


{"id":564,"date":"2014-01-23T19:38:00","date_gmt":"2014-01-23T18:38:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=564"},"modified":"2014-01-23T19:38:00","modified_gmt":"2014-01-23T18:38:00","slug":"le-chant-de-mort-a-venir-dashenbach-de-thomasmann-ostermeier","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/le-chant-de-mort-a-venir-dashenbach-de-thomasmann-ostermeier\/","title":{"rendered":"Le chant de MORT A-VENIR d&rsquo;Ashenbach de Thomas\u2026(Mann) Ostermeier"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><i>Mort \u00e0 Venise<\/i>, de Thomas Mann, musique de Gustav Mahler, mis en sc\u00e8ne par Thomas Ostermeier \u2014 <a href=\"http:\/\/www.theatredelaville-paris.com\/spectacle-MortaVeniseKindertotenlieder-590\">Th\u00e9\u00e2tre de la Ville, 2014<\/a>\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-563\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/mortavenise.jpg\" alt=\"mortavenise.jpg\" align=\"center\" width=\"315\" height=\"160\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p><em> <strong>Au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville, avec <em>Un Ennemi du peuple<\/em> et Mort \u00e0 Venise, Thomas Ostermeier s\u2019empare de Mahler et de la nouvelle de Thomas Mann comme d\u2019un mat\u00e9riau. Et de voir Mort \u00e0 Venise, d\u2019abord, comme un chant o\u00f9 l\u2019acteur Josef Bierbichler, au jeu et \u00e0 la voix cr\u00e9pusculaires, porte haut cette heure d\u2019ivresse retenue. Moment th\u00e9\u00e2tral et lyrique, presque exclusivement narratif qui fait de la sc\u00e8ne, au final, le lieu d\u2019une pantomime chor\u00e9graphique sombre et dantesque.<\/strong> <\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><em><quote>Das Kapital existiert nicht ohne die Menschen \u2014 \u201cLe Capital n\u2019existe pas sans les hommes\u201d<\/quote><\/em><br \/>\nConnu pour sa radicalit\u00e9 et son s\u00e9rieux, Thomas Ostermeier s\u2019int\u00e9resse \u00e0 \u00ab r\u00e9nover la narration des histoires comme \u00e0 leurs trouver des formes \u00bb. De L\u2019\u00e9cole sup\u00e9rieure des Arts de Berlin, \u00e0 l\u2019Ecole Ernst Busch o\u00f9 il apprend le m\u00e9tier de com\u00e9dien et le jeu de l\u2019acteur sous la houlette de Gertrud Elisabeth Zillmer, Osterme\u00efer est ainsi initi\u00e9, de 1992 \u00e0 1996, \u00e0 l\u2019Institut de la mise en sc\u00e8ne, \u00e0 diff\u00e9rentes pratiques, notamment celle de la biom\u00e9canique de Meyerhold. Plus tard, aux c\u00f4t\u00e9s de Manfred Karge, il trouve une libert\u00e9 d\u2019action dans la philosophie de jeu et de formation de l\u2019un des ma\u00eetres du th\u00e9\u00e2tre allemand du Berliner-Ensemble et, comme le rapporte Peter Kleinert, fait sienne l\u2019id\u00e9e que \u00ab on ne peut en fin de compte apprendre \u00e0 mettre en sc\u00e8ne qu\u2019en mettant en sc\u00e8ne \u00bb. Ce qu\u2019il fait, et alors qu\u2019il est encore \u00e0 l\u2019Ecole, il ponctue ses ann\u00e9es d\u2019apprentissage de diff\u00e9rentes \u00ab aventures \u00bb sc\u00e9niques. Il r\u00e9alise ainsi son premier spectacle Lieder de Sesenheim. Et l\u2019on comprend que d\u00e9j\u00e0, la musique, le chant sont des invariants de la pratique chez Ostermeier\u2026 avant de continuer par Les