


{"id":575,"date":"2013-11-03T19:28:00","date_gmt":"2013-11-03T18:28:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=575"},"modified":"2013-11-03T19:28:00","modified_gmt":"2013-11-03T18:28:00","slug":"labyrinthes-paroles-sous-surveillance","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/labyrinthes-paroles-sous-surveillance\/","title":{"rendered":"Lidelle"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>\u00c0 Gen\u00e8ve, au Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Usine, Karelle M\u00e9nine pr\u00e9sente Labyrinthe[s]. Une cr\u00e9ation, une pi\u00e8ce, \u00e9crite et mise en sc\u00e8ne par elle. Un travail d\u2019\u00e9quipe o\u00f9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des com\u00e9diennes Val\u00e9rie Liengme et Nina Langensand, on retrouve Vanessa Court (son), Jonathan O\u2019Hear (lumi\u00e8res), Olivia Csiky Trnka (dramaturgie), Veronica Segovia (costumes), Robert Hatt (r\u00e9gie), et la musique de Brice Catherin&#8230; Sans oublier Laurent Domenjoz (homme de technique) et cuisinier incroyable qui, comme pour sa soupe aux noisettes, veille sur tout le plateau.<\/strong> <\/em><br \/>\nEn forme de portrait&#8230;<br \/>\nDans l\u2019histoire de Karelle M\u00e9nine, le destin ne l\u2019avait pas pr\u00e9venue qu\u2019elle viendrait \u00e0 la mise en sc\u00e8ne. Elle, journaliste un temps pour France Culture et la RTSR, \u201canimatrice\u201d critique et engag\u00e9e dans le cadre des Rencontres \u00e0 l\u2019Ecole d\u2019Art d\u2019Avignon sous la direction Baudriller\/Archambault, conseill\u00e8re artistique et litt\u00e9raire de l\u2019\u00e9quipe de Mons 2015&#8230; entretenait davantage un rapport \u00e0 la performance, aux installations plastiques et sonores, aux dispositifs contemporains qui r\u00e9fl\u00e9chissent les \u00e9nigmes du regard et de l\u2019\u00e9coute. Dans la proximit\u00e9 des chor\u00e9graphes Daniel Larrieu et Thierry Thieu-Niang, ou accueillie en r\u00e9sidence d\u2019\u00e9criture \u00e0 la Chartreuse Villeneuve lez Avignon, Karelle M\u00e9nine pourrait \u00eatre confondue \u00e0 une sorte de \u201ctouche \u00e0 tout\u201d par qui ne la conna\u00eet. \u00c7a serait se tromper sur son rapport au monde et \u00e0 la pratique artistique, si tant est qu\u2019elle veuille bien vous rappeler qu\u2019il n\u2019y a l\u00e0 qu\u2019un tout et que le monde se donne sous diverses formes pour parler toujours d\u2019une chose identique. Entre la Suisse, la Belgique et la France, KM arpente donc les plis et les recoins du champ social europ\u00e9en, avec sa perche son et son carnet de notes, d\u00e9boulant de mani\u00e8re inattendue, parfois sur un coin de sc\u00e8ne, parfois dans un espace sanitaire comme au Gr\u00fc \u00e0 la belle \u00e9poque de Pralong.<br \/>\nVolontiers critique \u00e0 l\u2019endroit d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 du spectacle qui gagne parfois la sc\u00e8ne, elle pr\u00e9serve son quant \u00e0 soi, sa libert\u00e9 de paroles, son ind\u00e9pendance&#8230; en toutes choses, \u00e0 commencer par les formes esth\u00e9tiques qu\u2019elle propose. Elle conserve son indignation aussi et r\u00e9agit syst\u00e9matiquement en artiste politis\u00e9e. KM, c\u2019est un peu comme une boule de nerfs courtoise, \u00e9l\u00e9gante et radicale. Un condens\u00e9 de coup de gueules et de tendresse. Adepte de la bouffe pas trop chimique quand elle en a les moyens, militante attentive pour les droits de la femme : son respect, sufragette en quelque sorte, KM n\u2019est d\u2019aucune cause mais de tous les engagements quand l\u2019injustice se manifeste et que la menace p\u00e8se.