


{"id":574,"date":"2013-12-07T19:25:00","date_gmt":"2013-12-07T18:25:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=574"},"modified":"2013-12-07T19:25:00","modified_gmt":"2013-12-07T18:25:00","slug":"passim-les-rederies-du-radeau","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/passim-les-rederies-du-radeau\/","title":{"rendered":"Passim : les r\u00e9deries du Radeau"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-568\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/passim_le-chable.jpg\" alt=\"passim_le-chable.jpg\" width=\"281\" height=\"500\" align=\"middle\" \/><br \/>\n<em> <strong>C\u2019\u00e9tait en novembre 1998 et Fran\u00e7ois Tanguy revenait sur son lien \u00e0 la pratique de son art, sur Le Chant du Bouc alors qu\u2019il pr\u00e9sentait Orph\u00e9on Bataille-Suite lyrique au campement-Ferme du Haut-Bois Saint Jacques de la Lande. Je cite : \u201cL\u2019\u00e9tat de veille [&#8230;] pendant deux heures, nous sommes dans ce flottement de la perception qui nous occupe tout le temps mais qui est occult\u00e9 par ces \u00e9crans qui s\u2019interposent pour nous dire ce que l\u2019on a per\u00e7u. Cette veille peut plonger dans la perplexit\u00e9 ou la rage, mais constitue une contribution au travail de l\u2019esp\u00e8ce humaine\u201d. Et de regarder Passim (titr\u00e9 anciennement \u201cNoces et Banquets\u201d qui reste imprim\u00e9 sur le ticket) comme un geste qui prend naissance dans la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 cette pens\u00e9e de la \u201cveille\u201d. Passim que l\u2019on \u00e9coute et regarde comme un prolongement aux cr\u00e9ations ant\u00e9rieures model\u00e9es sur la disposition et l\u2019agencement de fragments po\u00e9tiques, lyriques, symphoniques&#8230; occupant un espace dont on est familier, que l\u2019on reconnait et qui nous habite. Comme si, \u00e0 chaque fois, jour apr\u00e8s jour et ann\u00e9es apr\u00e8s ann\u00e9es, la bande du Radeau, au lieu dit la Fonderie, nous invitait dans leur cuisine ou usine, voire arri\u00e8re-cuisine&#8230; et aussi \u201csalle de r\u00e9ception\u201d, \u00e0 retrouver dans Passim, \u00e7a et l\u00e0, un tour de main.<\/strong> <\/em><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-569\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/passim-012.jpg\" alt=\"passim-012.jpg\" width=\"464\" height=\"309\" align=\"middle\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-570\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/passim-025.jpg\" alt=\"passim-025.jpg\" width=\"464\" height=\"309\" align=\"middle\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-571\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/passim-037.jpg\" alt=\"passim-037.jpg\" width=\"221\" height=\"147\" align=\"middle\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-572\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/passim-fra.jpg\" alt=\"passim-fra.jpg\" width=\"218\" height=\"500\" align=\"middle\" \/><br \/>\nUne salle de r\u00e9ception&#8230;<br \/>\nUn peu moins qu\u2019une private joke qui renverrait \u00e0 Noces et Banquets, il faut imaginer que la Fonderie est toute enti\u00e8re une salle de r\u00e9ception. Comprenez un habitat o\u00f9 les fronti\u00e8res et les fonctions, d\u00e9l\u00e8gu\u00e9es \u00e0 l\u2019espace dans la logique HLM, n\u2019ont plus vraiment cours. Et tout commence \u00e0 