Pi\u00e8ces de mur de Karg, de poursuivre en explorant Lenz (Le Pr\u00e9cepteur), L\u2019inconnue d\u2019Alexandre Bloke et d\u2019assurer la mise en sc\u00e8ne de Tambour dans la nuit de Brecht sur la sc\u00e8ne du Studio-Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Ecole au BAT. Derni\u00e8re \u00e9preuve o\u00f9 se r\u00e9v\u00e8le chez Ostermeier son go\u00fbt pour les \u00e9nergies collectives qui ne se d\u00e9ment pas quand il occupe la Baracke du Deutsches Theater. Entre temps, et afin de satisfaire aux exigences de la formation, Osterme\u00efer aura sign\u00e9 une recherche sur Faust\/Artaud. Pas moins\u2026<br \/>\n<em><quote>La suite ?<\/quote><\/em><br \/>\nDans une Allemagne qui se r\u00e9invente depuis novembre 1989, dans un Berlin en mutation o\u00f9 la boboisation ruine les quartiers en r\u00e9novant \u00e0 tout va l\u2019immobilier en faisant fuir les populations paup\u00e9ris\u00e9es qui aimeraient autre chose que la Sociale-Lib\u00e9rale-D\u00e9mocratie\u2026 entre les institutions historiques et symboliques, voire sacr\u00e9es, que sont le Berliner-Ensemble, le Deutsches Theater, la Volksb\u00fchne ou la Schaub\u00fchne, et les divers lieux alternatifs, petites sc\u00e8nes, th\u00e9\u00e2tres et autres squatts\u2026 Ostermeier, accompagn\u00e9 un temps par Sasha Waltz, prendra en main la destin\u00e9e de la prestigieuse institution, cr\u00e9\u00e9e en 1962, \u00e0 Berlin-Ouest La Schaub\u00fchne. Dans les pas de Peter Stein, ceux de g\u00e9ants de Klaus Michael Gr\u00fcber, Thomas Ostermeier se retrouve ainsi, \u00e0 partir de 2000, \u00e0 l\u2019endroit d\u2019une histoire du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 poursuivre, \u00e0 inventer, \u00e0 imaginer\u2026 La Schaub\u00fchne ou un nouveau d\u00e9fi pour le nouveau directeur artistique qui devra garantir que l\u2019\u00e9tablissement aura toujours le Vent en poupe\/ Den Wind im R\u00fccken comme l\u2019\u00e9crivait Frank Raddatz dans un entretien avec Peter Stein dans <em>Theater Der Zeit<\/em>[[\u00ab Den Wind im R\u00fccken \u00bb, Theater Der Zeit, september 2012, n\u00b09, p. 20]]<br \/>\n pour les 50 ans de la Schaub\u00fchne\u2026 et que, finalement, il faudrait garantir le dialogue entre les g\u00e9n\u00e9rations pour que vive cette utopie, o\u00f9 une troupe permanente si\u00e8ge et fait le si\u00e8ge d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 sortie de ses gonds.<br \/>\nUn vrai d\u00e9fi lanc\u00e9 au nouveau propri\u00e9taire, alors que le monde et ses mod\u00e8les politiques sont tomb\u00e9s sans pour autant que les orientations \u00e9conomiques aient chang\u00e9 et que l\u2019homme n\u2019y soit pas \u00e9tranger\u2026<br \/>\nOr c\u2019est peut-\u00eatre bien l\u00e0 que le regard d\u2019Osterme\u00efer sur l\u2019histoire devient int\u00e9ressant. En lieu et place de Berlin o\u00f9 les spectres de Brecht et de M\u00fcller ne peuvent lui \u00eatre \u00e9trangers ; du didactisme po\u00e9tique et sc\u00e9nique du premier (Brecht) qui esp\u00e9rait que le th\u00e9\u00e2tre permette de transformer la soci\u00e9t\u00e9 ; au second, lib\u00e9r\u00e9 des contraintes formelles mais pas de celles qui ont \u00e0 voir avec l\u2019id\u00e9ologique (M\u00fcller), qui r\u00e9alisait \u2013 apprenant de son ain\u00e9 \u2013 qu\u2019il faudrait se satisfaire de changer l\u2019homme\u2026 Ostermeier pourrait \u00eatre l\u2019un des rejetons lointains de l\u2019album de famille des deux \u00ab Ossi \u00bb.