u2019il se rende au kiosque ou \u00e9coute les \u00e9missions de radio comme le \u00ab casque et la chiurme \u00bb, ou qu\u2019il consulte la liste des membres syndiqu\u00e9s d\u2019un nom qui est usurp\u00e9\u2026 A bonne entendeur salut, messieurs dames de la plume \u00e0 quat\u2019sous !<br \/>\nHyp\u00e9rion vous \u00e9tait interdit, apprenez \u00e0 choisir vos \u00ab spectacles \u00bb, \u00e9vitez-vous l\u2019art et pr\u00e9f\u00e9rez-lui les produits culturels\u2026 et, s\u2019il vous plait, \u00e9pargnez-nous de commenter l\u2019exigence en la mesurant \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de votre indigence.<br \/>\nQu\u2019avez-vous lu d\u2019H\u00f6lderlin ? Y avez-vous consacr\u00e9 seulement quelques heures ? A d\u00e9faut de ce r\u00e9cit \u00e9pique, un po\u00e8me vous a-t-il arr\u00eat\u00e9 ? A ces questions, j\u2019entends d\u00e9j\u00e0 votre r\u00e9ponse coll\u00e9giale poussive qui commence par un \u00ab Ah \u00bb, \u00ab Ah s\u2019il faut avoir lu pour aller au th\u00e9\u00e2tre \u00bb, s\u2019il faut \u00eatre un \u00ab intellectuel \u00bb\u2026 ou plus sournoisement en prenant le ton de l\u2019engagement \u00ab le th\u00e9\u00e2tre est un art populaire\u2026 ces restrictions exclues le spectateur !\u00bb\u2026 Et ces premiers arguments convenus sont le reflet de vos \u00e9crits\u2026 Oui, il faut lire quand c\u2019est n\u00e9cessaire si l\u2019on veut en parler, si l\u2019on veut articuler le po\u00e8me d\u2019H\u00f6lderlin \u00e0 la forme plastique que lui donne Malis\u2026 Comment juger d\u2019une mise en sc\u00e8ne de fragments sensibles sans conna\u00eetre l\u2019origine de ceux-ci ? Oui, il faut avoir aussi des qualit\u00e9s intellectuelles. C\u2019est-\u00e0-dire avoir pris le temps d\u2019apprendre autre chose que de livrer passage seulement \u00e0 ses instincts et \u00e0 ses besoins naturels. Et si l\u2019intellect ne commande pas l\u2019\u00e9criture, \u00e0 part \u00e9gale de l\u2019\u00e9motion ressentie, il y a fort \u00e0 parier que l\u2019\u00e9criture critique ne soit plus la transformation d\u2019une mati\u00e8re per\u00e7ue, mais tout au plus la vibration anale d\u2019un ego, tourn\u00e9 sur lui-m\u00eame, qui ne produira que du \u00ab tout \u00e0 l\u2019\u00e9gout \u00bb. Quant au \u00ab th\u00e9\u00e2tre populaire \u00bb qui abrite votre fl\u00e8me, votre paresse, votre inqui\u00e9tante suffisance \u00e0 ne juger des choses qu\u2019au regard d\u2019une ignorance que vous habillez de tons convaincus et de jugements hatifs, ayez pour lui un peu d\u2019exigence\u2026 Ce n\u2019est pas le simplisme que vous lui pr\u00eatez. Ce n\u2019est pas la communication \u00e0 laquelle vous le renvoyez. Ce n\u2019est pas l\u2019acc\u00e8s libre et au plus grand nombre qui vous sert de paravent. Risquons une autre explication, entre autres. \u00ab Populaire \u00bb, c\u2019est un adjectif noble. Il d\u00e9signe une forme de noblesse que l\u2019esprit petit bourgeois (qui souhaite le contentement et le divertissement) ne peut finalement pas saisir\u2026 car \u00ab populaire \u00bb induit le manque. Le populaire a l\u2019esprit noble et sait que de ce monde, il ne doit pas en attendre tout. Paradoxalement, ce savoir lui vaut, au populaire, d\u2019avoir l\u2019esprit ouvert et de prendre sans a priori ce qui se pr\u00e9sente \u00e0 lui. De prendre, dis-je, tout ce qui peut se substituer au manque initial\u2026 Ni b\u00e9gueule, ni fine-bouche ou cul serr\u00e9\u2026 Le populaire c\u2019est un id\u00e9aliste, en d\u00e9finitive, capable de tout d\u00e9couvrir.