l\u2019entr\u00e9e o\u00f9, ici, \u00e0 moins de deux m\u00e8tres de la porte alu, un arbre est fleuri toute l\u2019ann\u00e9e d\u2019une guirlande d\u2019ampoules champ\u00eatres qui se regarde comme des fruits surr\u00e9alistes. Quand le feuillage est dense, ils disparaissent. Mais en hiver quand l\u2019arbre prend ses couleurs beckettiennes, ils se donnent au regard comme les voyelles rimbaldiennes : rouges, vertes, bleues&#8230; Et il n\u2019est pas rare d\u2019entendre alors un fumeur et une fumeuse converser \u2013 sous ces \u00e9toiles color\u00e9es arriv\u00e9es \u00e0 maturit\u00e9, dans la proximit\u00e9 de cette \u00e9corce artaudienne \u2013 \u00e0 un m\u00e8tre de cette cime humble qui donne la juste mesure de l\u2019humanit\u00e9. Au-del\u00e0 de cet arbre, que l\u2019on regarderait comme la survivance fr\u00eale d\u2019un jardin ouvrier, se prolonge le Radeau.<br \/>\nC\u2019est le lieu o\u00f9 se d\u00e9couvrent le hall et ses grandes tables, son mobilier et ses bancs patin\u00e9s, ses fresques murales de papiers encr\u00e9s, ses collections de plantes, sa billeterie ambulante, sa cariole \u00e0 potirons, son bar Alamo tenu par des volontaires d\u2019excellence, ses armoires d\u00e9pareill\u00e9es et ses banquettes us\u00e9es, ses salles de spectacle aux gradins rudimentaires et coussins de velours, ses ateliers de construction et ses remises aux accessoires, ses bureaux et ses chambres, sa cantine, son parquet en bois de chantier, ses bois partout&#8230; Et chacun de ces territoires parcellaires o\u00f9 se m\u00ealent toutes les activit\u00e9s du Radeau a en commun un usage singulier de la parole&#8230; Ici, elle est une expression de la m\u00e9moire. L\u00e0, elle relaie les sentiments d\u2019amiti\u00e9 p\u00e9renne et \u00e0 venir. \u00c0 la table d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, la parole se fraie un passage entre les rires et les silences \u00e0 l\u2019\u00e9vocation des Histoires qui sont n\u00e9es \u00e0 La Fonderie et de celles qui s\u2019y dessineront&#8230; C\u2019est, au sens premier du terme, un ensemble de salles de r\u00e9ception. Lieu des attroupements, des attentes et des attablements&#8230; espaces des impatiences quand on y vient voir une \u201ccr\u00e9ation\u201d comme des menus plaisirs quand on y prend son repas.<br \/>\nDans la salle \u00e0 manger que l\u2019on ne distingue plus d\u2019une \u201csalle \u00e0 parler\u201d, la soupe, le pain, la carafe de vin&#8230; pos\u00e9s sur des tables en bois mises bout \u00e0 bout, jouxtent la cuisine et ses marmites. Ici sont employ\u00e9s pour l\u2019heure ceux qui bient\u00f4t ouvriront la nouvelle librairie \u201cL\u2019herbe repousse entre les dalles\u201d. Toute une histoire que cette renaissance d\u2019une Librairie n\u00e9e d\u2019un engagement de plusieurs, du soutien de quelques-uns et de la mobilisation de tous autour de l\u2019initiative du Radeau&#8230; pour faire exister quelques livres et, on l\u2019esp\u00e8re, quelques lecteurs.<br \/>\nCes lecteurs qu\u2019\u00e9voque au cours du repas mon voisin de table Alain Mala, fondateur des \u00e9ditions C\u00e9noname. Lui, \u201c\u00e0 plus de 60 ans\u201d comme il me le confie, s\u2019est engag\u00e9 \u00e0 publier des textes en fran\u00e7ais, et aussi, entre autres, des auteurs \u00e9trangers qu\u2019il fait traduire en fran\u00e7ais comme M\u00e4rta Tikkanen (Finlande) ou Rafa\u00ebl Menjivar Ochoa (Salvador). \u201cParfois 5 ou 6 ouvrages dans l\u2019ann\u00e9e&#8230; parce qu\u2019on ne peut pas r\u00e9sister au plaisir et \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de partager des \u0153uvres qui nous apparaissent rares et fondamentales\u201d me dit-il.