<br \/>\nEn jeune homme de son \u00e9poque, en apprenti\/\u00e9tudiant perspicace et dou\u00e9 ayant tir\u00e9 la le\u00e7on de ces \u00ab monstres \u00bb esth\u00e9tiques et sc\u00e9niques, vraisemblablement conscient de l\u2019hostilit\u00e9 que pr\u00e9sente la situation historique et en cela brechtien, il aura mis de c\u00f4t\u00e9 l\u2019id\u00e9e de \u00ab toute transformation \u00bb directe de la soci\u00e9t\u00e9 par le th\u00e9\u00e2tre et lui aura pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le principe \u00ab d\u2019observation \u00bb au terme duquel l\u2019espoir d\u2019une critique peut figurer un commencement de conscience\u2026 Un commencement, dis-je, parce qu\u2019Ostermeier en a termin\u00e9, peut-\u00eatre, avec l\u2019arch\u00e9type de gauche : \u00ab Antietatismus ist eine alte linke idee \u00bb<br \/>\n[[Paroles d\u2019Ostermeier, dans l\u2019entretien rapport\u00e9 avec Antonio Negri, journal de la Schaub\u00fchne, janvier-mars 2014.]] (\u00ab l\u2019anti-\u00e9tatisme est une vieille lune de gauche \u00bb pourrait-on traduire librement).<br \/>\nEn cela, et d\u2019ailleurs un peu \u00e0 la mani\u00e8re de Brecht qui pr\u00e9conisait un th\u00e9\u00e2tre d\u2019actualit\u00e9 (qui aura conduit le conducteur de Ford T4 \u00e0 \u00e9crire des textes th\u00e9\u00e2traux sp\u00e9cifiques), la pratique d\u2019Ostermeier l\u2019a amen\u00e9 \u00e0 conserver l\u2019id\u00e9e que la sc\u00e8ne ne saurait \u00eatre autre \u00ab qu\u2019une page de journal \u00bb (que l&rsquo;on verra mat\u00e9riellement dans Mort \u00e0 Venise), mais que l\u2019actualit\u00e9 (terme complexe en d\u00e9finitive) avait peut \u00eatre \u00e0 voir avec ce qui constitue l\u2019actualit\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 : ce qui se transmet donc et qui comme un h\u00e9ritage g\u00e9n\u00e9tique en montre le tr\u00e9fond, les m\u00e9andres, les soubassements\u2026 ou l\u2019ind\u00e9crottable filiation \u00e0 quelques pourritures de l\u2019esprit que rapporte toujours la litt\u00e9rature dramatique (expression de cette contagion et contamination), de quelques horizons temporels qu\u2019elle vienne\u2026<br \/>\nD\u2019o\u00f9 le go\u00fbt pour Ibsen, peut-\u00eatre, chez Ostermeier qui, reprennant \u00e0 son compte le leit-motiv du \u00ab comment \u00eatre soi-m\u00eame \u00bb propre au Norv\u00e9gien, l\u2019aura chang\u00e9 en  \u00ab comment vivre avec l\u2019ennemi qu\u2019est soi-m\u00eame \u00bb. Dans cette perspective, et comme le montrait la sc\u00e8ne finale[[On peut lire la critique qui figure sur http:\/\/insense-scenes.net\/site\/index.php?p=article&#038;id=267]] d\u2019<em>Un Ennemi du Peuple<\/em> qu\u2019il montera \u00e0 Avignon en 2012, au Th\u00e9\u00e2tre Op\u00e9ra, il y a fort \u00e0 parier que l\u2019individu est d\u2019\u00e9vidence sinon la cheville ouvri\u00e8re de son d\u00e9sarroi et de sa mis\u00e8re, du moins le complice d\u2019un syst\u00e8me qu\u2019il entretient.