<br \/>\nQuant \u00e0 vous, vous me faites penser au petit marquis qui juge d\u2019une pi\u00e8ce dans La critique de l\u2019\u00e9cole des femmes\u2026 vous jugez et vous \u00e9ructez, mais en vous m\u00e9prenant sur les cat\u00e9gories qui vous permettent d\u2019aiguiser le regard. On rirait presque des myopes que vous \u00eates, pas plus affranchis sur le lexique et le dictionnaire (o\u00f9 figure toute la po\u00e9sie comme le pr\u00e9tendait Rimbaud), que sur l\u2019art th\u00e9\u00e2tral que vous confondez avec la satisfaction imm\u00e9diate de vos instincts gr\u00e9gaires\u2026 R\u00e9actions de veuves endeuill\u00e9es que vos petites phrases qui reviennent d\u2019un papier \u00e0 un autre\u2026<br \/>\nAh, pour finir et qui permettra de m\u00e9diter\u2026 Ces quelques pens\u00e9es de Pierre Paolo Pasolini, extraites de Manifeste pour un nouveau th\u00e9\u00e2tre : \u00ab Le th\u00e9\u00e2tre facile est objectivement bourgeois, le th\u00e9\u00e2tre difficile est fait pour les \u00e9lites bourgeoises cultiv\u00e9es ; le th\u00e9\u00e2tre tr\u00e8s difficile est le seul th\u00e9\u00e2tre d\u00e9mocratique \u00bb.<br \/>\n<em>L\u2019Adresse de Malis<\/em><br \/>\nUne fa\u00e7ade\u2026 un d\u00e9but de rue l\u00e9preuse, quelques enseignes en cyrillique, en arabe, en fran\u00e7ais\u2026 quelques mots, aussi, d\u2019une langue internationale ou multinationale \u00ab Coca cola, Peugeot\u2026 \u00bb, une porte qui ouvre sur l\u2019ANPE ou un appart\u2026 Des portes de garages m\u00e9talliques qui plus tard serviront de toile de fond \u00e0 des revendications, sortes de tableaux de traits d\u2019esprit incarn\u00e9s en tags, \u00ab Etat Libre \u00bb pourra-t-on lire\u2026 Des rideaux de fer de commerces abandonn\u00e9s ou lynch\u00e9s par un syst\u00e8me financier qui a \u00e9trangl\u00e9 un mode de vie\u2026 Au d\u00e9but de la rue, un bar au velum rouge d\u00e9lav\u00e9, quelques chaises \u00e0 une terrasse\u2026 En argot, genre po\u00e9tique cultiv\u00e9 par Antoine Blondin jumeau de la prose de Baudelaire, le caf\u00e9, le bar\u2026 se dit un \u00ab S\u00e9nat \u00bb (lieu o\u00f9 le monde est refait, d\u00e9fait, reconstruit, mais toujours pens\u00e9) et ceux qui le fr\u00e9quentent forment non pas une horde de clients anonymes, mais des \u00ab s\u00e9nateurs \u00bb. Ainsi, \u00e0 la premi\u00e8re image d\u2019Hyp\u00e9rion, ce qui est \u00e0 vue, c\u2019est l\u2019histoire de ces caf\u00e9s (culott\u00e9s par les ans et tenus par quelques figures reconnaissables), dans les vieilles cit\u00e9s. Et ce qui parvient, d\u00e8s la premi\u00e8re image, c\u2019est le souvenir de l\u2019Histoire de ces territoires d\u2019agitation, de r\u00e9union, de contestation\u2026 Souvenir du Flore, celui des Deux Magots, celui du Chien qui fume\u2026 v\u00e9ritable agora et territoire d\u2019exil d\u2019intellectuels qui y orchestraient les d\u00e9bats, les conversations, le rythme des passions politiques.<br \/>\nPremi\u00e8res images, dis-je, qui forment une sorte d\u2019anachronisme, soutenu, revendiqu\u00e9 qui sera augment\u00e9 quand la sc\u00e8ne commence \u00e0 parler la langue d\u2019Hyp\u00e9rion. Et premi\u00e8re pens\u00e9e\u2026 : Marie-Jos\u00e9 Malis regarde la Gr\u00e8ce saign\u00e9e, exsangue, brutalis\u00e9e, enlev\u00e9e \u00e0 ses citoyens, au peuple mutil\u00e9e, aujourd\u2019hui, et sans doute trouve-t-elle, \u00e0 raison, quelques \u00e9chos contemporains dans les vers d\u2019Hyp\u00e9rion qu\u2019elle