<br \/>\nEt de voir ainsi, jusqu\u2019\u00e0 tard dans la nuit, se d\u00e9rouler le repas au rythme des conversations inattendues et amicales, et des humains qui passent dire \u201cbonjour\u201d et discutent un instant, au gr\u00e9 des all\u00e9es et venues des uns et des autres, tel un rituel ou un p\u00e9lerinage, vers la marmite \u00e0 soupe qui tr\u00f4ne sur sa table en formica&#8230;<br \/>\n\u201cTiens, je t\u2019ai fait un bateau\u201d me dit Laurence Chable en me tendant une serviette papier pli\u00e9e selon les r\u00e8gles de l\u2019art origamique&#8230; Trois mats que j&rsquo;appellerai \u00ab\u00a0Le Chable\u00a0\u00bb.<br \/>\n\u201cSalle de r\u00e9ception\u201d dis-je, en entretenant la polys\u00e9mie puisque le Radeau est un espace o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre a lieu, et o\u00f9 vient d\u2019avoir lieu Passim&#8230; que l\u2019on aura regard\u00e9, \u00e9cout\u00e9, re\u00e7u&#8230;<br \/>\n<strong>Passim S<\/strong><br \/>\nIl y a longtemps d\u00e9j\u00e0, c\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019occasion de Ricercar, dans le programme en papier kraft qui \u00e9tait alors la marque de pr\u00e9sentation des spectacles du Radeau, on y parlait d\u2019effet Topaze. C\u2019est-\u00e0-dire, en r\u00e9f\u00e9rence aux multiples facettes de la pierre pr\u00e9cieuse, \u00e0 une esth\u00e9tique du miroitement, du fragment et de l\u2019\u00e9clat lumineux. L\u2019effet Topaze d\u00e9signait donc la fa\u00e7on dont une surface r\u00e9fl\u00e9chit, en la diffractant, une image. Cette mani\u00e8re dont un objet, une mati\u00e8re, une forme&#8230; venaient \u00e0 voir sa structure unifi\u00e9e se modifier quand elle \u00e9tait projet\u00e9e. D\u2019un certain point de vue, cet effet Topaze est le sceau du Radeau qui aura \u00e9tendu ce principe \u00e0 tous les constituants port\u00e9s \u00e0 la sc\u00e8ne. On parlera ainsi volontiers de l\u2019effet Topaze comme d\u2019un monde de reflets pour les images, mais aussi pour les sons musicaux et lyriques, pour les textes qui sont dits, pour la structure sc\u00e9nographique et ses scintres, voire les com\u00e9diens qui endossent parfois des costumes proches les uns des autres&#8230; D\u2019un certain point de vue, dis-je, l\u2019effet Topaze est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la Grande \u0153uvre de Fran\u00e7ois Tanguy et du Radeau&#8230; C\u2019est une marque de fabrique en quelque sorte. Et suivant et regardant Passim, c\u2019est aussi ce qui \u00e9tait donn\u00e9 \u00e0 voir, \u00e0 entendre, et \u00e0 sentir. Passim ou un mot latin pour d\u00e9signer une occurrence qui revient, \u00e7a et l\u00e0, en diff\u00e9rents endroits. Une r\u00e9f\u00e9rence qui reviendrait non pas de mani\u00e8re al\u00e9atoire, mais de fa\u00e7on constante et irr\u00e9guli\u00e8re, au file des pages, au gr\u00e9 des po\u00e8mes litt\u00e9raires et sonores, \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un geste ou d\u2019une silhouette&#8230; Quelque chose, in fine, qui ressemblerait aux anagrammes dont parle Saussure quand, fou et intern\u00e9, il