<br \/>\nEt d\u2019ajouter que depuis qu\u2019un certain berlinois d\u2019adoption tardive et chantre du lib\u00e9ralisme l\u2019a dit \u00ab Ne vous demandez ce que peut l\u2019\u00e9tat pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez pour l\u2019\u00e9tat \u00bb, alors si rien ne change dans l\u2019organisation du champ social, c\u2019est que la participation et la responsabilit\u00e9 de l\u2019individu reconduisent les m\u00eames travers\u2026 Ce qui n\u2019aura pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 Ostermeier.<br \/>\nGo\u00fbt d\u2019Ibsen chez Thomas Ostermeier (pas moins de 5 cr\u00e9ations : Maison de poup\u00e9e 2002 ; Solness le constructeur 2004 ; Hedda Gabler 2005 ; John Gabriel Borkman 2008 ; Un Ennemi du peuple 2012) certes ; mais alors que le Norv\u00e9gien s\u2019inscrivait dans une veine naturalo-symboliste o\u00f9 l\u2019esth\u00e9tique d\u2019un th\u00e9\u00e2tre statique est la voie qui permet d\u2019entendre les \u00ab dialogues intimes et int\u00e9rieurs \u00bb, les int\u00e9r\u00eats inavouables d\u2019usuriers de la vie priv\u00e9e ainsi que les chantages l\u00e9gaux qui p\u00e8sent sur les \u00e2mes ; c\u2019est en rupture avec cette esth\u00e9tique qu\u2019officie T.O., n\u00e9 en 1968. Le pari est alors os\u00e9, et si les monstres doivent \u00eatre audibles et sensibles, ils doivent aussi prendre corps sur sc\u00e8ne et faire de celle-ci le lieu manifeste de la preuve d\u2019une monstruosit\u00e9 ind\u00e9passable. D\u00e8s lors, rendre la preuve visible ou l\u2019extirper des r\u00e9gions c\u00e9r\u00e9brales et textuelles augmentera le geste d\u2019observation (intellectuel en soi) d\u2019une pratique plastique et m\u00e9canique qui confine \u00e0 l\u2019arch\u00e9ologique. Il s\u2019agit donc, sur la mati\u00e8re (corps et d\u00e9cors), d\u2019exercer une force qu\u2019Ostermeier trouve dans l\u2019\u00e9nergie collective de ses interpr\u00e8tes afin de faire voler en \u00e9clats ce qui fait l\u2019objet r\u00e9current d\u2019une omert\u00e0 ou de la concorde sociale. Le geste d\u2019observation est alors relay\u00e9 chez Ostermeier par une esth\u00e9tique qui a tout \u00e0 voir avec le chaos. Il s\u2019agit alors au sens propre de creuser, de fouiller, de retourner, de chambouler, d\u2019extraire, de mettre \u00e0 nu\u2026 ce qui se joue. Et le \u00ab ce qui se joue \u00bb est jou\u00e9\u2026 d\u00e9veloppant une forme de violence physique, de d\u00e9chainements, de passion tendue\u2026 qui s\u2019exercent sur le plateau. On parlerait, s\u2019il fallait inventer une expression pour d\u00e9signer ce geste radical et cet univers chaotique o\u00f9 les \u00ab choses \u00bb tombent en ruines, d\u2019une esth\u00e9tique Verschwendung (de d\u00e9ch\u00eats). Chez Ostermeier, on regardera donc le plateau mis ponctuellement \u00e0 sac par sa bande d\u2019interpr\u00e8tes comme le geste d\u2019un metteur en sc\u00e8ne qui cherche \u00e0 rendre visible la responsabilit\u00e9. \u00c0 l\u2019image de son Hamlet, o\u00f9 litt\u00e9ralement, on retourne la terre sur le plateau, comme lors de son documentaire Hamlet en Palestine (Avignon 2013) dans Ramallah en ruines, Ostermeier fait ainsi du lieu sc\u00e9nographique un espace d\u2019enqu\u00eate o\u00f9 il faut mettre \u00e0 vue les responsabilit\u00e9s. Ceux qui ach\u00e8tent, ceux qui se laissent acheter, ceux