<br \/>\nEnfilant un jean d\u00e9lav\u00e9 pour une rencontre informelle, mais passant une robe noire avec fleur \u00e0 la boutonni\u00e8re pour une premi\u00e8re&#8230; Karelle M\u00e9nine ressemble en d\u00e9finitive \u00e0 ses cr\u00e9ations. Elle est impr\u00e9visible, et fid\u00e8le \u00e0 un geste. Un mot, peut-\u00eatre, pourrait lui rendre hommage et t\u00e9moigner de ce qu\u2019elle est, en m\u00eame temps que la cerner&#8230; certainement le mot d\u2019exigence.<br \/>\nLe destin ne lui avait pas dit qu\u2019elle assurerait une mise en sc\u00e8ne, \u00e0 l\u2019automne 2013&#8230; Et pour la premi\u00e8re fois qu\u2019elle vient \u00e0 cette fonction-l\u00e0, Karelle M\u00e9nine proposait au Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Usine, \u00e0 Gen\u00e8ve, ses Labyrinthe[s].<br \/>\nUn titre pluriel, comme si dans un moment d\u2019h\u00e9sitation ou de doutes (qu\u2019elle entretient aussi avec elle-m\u00eame), Karelle M\u00e9nine avait privil\u00e9gi\u00e9 la multitude plut\u00f4t que le singulier, la diversit\u00e9 plut\u00f4t que l\u2019unit\u00e9. Une mani\u00e8re a elle, encore, de poser d\u2019embl\u00e9e que la r\u00e9duction n\u2019est pas de mise. Labyrinthe[s] ou une mise en sc\u00e8ne de Karelle M\u00e9nine, mais aussi un texte \u00e9crit par elle.<br \/>\nLabyrinthe[s].<br \/>\n\u201cj\u2019avais envie de me replonger dans la langue. Dans son fourmillement, ses contraintes, ses immensit\u00e9s. Ce projet part de l\u00e0 [&#8230;] la langue est un labyrinthe, elle a des labyrinthes&#8230;\u201d a \u00e9crit Karelle M\u00e9nine dans le programme distribu\u00e9 pour la repr\u00e9sentation. Et tout le temps de l\u2019\u00e9criture, alors qu\u2019elle organisait une \u00e9pop\u00e9e d\u2019hier \u00e0 maintenant, du mythe du \u201cdestin\u201d \u00e0 un dialogue fond\u00e9 sur le \u201cIch liebe&#8230; angst\u201d, elle aura r\u00e9gl\u00e9 l\u2019\u00e9criture sur un principe ou une r\u00e8gle organisant l\u2019al\u00e9atoire. C\u2019est \u00e0 partir \u201cdes personnages d\u2019un jeu de carte\u201d qu\u2019elle aura combin\u00e9 les formes de discours. Utilisant le carreau, le tr\u00e8fle, le pique, le coeur&#8230; \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une Oph\u00e9lie qui en \u00e9noncerait les qualit\u00e9s ; et recoupant ces symboles connus des joueurs de carte de C\u00e9sanne avec des tons et des rythmes. D\u2019une certaine mani\u00e8re, Karelle M\u00e9nine se sera faite cartomancienne, joueur de tarot et de poker, pratiquante de r\u00e9ussite, voyante si l\u2019on veut&#8230; Ou, et plus vraisemblablement, h\u00e9riti\u00e8re de Perec et des oulipiens, elle aura trouv\u00e9 une forme ludique et une pratique plastique \u00e0 l\u2019emploi des alphabets \u00e0 l\u2019origine des mots et des phrases. Un principe a donc r\u00e9gl\u00e9 son \u00e9criture et port\u00e9 \u00e0 extraire des cartes un plan permettant \u00e0 la pens\u00e9e de s\u2019\u00e9noncer. Et