imaginait que chaque po\u00e8me \u00e9tait construit sur une infime r\u00e9f\u00e9rence r\u00e9currente, revenant d\u2019un vers \u00e0 l\u2019autre, \u00e0 peine distincte, presque illisible, mais pr\u00e9sente&#8230;<br \/>\nD\u00e9couvrant Passim, on dira de la cr\u00e9ation de Fran\u00e7ois Tanguy que c\u2019est peut \u00eatre le lieu d\u2019un double effet Topaze inscrit dans une logique de compl\u00e9ment et de suppl\u00e9ment. Il s\u2019agirait alors de distinguer tout \u00e0 la fois une cr\u00e9ation ind\u00e9pendante o\u00f9 les jeux de reflets sont pr\u00e9sents et multiples, et simultan\u00e9ment une \u0153uvre synth\u00e9tique qui concentre et convoque divers \u00e9tats et gestes de cr\u00e9ations ant\u00e9rieures. Passim matriochka en quelque sorte et Passim-puzzle aussi. Passim ou une pi\u00e8ce rhizome, tout \u00e0 la fois travaill\u00e9e, model\u00e9e et form\u00e9e d\u2019un geste qui ne lui est pas singulier mais r\u00e9current d\u2019une cr\u00e9ation \u00e0 l\u2019autre. Semblable et dissemblable, ressemblante et diff\u00e9rente, identique et unique&#8230; entretenant avec le geste d\u2019hier une filiation et un h\u00e9ritage, et parall\u00e8lement distincte et orpheline, promouvant les formes de l\u2019oubli, de la solitude et celles de la m\u00e9lancholie qui se donnent ins\u00e9parablement de mani\u00e8re comique et dramatique. Convoquant l\u2019hostilit\u00e9 humaine, l\u2019incompr\u00e9hension entre les \u00eatres, les rapports duels int\u00e9rieurs, les exigences st\u00e9riles du monde, le poids des codes et des traditions, les alliances amoureuses tragiques&#8230; Passim est encore, et toujours, une s\u00e9quence ou un \u00e9pisode construit sur la convocation de tableaux qui ne forment pas une histoire mais rappelle la complexit\u00e9 de trajectoires et de passages pluriels qu\u2019un ou une, dans les gradins qui accueillent les spectateurs, a forc\u00e9ment emprunt\u00e9. Et de croire d\u00e8s lors, que Passim nous rappelle le commun de nos existences qui empruntent toutes au mythe, \u00e0 un po\u00e8me, \u00e0 une rime, \u00e0 une figure, un personnage parfois&#8230; Non que nos histoires soient identiques aux \u0153uvres qui en rapportent les avatars. Non que notre parole puisse copier ces destin\u00e9es&#8230; Mais plut\u00f4t que ces fables et ces rythmes, ces sonorit\u00e9s et ses silences&#8230; nous inscrivent dans un monde de sensations auquel nous ne sommes jamais \u00e9trangers.<br \/>\nAussi, \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de Lear et de sa d\u00e9cision radicale et violente se souvient-on de la brutalit\u00e9, parfois, de notre aveuglement. Aussi \u00e0 l\u2019amour de Penth\u00e9sil\u00e9e condamn\u00e9e par le clan des amazones se rem\u00e9more-t-on la cruaut\u00e9 des lois, et l\u2019interdit qui vaut aussi pour l\u2019Armide de Le Tasse nous ram\u00e8ne \u00e0 notre \u00eatre ali\u00e9n\u00e9. Aussi, \u00e0 l\u2019\u00e9coute du Tiergarten \u2013 ce Guernica m\u00e9connu \u2013 de Vassili Grossman, se rappelle-t-on ce qu\u2019est le naufrage et l\u2019errance&#8230;<br \/>\n\u00c0 l\u2019\u00e9vocation de Pavese, \u00e0 celle de Moli\u00e8re, de Calderon, de l\u2019Arioste, etc&#8230; le d\u00e9chirement (et donc la solitude), la d\u00e9cision ( et donc le regret), le choix (et donc la frustration), l\u2019amour (et donc le deuil), la mort (et donc