qui font savoir qu\u2019ils sont \u00e0 vendre, ceux qui profitent, ceux qui sont laiss\u00e9s pour compte, etc\u2026 sont les figures de ce th\u00e9\u00e2tre radical et parfois sauvage. Et l\u2019on comprend, d\u00e8s lors, qu\u2019Ostermeier, dans son dialogue avec Antonio Negri, marque sa distance avec le penseur marxiste quand celui-ci d\u00e9clare : \u00ab Der Mensch ist nicht mehr des menschen feind, der Staat ist der Feind aller \u00bb (traduisez : \u00ab L\u2019homme n\u2019est plus l\u2019ennemi de l\u2019homme, l\u2019\u00e9tat est l\u2019ennemi de tous \u00bb)[[Journal de la Schaubuhne, janvier mars 2014, entretien avec Antonio Negri.]]. En r\u00e9ponse\u2026<br \/>\n<quote><em>D\u2019un Ennemi du peuple comme de Mort \u00e0 Venise<\/em><\/quote><br \/>\nD\u2019un espace \u00e0 l\u2019autre, du Th\u00e9\u00e2tre Op\u00e9ra d\u2019Avignon, au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville \u00e0 Paris, Thomas Ostermeier aura vraisemblablement surpris son public en pr\u00e9sentant deux cr\u00e9ations qui, a priori, ne soulignent aucune continuit\u00e9 dans son travail. De fait, entre Un Ennemi du peuple et Mort \u00e0 Venise, les diff\u00e9rences sont notoires et presque irr\u00e9ductibles. Et pourtant\u2026 au-del\u00e0 du \u00ab vernis \u00bb plastique qu\u2019affiche Mort \u00e0 Venise, la structuration dramaturgique des deux cr\u00e9ations est loin d\u2019\u00eatre \u00e9trang\u00e8re l\u2019une \u00e0 l\u2019autre. En front de sc\u00e8ne, Mort \u00e0 Venise commencera donc par un premier tableau o\u00f9 un collectif d\u2019acteurs semble attendre le signal de d\u00e9part. Moment brouillon et esth\u00e9tis\u00e9, tenu dans la p\u00e9nombre o\u00f9 la nonchalence, les joutes naturelles, les paroles d\u00e9sordonn\u00e9es, les trainings et autres faux-d\u00e9parts, les esquisses de jeu, les corps alanguis\u2026 forment un bric \u00e0 brac en attente d\u2019\u00eatre model\u00e9s. \u00c0 cet endroit, dans le voisinage d\u2019un piano \u00e0 queue et d\u2019une sc\u00e8ne \u00e9vid\u00e9e, \u00e0 peine audible, un acteur devant un micro sur pied, livre \u00e0 la main, semble d\u00e9couvrir les phrases qu\u2019il lit. H\u00e9sitations, reprises, accentuations\u2026 marquent le mouvement de la lecture alors que le public s\u2019installe. Tout a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9\u2026 avec l\u2019habillage, aussi, d\u2019une com\u00e9dienne-mati\u00e8re \u00e0 qui l\u2019on donne forme\u2026 Puis, presque soudainement, un \u00e9cran descend dans le coin sup\u00e9rieur droit en fond de sc\u00e8ne, une table est dress\u00e9e, un bout d\u2019escalier coup\u00e9 par la coulisse est pouss\u00e9 vers la sc\u00e8ne qui devient un lieu de passage, une petite table en retrait devant un fauteuil club appara\u00eet aussi\u2026 Tout est organis\u00e9 sur le plateau pour faire sentir une architecture de salle de restaurant donnant sur un ext\u00e9rieur lumineux qui traverse, en arri\u00e8re de la sc\u00e8ne, les trois portes fen\u00eatres aux rideaux \u00e9crus tombants qui forment un velum vertical innond\u00e9 de soleil\u2026 le collectif informe d\u2019interpr\u00e8tes du premier tableau se meut ainsi en personnages au second tableau. Un gar\u00e7on de salle en veste blanche, une