va faire donner en s\u2019appropriant le po\u00e8me en ces parties et non en son d\u00e9roulement lin\u00e9aire. Aux premiers mots qui se font entendre alors que Sylvia Etcheto, sobre et intense tout au long des 5 heures, se d\u00e9tache du groupe de com\u00e9diens que forme Hyp\u00e9rion, sur le th\u00e8me musical de l\u2019opinion publique compos\u00e9 par Charlie Chaplin, r\u00e9sonne alors une r\u00e9flexion sur la nature de l\u2019Etat. Non pas une d\u00e9finition, mais un rappel sur son \u00e9tendue, ses constituants, ses devoirs, ses limites\u2026 \u00ab Tu conc\u00e8des \u00e0 l\u2019Etat, me semble-t-il, trop de pouvoir. Il n\u2019a pas le droit d\u2019exiger ce qu\u2019il ne peut obtenir par la force ; or, on ne peut obtenir par la force ce que l\u2019amour donne, ou l\u2019esprit. Que l\u2019Etat ne touche donc point \u00e0 cela, sous peine que l\u2019on ne cloue sa loi au pilori\u2026 \u00bb. Sur un ton \u00e0 peine sentencieux, mais model\u00e9e sous la forme d\u2019une \u00e9vidence simple et d\u00e9termin\u00e9e, une parole retenue et articul\u00e9e, ces quelques instants \u00e9ph\u00e9m\u00e8res \u00e0 l\u2019oreille donneront longuement \u00e0 penser. Et surtout, dans une intensit\u00e9 rare, alors que cette langue d\u00e9j\u00e0 lointaine se donne \u00e0 entendre, c\u2019est sa clart\u00e9 fabuleuse et \u00e9clairante qui nous parvient. Tout comme nous interpellera chaque fragment d\u2019Hyp\u00e9rion parce que Marie-Jos\u00e9 Malis aura travaill\u00e9 l\u2019Adresse.<br \/>\nLe \u00ab TU \u00bb augural prend ainsi tout son sens et c\u2019est \u00e0 chacun des membres de l\u2019assembl\u00e9e que forment les spectateurs que Malis pr\u00e9tend s\u2019adresser au point de lui permettre de vivre dans l\u2019intimit\u00e9 de cette langue et de ces pens\u00e9es.<br \/>\nTravail sur l\u2019Adresse qui va r\u00e9gler le mouvement des com\u00e9diens, leur d\u00e9placement sur ce territoire incertain, leur voix dans les limbes de la raison, leur souffle d\u2019\u00e9tonnement, de suffocation, leur geste non pas ralenti mais compos\u00e9\u2026 Travail sur l\u2019Adresse o\u00f9 chaque sc\u00e8ne, mot, \u00e9v\u00e9nement musical vient comme une caresse, tant\u00f4t ferme, tant\u00f4t douce, appuyer ce qui est inh\u00e9rent \u00e0 Hyp\u00e9rion : une forme de douceur, une forme de douleur\u2026 Une sorte de chant des doutes et des deuils color\u00e9 des accents de la vitalit\u00e9 et de l\u2019espoir, fait de l\u2019\u00e9toffe de l\u2019id\u00e9al, ruin\u00e9 par la maladresse des raisons que produit la pens\u00e9e.<br \/>\nEtude de l\u2019Adresse qui r\u00e9duit la distance entre les acteurs et les spectateurs, et qu\u2019entretient le travail lumi\u00e8re dont la r\u00e9partition marque \u00e0 peine les espaces sc\u00e8ne\/salle pour privil\u00e9gier un territoire commun o\u00f9 la parole est le lieu d\u2019un partage sensible.<br \/>\nDans ce travail subtile o\u00f9 la parole est adress\u00e9e, la distance reste pour autant de mise. Et si l\u2019acteur vient en front de sc\u00e8ne, ce n\u2019est pas pour trouver un \u00ab contact \u00bb avec le spectateur, mais plut\u00f4t pour construire une forme de pr\u00e9sence sentie, \u00e0 travers le Dit et le corps jouant, en lieu et place du silence observ\u00e9 par la salle. Une tentative de trouver, en quelque sorte, une humilit\u00e9 commune.