l\u2019absence)&#8230; \u00e9taient comme autant de spectres, d\u2019ombres po\u00e9tiques et de formes limbiques emprunt\u00e9s \u00e0 nos quotidiens. Comme si, et Michel Foucault de le souligner quand il lit le Quichotte : \u201cle po\u00e8te est celui qui, au dessous des diff\u00e9rences nomm\u00e9es et quotidiennement pr\u00e9vues, retrouve la parent\u00e9 enfouies des choses, leurs similitudes dispers\u00e9es\u201d. Comme si Passim, encore, \u00e0 l\u2019\u00e9gal d\u2019une \u0153uvre qui ne serait que traduction de la vie, rappelait qu\u2019il n\u2019est de traduction que celle qui fait entendre \u201cl\u2019intimit\u00e9 des langues\u201d (\u00e9crivit un jour Benjamin).<br \/>\nAinsi, \u00e0 regarder et \u00e9couter Passim, dans le prolongement et pour ainsi dire en \u00e9cho aux po\u00e8mes entendus, et dans l\u2019\u00e9loge musical et lyrique qu\u2019observe Fran\u00e7ois Tanguy en convoquant une kyrielle de compositeurs et d\u2019interpr\u00e8tes, il y avait dans le jeu des variations, dans ces suites sonores, dans ces r\u00e9p\u00e9titions&#8230; tout un art du b\u00e9gaiement qui, comme l\u2019a d\u00e9fini Deleuze, est un art de l\u2019\u00e9puisement et de l\u2019\u00e9videment. C\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019approfondissement et du fa\u00e7onnage au terme desquels appara\u00eetrait une v\u00e9rit\u00e9 sensible. Instant de l\u2019Appara\u00eetre qui, au sens o\u00f9 Arendt le souligne, n\u2019est autre que le moment furtif o\u00f9 l\u2019\u0153uvre se d\u00e9tache du quotidien d\u00e9labr\u00e9 pour venir hanter et s\u2019imposer dans l\u2019horizon humain. Moment o\u00f9 l\u2019apparition est aussi renverse sismique, aussi puissante que le soul\u00e8vement d\u2019une pouss\u00e9e tectonique, au point d\u2019imprimer \u00e0 la sc\u00e8ne un pli sonore et verbal, visuel et plastique qui fera de Passim un relief \u00e0 part. Un territoire des reliefs&#8230; Comprenons un ensemble complexe o\u00f9 la ruine plastique et mat\u00e9rielle voisine de l\u2019autel po\u00e9tique, lyrique et po\u00e9tique forme et fonde un agregat de M\u00e9morants (mot crois\u00e9 dans Cantates qui d\u00e9signe des seuils), au commencement et \u00e0 la finale de l\u2019architecture de Passim. Renversement, dis-je, o\u00f9 images et sons, pris dans une construction s\u00e9rielle, font que chaque tableau s\u2019appr\u00e9hende comme un foyer de d\u00e9cantation. L\u00e0 o\u00f9 le mouvement, le geste, la voix, la silhouette, la mati\u00e8re l\u00e9g\u00e8re des visuelles et celle plus corporelle des com\u00e9diens&#8230; s\u2019apparentent \u00e0 des particules en suspension soumises aux lois de la gravitation et au monde physique. L\u00e0 o\u00f9 dans le renversement ascension, comme chute, sont deux passages et deux pratiques de l\u2019immersion dans le d\u00e9sordre des mondes sensibles.<br \/>\n<strong>p.a.s.s.i.m&#8230; esth\u00e9tique du buvard h\u00f6lderlinien<\/strong><br \/>\n\u00c0 l\u2019image du geste furtif de Tanguy qui passe par le hall, un carton \u00e9tendart \u00e0 la main&#8230; \u00c0 l\u2019image de cette banni\u00e8re improvis\u00e9e, mal d\u00e9coup\u00e9e, aux bords d\u00e9chiquet\u00e9s et o\u00f9 crayonn\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te \u201cHommage \u00e0 Nelson Mandela\u201d se lit&#8230; Juste \u00e0 l\u2019image de \u00e7a Passim pourrait tenir \u00e0 cette \u201centr\u00e9e\u201d qui n\u2019en est pas une, cet impromptu qui est une constance, cet engagement fugitif qui renvoie \u00e0 une pratique arch\u00e9ologique de la trace, ce d\u00e9pot (ici se retrouve la figure de la d\u00e9cantation), cette prise de position dans l\u2019espace et de l\u2019espace, cette fragilit\u00e9 de l\u2019engagement qui ne tient plus compte des moyens, ce d\u00e9placement et ce geste mineur, cette sc\u00e8ne et ce qu\u2019elle \u00e9crit&#8230; \u00c7a serait en quelque sorte la premi\u00e8re image de Passim, hors cadre sc\u00e9nique et n\u00e9anmoins trajectoire sc\u00e9nographique, o\u00f9 la course \u00e9ph\u00e9m\u00e8re d\u2019un corps, l\u2019\u00e9criture et la mati\u00e8re d\u00e9form\u00e9e se m\u00ealent et s\u2019agencent afin de cr\u00e9er un mouvement inattendu : une sc\u00e8ne.<br \/>\nEt Passim les multipliera ces sc\u00e8nes et ces motifs. Dans une sorte d\u2019inflation, d\u2019exc\u00e8s et de d\u00e9mesure, comme une d\u00e9ferlante, Passim livrera ses bruits et ses visuels, ces \u00e9cumes picturales et ces partitions chorales. Passim qui, \u00e0 contrario de la mode du pass qui n\u2019est que r\u00e9duction, serait une forme d\u2019ampliation, de reprises et d\u2019augmentations d\u2019un acte pr\u00e9c\u00e9dent donnant au pass\u00e9 et au pr\u00e9sent une valeur de permanence et de proximit\u00e9. Car quelque chose est l\u00e0 qui, dans Passim, compris dans le dit et dans le vu, n\u2019en finit pas d\u2019\u00eatre reprises, r\u00e9p\u00e9titions, insistances&#8230;<br \/>\nQuelque chose est l\u00e0, dans la silhouette, dans le costume, dans l\u2019art de fractionner et de diviser l\u2019image, de reprendre un son et de r\u00e9partir les couleurs&#8230; qui est une mani\u00e8re de repartir d\u2019un point essentiel, d\u2019un Ut majeur donn\u00e9 dans le chant, dans le musique, dans le po\u00e8me, dans les \u00e9carts de voix&#8230; Quelque chose : une \u00e9nigme \u2013 une forme de secret \u2013 qui attend d\u2019\u00eatre reprise ou de revenir \u00e0 la sc\u00e8ne, rendue \u00e0 une forme visible et audible qui serait comme une mani\u00e8re de s\u2019en approcher, d\u2019y toucher, d\u2019en saisir le secret par petites touches ou par retouches&#8230; Et d\u2019ajouter que le nom de ce secret (on le comprend en regardant et en \u00e9coutant) est interdit et qu\u2019il ne sera pas r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par la repr\u00e9sentation, mais qu\u2019il viendra peut-\u00eatre \u00e0 se distinguer dans le travail qui a lieu sur le plateau. Qu\u2019il n\u2019est de secret, en d\u00e9finitive, qu\u2019un geste qui se confond avec la tentative de rendre sensible un monde au-del\u00e0 du langage. Qu\u2019il n\u2019est de secret, in fine, que dans le mouvement et l\u2019articulation, bien plus qu\u2019il ne demeurerait dans le nomm\u00e9. Au vrai, Passim, et plus g\u00e9n\u00e9ralement le travail du Radeau qui a fait sien le lyrique et le po\u00e8me, le livret et le livre, se tiendrait \u00e0 l\u2019endroit exact de ces arts qui, pour autant qu\u2019on le devine et le sait, ne tutoient que les id\u00e9es qu\u2019ils approchent sans jamais les arraisonner. Plus que repr\u00e9senter donc, Passim est ainsi et peut-\u00eatre seulement le lieu de la pr\u00e9sentation&#8230; C\u2019est-\u00e0-dire l\u2019espace de ce qui vient, de ce qui est en chemin&#8230; ce qui est en mouvement.