gouvernante en habit gris et au chignon imp\u00e9cable, trois petites filles rev\u00eatues de marini\u00e8res blanches avec un col rabattu \u00e0 liseret bleus, un jeune gar\u00e7on arch\u00e9type des plages au XIX, et un homme \u00e0 la marge: minautore silencieux\u2026 Et dans cet espace meubl\u00e9, comme un corps plastique \u00e9tranger, une cabine de traduction \u00e0 vue, en verre, h\u00e9berge le lecteur h\u00e9sitant du d\u00e9but. Tout se poursuit ainsi, au rythme de sa voix, la seule voix articul\u00e9e perdue dans les rires, le fond sonore inaudible, le d\u00e9raillement harmonique d\u2019un piano et les cliquetis \u00e9pars de cette salle des repas\u2026 Tout s\u2019encha\u00eene \u00e0 partir de cette voix narrative, qui organise un r\u00e9cit et ses ellipses, et qui est interrompue r\u00e9guli\u00e8rement par le chant de l\u2019homme en marge\u2026 Tout se construit au rythme des joutes enfantines et d\u2019un ordre pesant, des silences rituels qui accompagnent la soci\u00e9t\u00e9 liss\u00e9e et guind\u00e9e des stations baln\u00e9aires bourgeoises, de l\u2019autorit\u00e9 d\u2019une gouvernante hors-d\u2019\u00e2ge, d\u2019un monde na\u00eff et \u00e9duqu\u00e9 qui contient ses instincts naturels\u2026 Tout se construit, dis-je, sur la sensation aussi que quelque chose va arriver, sur l\u2019imminence d\u2019un mouvement impr\u00e9visible qui viendrait d\u00e9r\u00e9gler le m\u00e9canisme de cette horlogerie sociale\u2026<br \/>\nEt tout va dispara\u00eetre, aussi soudainement que tout avait \u00e9t\u00e9 install\u00e9 et dispos\u00e9. Au troisi\u00e8me tableau, alors que le piano et son officiant continuent d\u2019alterner phras\u00e9s lyriques et vibrations contemporaines en apparence d\u00e9saccord\u00e9es, la sc\u00e8ne accueille d\u00e9sormais une neige noire de lambeaux a\u00e9riens (sortes de filaments l\u00e9gers) qui descendent des cintres, sur trois danseuses partiellement nues, aux gestes chor\u00e9graphiques presque tortur\u00e9s. Image d\u2019apocalypse sur fond sonore hypertrophi\u00e9, image sismique, en quelque sorte, qui impose aux corps debouts de se coucher et de ramper. Signe de morts \u00e0 Venise, croirait-on, qui d\u00e9veloppe un temps onirique qui s\u2019est substitu\u00e9 \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique naturaliste du tableau pr\u00e9c\u00e9dent. Et d\u2019ajouter que l\u2019on pourrait y voir une sorte de miroir bris\u00e9 o\u00f9 les feuilles noircies \u00e9taient la mati\u00e8re n\u00e9cessaire, en miroiterie, afin que le verre devienne glace. Un coup de \u00ab karcher \u00bb viendra balayer et nettoyer tout cela\u2026 ou faire dispara\u00eetre cette image l\u00e0.<br \/>\nSans doute, d\u2019un certain point de vue que ne peut ignorer le titre Mort \u00e0 Venise y avait-il l\u00e0 un passage dans l\u2019oeuvre de Thomas Mann. Et d\u2019une certaine mani\u00e8re, un reflet et non un renvoi de la fable\u2026 Sans doute \u00e9tait-il ainsi question de Mort \u00e0 Venise o\u00f9, juste avant la premi\u00e8re guerre mondiale, alors qu\u2019une \u00e9pid\u00e9mie de chol\u00e9ra s\u00e9vit, un musicien allemand, Gustav von Aschenbach, se rend \u00e0 Venise. En vill\u00e9giature sur l\u2019\u00eele du Lido, il y croise un jeune adolescent