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-504\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/hyperrion.jpg\" alt=\"hyperrion.jpg\" width=\"700\" height=\"394\" align=\"center\" \/><br \/>\n<em>Hyp\u00e9rion lu\u2026 jou\u00e9\u2026 entendu<\/em><br \/>\nComment se saisir de ce r\u00e9cit o\u00f9 Hyp\u00e9rion s\u2019entretient avec son ami Bellarmin, son amour Diotima, son fr\u00e8re d\u2019arme Alabanda\u2026? Quel chemin emprunter dans ce po\u00e8me o\u00f9 Hyp\u00e9rion scrute la nature de l\u2019Etat autant qu\u2019il observe l\u2019\u00e9tat de Nature ? Que faire de ces descriptions sensibles qui sont autant de chemins de croix pour celui qui est \u00e0 la recherche d\u2019un mod\u00e8le id\u00e9al qui n\u2019a d\u2019autre contour que l\u2019union de l\u2019homme et du divin, dans un \u00e9quilibre total o\u00f9 aucune hi\u00e9rarchie ne viendrait diminuer l\u2019un et l\u2019autre ? Qu\u2019\u00e9crire et garder, sur le plateau, de ces remarques qui portent sur la couleur d\u2019un ciel, la densit\u00e9 d\u2019une v\u00e9g\u00e9tation, une pens\u00e9e pour l\u2019enfance, etc.<br \/>\nMaintes ouvertures se pr\u00e9sentaient sans doute \u00e0 Marie\u2013Jos\u00e9 Malis pour suivre Hyp\u00e9rion, cet ermite sensible aux doutes, \u00e0 l\u2019amour unique, \u00e0 la beaut\u00e9 et \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 en toutes choses, \u00e0 la passion irr\u00e9pressible, \u00e0 l\u2019esprit de tout comme \u00e0 l\u2019enfance na\u00efve\u2026<br \/>\nDans cet espace sc\u00e9nique o\u00f9 quelques modules architecturaux aux murs se regardent comme les reliefs de temples sacr\u00e9s ou comme des constructions modernes arr\u00eat\u00e9es par quelques promoteurs ruin\u00e9s et crises foudroyantes\u2026 l\u2019Hyp\u00e9rion de Marie-jos\u00e9 Malis aura pris le tour d\u2019une architecture \u00e9pique o\u00f9 le geste de la metteure en sc\u00e8ne \u00e9tait arch\u00e9ologique et simultan\u00e9ment contemporain.<br \/>\nC\u2019est-\u00e0-dire, et s\u2019affranchissant du texte en son entier, Marie-Jos\u00e9 Malis aura privil\u00e9gi\u00e9 quelques fondations du voyage d\u2019Hyp\u00e9rion. Cet homme de l&rsquo;avant, celui qui marche \u00e0 la rencontre de ce qu&rsquo;il cherche mais qui, s&rsquo;il l&rsquo;atteind, le perd\u2026 Elle aura tout d\u2019abord \u00e9vit\u00e9 l\u2019\u00e9cueil de l\u2019incarnation de ce personnage par un seul acteur, lui pr\u00e9f\u00e9rant une forme chorale o\u00f9 les r\u00f4les sont interchangeables parce que tous les personnages sont li\u00e9s par une qu\u00eate identique, une repr\u00e9sentation commune de ce que devrait \u00eatre l\u2019harmonie\u2026 C\u2019est donc un ch\u0153ur qui d\u00e9fiera la langue h\u00f6lderlinienne et l\u2019incertitude qui gouverne \u00e0 l\u2019ensemble du po\u00e8me. Et d\u2019ajouter que la mise en sc\u00e8ne, alors, recueille les instants capitaux de ce r\u00e9cit o\u00f9 Hyp\u00e9rion cherche un \u00e2ge d\u2019or. Aux limites de l\u2019Etat, \u00e0 la preuve de l\u2019amour, en passant par l\u2019ascendance de l\u2019Esprit et l\u2019enfance na\u00efve qui n\u2019est qu\u2019ouverture au monde\u2026 l\u2019Hyp\u00e9rion de Malis se donnera comme un ensemble de strates et de couches successives o\u00f9 se donnent simultan\u00e9ment l\u2019enthousiasme et la d\u00e9faite, le regr\u00eat et l\u2019abn\u00e9gation, la qu\u00eate et la r\u00e9signation, la r\u00e9solution et l\u2019erreur\u2026 parce qu\u2019Hyp\u00e9rion, avant tout, est le signe d\u2019un principe Incertitude qui r\u00e8gle tout le r\u00e9cit. C\u2019est aussi, et Malis le divulgue avec humilit\u00e9, une m\u00e9moire, une bo\u00eete \u00e0 secret et \u00e0 souvenir que le po\u00e8me fouille et donne \u00e0 reconna\u00eetre. Sur sc\u00e8ne, un simple carton port\u00e9 comme une offrande sacr\u00e9e suffit \u00e0 assembler cette communaut\u00e9. C\u2019est encore une course que celle d\u2019Hyp\u00e9rion, un marathon dans les pens\u00e9es humaines chaotiques, une sorte de conte des esp\u00e9rances qui finissent par se ternir, et qu\u2019expriment le soupir d\u2019un acteur, le soutien mutuel qui les oblige, l\u2019alliance des esprits qu\u2019ils forment au point de faire exister \u00ab une communaut\u00e9 d\u2019esprit \u00bb (\u00abKommunismus des Geistes \u00bb disait le tr\u00e8fle du Neckar) promise \u00e0 la dissolution qu\u2019op\u00e8re le temps, la rouille.<br \/>\nEt de regarder l\u2019amour entre Diotima et Hyp\u00e9rion comme l\u2019histoire d\u2019un amour qui s\u2019\u00e9teind et dont les braises n\u2019en finissent pas de se regarder comme les lucioles pasoliennes\u2026<br \/>\nJamais texte ne fut jou\u00e9 avec autant de rigueur, d\u2019exigence, de souci de l\u2019adresse et de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de rendre ce qu\u2019est un homme\u2026 \u00ab qu\u2019est-ce que l\u2019homme ? Comment se fait-il qu\u2019existe dans le monde un pareil \u00eatre, chaos de fermentation ou de pourriture, \u00e0 l\u2019image de l\u2019arbre mort \u00bb \u00e9crit H\u00f6lderlin\u2026 Et Malis de se saisir de cette histoire qui en m\u00eame temps qu\u2019elle est un espoir est aussi un \u00e9chec\u2026 et qu\u2019elle fait entendre \u00e0 partir de sa communaut\u00e9 d\u2019acteur : ces voix de l\u2019encre.<br \/>\nAu terme de la repr\u00e9sentation, c\u2019est un vers de f\u00eate de paix qui me revient et qui \u00e9tait \u00e0 vivre, au dernier mot, au dernier souffle des acteurs\u2026 un vers \u00e9prouv\u00e9 et enfin compris \u00ab Au retour du silence qu\u2019une langue naisse \u00bb.<br \/>\nEt de nous permettre de citer Gr\u00fcber qui, \u00e0 ses acteurs, les remerciant, leur avouait : \u00ab je vous remercie, je crois que j\u2019ai compris \u00bb.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-3110 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/hyperrion-3.jpg\" alt=\"\" width=\"281\" height=\"500\" \/><br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/U52SUooPhJ0\" width=\"640\" height=\"360\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<hr \/>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hyp\u00e9rion, d&rsquo;apr\u00e8s Friedrich H\u00f6lderlin, mise en sc\u00e8ne Marie-Jos\u00e9 Malis &nbsp; Quelque part au festival d\u2019Avignon, il y a Marie-Jos\u00e9 Malis et son Hyp\u00e9rion. Une pi\u00e8ce ou un chant qui rel\u00e8ve d\u2019une lecture que l\u2019on fait pas \u00e0 pas et dont on aimerait qu\u2019elle parvienne \u00e0 l\u2019oreille int\u00e9rieure des estivaliers. Salle Benoit XII, rue des Teinturiers, une exigence rare donne \u00e0 entendre Hyperion. Une \u201clecture-\u00e9criture\u201d de Malis, comme l\u2019aurait \u00e9crit Meschonnic, o\u00f9 la sc\u00e8ne : agora d\u2019un peuple mineur que sont<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":3111,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-506","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/506","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3111"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=506"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=506"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}