<br \/>\nEt de voir dans le jeu et les silhouettes de Laurence Chable, Patrick Cond\u00e9, Fosco Corliano, Muriel H\u00e9lary, Vincent Joly, Carole Paimpol, Karine Pierre, Jean Rochereau et Anne Baudoux, un ensemble d\u2019amorces, pris \u00e0 diff\u00e9rents si\u00e8cles qui sont, pour chacun, un commencement, une t\u00eate de pont entre des histoires, apparemment distinctes, qui n\u2019en forment qu\u2019une seule au nom secret mais dont on devine qu\u2019elle pourrait \u00eatre celle du d\u00e9senchantement&#8230;<br \/>\nAlors, dans la lumi\u00e8re ou dans l\u2019ombre, au lieu de tableaux qui pour certains empruntent aux ann\u00e9es noires de Goya, \u00e0 la clart\u00e9 des hollandais pour \u00e9clairer un d\u00e9tail, aux lignes cubistes de Demuth, aux plans larges de Hopper, aux ready made et autres foisonnements \u00e9clectiques et ornementaux de la peinture surr\u00e9aliste&#8230; Passim se regarde comme un carrefour, un espace d\u2019intersection et un pr\u00e9cipit\u00e9, une encyclop\u00e9die de couleurs et de plis, de murmures, d\u2019\u00e9clats de voix et de bruits. Un peu comme si Passim, empruntant \u00e0 l\u2019histoire du buvard holderlinien, \u00e9tait ce buvard impr\u00e9gn\u00e9 d\u2019encres et de graisses, de sons errants et de gestes courants ; ce double fait de d\u00e9pots fantasques, baroques et d\u2019une cohorte de bibelots mallarm\u00e9ens s\u2019\u00e9cartant de tout ordre classique.<br \/>\nPassim ou une pi\u00e8ce d\u2019hantologie, d\u00e9ployant un monde de spectres litt\u00e9raires et musicaux, plastiques, po\u00e9tiques et lyriques, pris dans des \u00e9taux de lumi\u00e8res o\u00f9, ce qui reviendrait sans cesse correspondrait \u00e0 un jeu de variations autour de l\u2019image d\u2019\u00e9pinal de la Triste Figure. Celle de Penth\u00e9sil\u00e9e endeuill\u00e9e articulant un chant de solitude \u00e9ternelle, celle d\u2019un guerrier statique et fun\u00e8bre au casque flamboyant, celle d\u2019un cavalier ou l\u2019ombre d\u2019un Don quichotte isol\u00e9, celle d\u2019une \u00e2me perdue aux abois, celle d\u2019un Roi aux cris de rages et de d\u00e9sarrois confondus, celle de sa fille au bras tendu et au corps terrass\u00e9, celles encore de soldats ou d\u2019ombres implorantes parlant aux cieux comme Emp\u00e9docle aux Dieux&#8230;<br \/>\nEt simultan\u00e9ment \u00e0 ce \u201c14 juillet\u201d atemporel, \u00e0 ces parades \u00e9ph\u00e9m\u00e8res de r\u00e9volt\u00e9s groguis, d\u2019an\u00e9antis \u00e9ternels et autres \u00e2mes l\u00e9zard\u00e9es brutalement, qui se donnent dans des cadres isol\u00e9s et qui sont expos\u00e9es au quatri\u00e8me mur, Passim est toujours le lieu du d\u00e9sarroi et de la d\u00e9rision qui fait de ces spectres tragiques, aussi, des cadavres exquis grotesques&#8230; C\u2019est-\u00e0-dire la somme duelle et travestie de jeux o\u00f9 le \u201cje \u00e0 la torture\u201d est encore et toujours le recto d\u2019un verso o\u00f9 se mettent en sc\u00e8ne des jeux de r\u00f4les comiques, des situations burlesques et parodiques&#8230;<br \/>\nPassim, \u00e7a et l\u00e0, r\u00e9guli\u00e8rement, offre ainsi quelques \u00e9pisodes cocasses, \u00e9tonnamment dr\u00f4les quand quelques baffes intempestives claquent inoppin\u00e9ment et r\u00e9v\u00e8lent une caract\u00e9rielle obsessionnelle ainsi qu\u2019une victime innocente. Risible sera aussi le bal des