polonais, Tadzio, dont la beaut\u00e9 le fascine imm\u00e9diatement et l\u2019\u00e9gare. Leur relation demeure distante, uniquement r\u00e9gl\u00e9e par le jeu des regards \u00e9chang\u00e9s. Histoire tragique o\u00f9 Aschenbach meurt sur la plage presque d\u00e9sert\u00e9e de l&rsquo;h\u00f4tel, le regard tourn\u00e9 vers Tadzio. Ou une mort presque Pasolinienne, r\u00e9f\u00e9rence dont je n\u2019arrive pas me s\u00e9parer quand je songe qu\u2019Ostermeier  travailla sur les \u00ab p\u00e9ch\u00e9s capitaux \u00bb, \u00e0 l\u2019initial de ce Mort \u00e0 Venise\u2026<br \/>\nSans doute, vraisemblablement et tr\u00e8s certainement, \u00e9tait-on en pr\u00e9sence de quelque chose de Mort \u00e0 Venise qui tenait \u00e0 l\u2019atmosph\u00e8re, \u00e0 quelques images, \u00e0 la narration et quelques sensations. Comme aussi, finalement, \u00e0 cette id\u00e9e r\u00e9currente que certaines \u0153uvres se forment sur  la pr\u00e9sentation et la pr\u00e9sence de spectres : ceux de la parole inavouable, ceux de la solitude endur\u00e9e, ceux du regard obsessionnel, ceux du masque en guise de visage, ceux de la vie et de son inertie, ceux de la distance ressentie, ceux du hasard qui forment le temps de l\u2019attente\u2026 \u00ab L\u00e0 o\u00f9 tout n\u2019est qu\u2019ordre et beaut\u00e9. Luxe, calme et volupt\u00e9 \u00bb ou une variation baudelairienne des Lied Mahleriens.<br \/>\n<quote><em>(Ibsen) Mann, Malher, Ostermeier\u2026<\/em><\/quote><br \/>\nBien s\u00fbr, au-del\u00e0 des diff\u00e9rences, quelque chose est commun entre Un Ennemi du peuple et Mort \u00e0 Venise\u2026 Peut-\u00eatre ce commun concerne-t-il la solitude, voire la marginalit\u00e9 que partagent Stockmann et Aschenbach. Peut-\u00eatre ce commun tient-il aux territoires aquatiques que sont la station thermale du village du docteur et la Venise lacustre du musicien en vill\u00e9giature. Peut-\u00eatre est-ce encore la maladie et \u00ab l\u2019\u00e9pid\u00e9mie \u00bb dont l\u2019une est li\u00e9e \u00e0 la pollution d\u2019une nappe phr\u00e9atique, quand l\u2019autre tient au chol\u00e9ra\u2026 Peut-\u00eatre est-ce encore l\u2019interdit, ou le silence tumultueux des consciences\u2026 Sans doute Ostermeier a-t-il l\u00e0-dessus un avis qui \u00e9chappe au spectateur.<br \/>\nD\u2019un point de vue dramaturgique qui concerne la mise en sc\u00e8ne, disons encore que le geste d\u2019Ostermeier se trouve ici, dans Mort \u00e0 Venise, reconduit en la convocation d\u2019un \u00ab arr\u00eat \u00bb qui interpelle le public et rappelle que la pratique du th\u00e9\u00e2tre doit rompre avec l\u2019hypnose. Moment que l\u2019on ne confondra pas avec un cabotinage ou un divertissement, mais qui participe pleinement de l\u2019id\u00e9e de participation active du spectateur sur un point d\u2019interpr\u00e9tation, une question po\u00e9tique qui engage chacun \u00e0 s\u2019interroger sur la signification de ce qui est vu et la fa\u00e7on de le rendre. De la m\u00eame mani\u00e8re, on retrouve \u00e9galement le go\u00fbt du metteur en sc\u00e8ne pour la d\u00e9construction ou l\u2019\u00e9rosion, ce go\u00fbt de \u00ab salir \u00bb, dirions-nous, et qui correspond en d\u00e9finitive \u00e0 rendre visible ce que dissimulait l\u2019ordre. En cela, le d\u00e9sordre