c\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que Labyrinthe[s] s\u2019est construit po\u00e9tiquement. Car jouant de l\u2019association des cartes, chaque soir ob\u00e9it \u00e0 une logique qui pr\u00e9c\u00e8de le jeu de sc\u00e8ne. Dans le hall, le spectateur invit\u00e9 \u00e0 choisir une carte, ne sait pas encore qu\u2019il organise ce qu\u2019il verra. Et d\u2019ajouter que ce soir, l\u2019As de coeur, puis la dame de carreau et le valet de tr\u00e8fle ont \u00e9t\u00e9 tir\u00e9&#8230;<br \/>\nEt alors que le spectateur que je suis se rendait dans la salle en passant par les coulisses du Th\u00e9\u00e2tre, alors qu\u2019une procession de spectateurs muets empruntait des couloirs inhabituels dans un silence profond \u2013 tel le public de l\u2019\u00e9trange histoire du mot urbanisme de Genet qui traverse un cimeti\u00e8re avant de sa rendre au \u201cspectacle\u201d \u2013 le plateau apparaissait dans l\u2019obscurit\u00e9 lard\u00e9e de brume et d\u2019un brouillard l\u00e9ger. Telle une lande pris au Landscape de John Cage, dans le silence nocturne, c\u2019est un ailleurs que l\u2019on d\u00e9couvrait. Soit un espace th\u00e9\u00e2tral qui nous accueillait.<br \/>\nL\u00e0, dans une partition construite sur trois temps, on \u00e9couterait tout d\u2019abord un long silence gagn\u00e9 petit \u00e0 petit par une musique d\u00e9construite o\u00f9 le son d\u2019un violoncelle se donne sous formes de fragments et de bribes laissant entendre distinctement les ruines d\u2019une harmonie fragilis\u00e9e. Moment vibratoire et ondulatoire que celui-l\u00e0 qui r\u00e9sonne sous le gradin et semble investir la chair et les corps. Puis, venant du fond du plateau et se plantant devant un pied micro, une interpr\u00e8te narre ce qui pourrait s\u2019apparenter \u00e0 une vieille histoire&#8230; un mythe. \u201cO\u00f9 il y a le destin ! o\u00f9 il n\u2019y a pas de destin\u201d rappelle la com\u00e9dienne. La voix de Karelle M\u00e9nine est sobre, d\u00e9cid\u00e9e et presque douce ; sa silhouette est immobile. L\u2019actrice expose \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un Hom\u00e8re moderne les voies de ces deux options qui forment une \u00e9pop\u00e9e de quelques vers. Au terme de ce r\u00e9cit, commence alors un dialogue \u00e9nigmatique entre deux figures. Un mur est \u00e9voqu\u00e9. Une histoire de d\u00e9samour est convoqu\u00e9e. Deux voix s\u2019affrontent dans un d\u00e9s\u00e9quilibre \u00e0 peine perceptible. Le duel tient au mot et tourne autour d\u2019un seul \u00e9nonc\u00e9 \u201cIch liebe angst\u201d. \u00c9nonc\u00e9 dit, repris, allong\u00e9&#8230; Selon que le souffle le ponctue autrement, et qu\u2019un blanc occupe l\u2019un ou l\u2019autre des deux intervalles, la signification est diff\u00e9rente. \u201cIch\u201d, isol\u00e9, me rappelle le travail de Klaus Mickael Gr\u00fcber. Celui de la voix de Dionysos \u00e0 l\u2019or\u00e9e des Bacchantes. \u201cLiebe\u201d, lui, est le mot arch\u00e9ologique et g\u00e9n\u00e9alogique de tous les drames&#8230; Il miroite et rend ses \u00e9clats tragiques et heureux&#8230; \u201cangst\u201d est lui le mot trouble&#8230;. Angst ou peur, en allemand, \u00e9voque lui toutes les peurs : n\u00e9gatives ou pas. Peur d\u2019aimer, ou peur d\u2019\u00eatre quitt\u00e9&#8230; C\u2019est un \u00e9tat.