balourds ou la chor\u00e9graphie d\u2019un menuet \u2013 cette contredanse \u2013 perd en gr\u00e2ce et en noblesse, \u00e0 cause de pieds et doigts empoul\u00e9s. Marrant sera encore l\u2019usage du postiche, mal adpat\u00e9, \u00e0 contre emploi, de traviole ou anachronique qui vaut ici pour pastiche de couvre-chefs historiques. Comiques encore seraient l\u2019esquisse de ces sc\u00e8nes de boulevard et d\u2019ombres surprises dans les placards&#8230;<br \/>\nEt jamais l\u2019\u00e9quilibre n\u2019est rompu dans Passim&#8230; Jamais l\u2019une des tonalit\u00e9s ne vient plus haute que l\u2019autre ; et ainsi le s\u00e9rieux et le l\u00e9ger viennent, non dans l\u2019alternance, mais dans la compl\u00e9mentarit\u00e9, dans l\u2019indissociabilit\u00e9. Et ce, peut-\u00eatre, parce qu\u2019elles ont pour creuset la gravit\u00e9. Comprenons que le l\u00e9ger et le s\u00e9rieux tiennent \u00e0 la direction que l\u2019on donne \u00e0 la gravit\u00e9 qui, tant\u00f4t est profondeur, tragique, dramatique, et tant\u00f4t perte d\u2019un centre de gravit\u00e9 qui conduit au d\u00e9rapage et \u00e0 la glissade. Entre les deux, il n\u2019est qu\u2019\u00e0 regarder les acteurs, cette mani\u00e8re de donner au corps cet air bancal ou athl\u00e9tique, cette posture de pantin cass\u00e9 ou d\u2019\u00eatre-souple, cet art d\u2019\u00eatre dans la parent\u00e9 de l\u2019Ac\u00e9tia ou le jumeau d\u2019un clown&#8230; pour comprendre qu\u2019ici, dans Passim, \u00e7a bo\u00eete, \u00e7a se d\u00e9bo\u00eete, \u00e7a s\u2019embo\u00eete&#8230; \u00e7a se met en bo\u00eete&#8230;.<br \/>\nComme si Passim \u00e9tait un intervalle ou un espace interm\u00e9diaire \u2013 faisant le lien donc \u2013 entre un \u00e9tat et un autre, et nous rappelait la proximit\u00e9 et la parent\u00e9 des \u00e9tats qui induisent qu\u2019une com\u00e9die n\u2019est qu\u2019une trag\u00e9die vue de dos. Et que nous ne sommes que ce pluriel.<br \/>\nPassim ou l\u2019espace du rare et des d\u00e9rat\u00e9s, territoires de foirades sublimes et foire \u00e0 tout aussi, l\u00e0 o\u00f9 le chancelant, le tatonnant, l\u2019h\u00e9sitant&#8230; sont les signes d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qui n\u2019est que reprises, et o\u00f9 le \u201cse reprendre\u201d reviendrait \u00e0 se contenir et se ressaisir, sans vraiment y parvenir parce que c\u2019est la vie, et qu\u2019elle n\u2019est que ce mouvement. Soit un mouvement fait des R\u00e9deries du Radeau&#8230; un territoire des songes et de l\u2019extravagance, un embarcad\u00e8re vers les r\u00eaveries.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-573\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/passim.jpg\" alt=\"passim.jpg\" width=\"275\" height=\"183\" align=\"middle\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019\u00e9tait en novembre 1998 et Fran\u00e7ois Tanguy revenait sur son lien \u00e0 la pratique de son art, sur Le Chant du Bouc alors qu\u2019il pr\u00e9sentait Orph\u00e9on Bataille-Suite lyrique au campement-Ferme du Haut-Bois Saint Jacques de la Lande. Je cite : \u201cL\u2019\u00e9tat de veille [&#8230;] pendant deux heures, nous sommes dans ce flottement de la perception qui nous occupe tout le temps mais qui est occult\u00e9 par ces \u00e9crans qui s\u2019interposent pour nous dire ce que l\u2019on a per\u00e7u. 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