sc\u00e9nique, chez Ostermeier, n\u2019est jamais qu\u2019un th\u00e9\u00e2tre qu\u2019il transforme en chambre d\u2019\u00e9cho plastique et sonore, gestuel et mat\u00e9riel. Il s\u2019impose de mani\u00e8re explosive, l\u00e0 o\u00f9 les c\u00e9r\u00e9bralit\u00e9s des personnages sont le plus souvent dans l\u2019implosif. Mani\u00e8re encore de faire du th\u00e9\u00e2tre un chantier, ou pour le dire autrement, le lieu d\u2019un d\u00e9voilement et un espace en mouvement comme, par exemple et pour ne souligner que \u00e7a, la mise en place d\u2019une \u00e9quipe vid\u00e9o qui, sur le plateau, tourne et donne ainsi \u00e0 regarder ce qui passerait inaper\u00e7u. Ce qui, de la nouvelle de Thomas Mann, n\u2019est pas narr\u00e9, mais montr\u00e9.<br \/>\nEt de regarder Aschenbach se maquiller, et offrir un visage grotesque occuper tout l\u2019\u00e9cran vid\u00e9o, l\u00e0 o\u00f9 Mann narrait, apr\u00e8s qu\u2019Aschenbach est pass\u00e9 entre les mains des artisans cosm\u00e9tiques, la mani\u00e8re dont le chanteur se d\u00e9couvrait \u00ab dans la glace un adolescent en fleur \u00bb. Image contrariante et violente qui se superpose \u00e0 la voix douce et d\u00e9clinante de celui que l\u2019on \u00e9coute depuis le d\u00e9but chanter une solitude, un isolement, une douleur\u2026 Image visuelle qui rompt avec l\u2019image acoustique et r\u00e9v\u00e8le la cruaut\u00e9 du temps qui traverse le regard des autres quand il vous d\u00e9visage.<br \/>\nAussi, alors que l\u2019action presque muette des personnages et le jeu des com\u00e9diens continuent \u00e0 \u00ab faire action \u00bb ; alors que les kindertotenlieder de Malher s\u2019\u00e9coutent et par fragments sont imprim\u00e9s en surtitrage ; que l\u2019on peut lire en fran\u00e7ais ce qui se chante en allemand : Me voil\u00e0 coup\u00e9 du monde \/ Dans lequel je n\u2019ai que trop perdu de temps [\u2026] Je suis mort au monde et \u00e0 son tumulte \/ Et je repose dans un coin tranquille \/ Je vis solitaire dans mon ciel \/ Dans mon amour dans mon chant\u2026<br \/>\nEt qu\u2019il est donn\u00e9 de suivre des fragments de la nouvelle de Thomas Mann \u00e0 travers la voix du narrateur, souffleur, traducteur qui demeure \u00e0 vue en cabine, on mesure que l\u2019occasion de revenir \u00e0 Mort \u00e0 Venise (la cr\u00e9ation eut lieu au TNB) \u00e9tait une mani\u00e8re faire entendre un chant. Peut-\u00eatre juste un CHANT.<br \/>\nQuelque chose peut-\u00eatre qui ferait de ce <em>Mort \u00e0 Venise<\/em> un lointain \u00e9cho \u00e0 une tradition chorale o\u00f9 l&rsquo;on entend la MORT\u2026A-VENIR.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mort \u00e0 Venise, de Thomas Mann, musique de Gustav Mahler, mis en sc\u00e8ne par Thomas Ostermeier \u2014 Th\u00e9\u00e2tre de la Ville, 2014 Au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville, avec Un Ennemi du peuple et Mort \u00e0 Venise, Thomas Ostermeier s\u2019empare de Mahler et de la nouvelle de Thomas Mann comme d\u2019un mat\u00e9riau. Et de voir Mort \u00e0 Venise, d\u2019abord, comme un chant o\u00f9 l\u2019acteur Josef Bierbichler, au jeu et \u00e0 la voix cr\u00e9pusculaires, porte haut cette heure d\u2019ivresse retenue. 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