<br \/>\nEt de regarder le travail de Karelle M\u00e9nine comme un \u201cAdieu \u00e0 la pi\u00e8ce didactique\u201d o\u00f9 les trois tableaux sont en correspondance sans qu\u2019ils soient dans l\u2019ali\u00e9nation. Ind\u00e9pendantes, en quelque sorte, les trois \u201cs\u00e9quences\u201d se regardent comme l\u2019expression d\u2019un chaos organis\u00e9 dont chaque \u00e9l\u00e9ment fait sens.<br \/>\nSur le plateau, diff\u00e9rents cables sont tendus. \u00c9pures ou traits rares, ces lignes verticales se regardent comme autant de fil d\u2019Ariane, de fil de fer pour funambule, de fil du rasoir qui est aussi l\u2019expression qui marque l\u2019\u00e9quilibre&#8230; Ils forment une structure mais ne d\u00e9livrent aucun indice sur leur pr\u00e9sence, sinon celle de la n\u00e9cessit\u00e9 de donner au vide tout son volume. Sorte de rep\u00e8re ou de trajectoire marqu\u00e9e par quelque aiguilleur du ciel, ils sont une \u00e9nigme visible autour de laquelle et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de laquelle les acteurs prennent place.<br \/>\nAlors, quand s\u2019ach\u00e8ve la premi\u00e8re s\u00e9quence musicale et sonore, appara\u00eet Karelle M\u00e9nine. On la dirait sortie tout droit d\u2019une BD de Bilal dans son petit uniforme \u00e0 veste grise et double rang\u00e9e de boutons blancs. Mais c\u2019est plut\u00f4t, dans le prolongement du roman de Lewis Caroll, une sorte d\u2019Alice de la Maturit\u00e9. Grave, soeur de Cassandre aussi, l\u2019immobilisme de Karelle M\u00e9nine en front de sc\u00e8ne est impressionnant. Plus figure que personnage, elle est avant tout une voix qui fait entendre une br\u00fblure. Quelque chose d\u2019un ordre c\u00e9r\u00e9bral ou mental qui passe par le langage. Elle est aussi une sorte de prologue en surplomb du dialogue \u00e0 venir&#8230; et qui arrive.<br \/>\nMoment dialogal qui s\u2019ouvre sur la pr\u00e9sentation d\u2019une ombre \u00e9clair\u00e9e en contre-plong\u00e9 par la lumi\u00e8re d\u2019un cong\u00e9lateur. Effet spectral en guise d\u2019interlocuteurs. Et l\u2019on comprend tr\u00e8s vite dans l\u2019\u00e9change qui s\u2019engage entre les deux com\u00e9diennes que la parole n\u2019est plus ce qui tisse un espace commun, mais seulement un file fragile, un lien d\u00e9passable et brisable \u00e0 tout moment. Tout le temps du dialogue sera ainsi soumis \u00e0 des moments de tensions feutr\u00e9es, instables et r\u00e9currents \u00e0 chaque prise de paroles&#8230; Temps d\u2019aveu ou temps d\u2019attente, de l\u2019un comme de l\u2019autre, il n\u2019y a peut-\u00eatre aucun espoir.<br \/>\nLe cong\u00e9lateur au coeur du plateau se regarde d\u00e8s lors comme un espace arch\u00e9ologique, une sorte de bo\u00eete de Pandore&#8230; o\u00f9 la parole qui tournoie dans le cadre sc\u00e9nique n\u2019est plus qu\u2019une parole sous surveillance. Paroles dites \u00e0 l&rsquo;ombre des petites lumi\u00e8res prises dans les glaces suspendues qui tombent et se fracassent. Semblables \u00e0 des ponctuations sonores impr\u00e9visibles, mais certaines.<br \/>\nEt de quitter Labyrinthe(s), moins une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre qu&rsquo;un dispositif th\u00e9\u00e2tral, en se disant que la parole est toujours le lieu d&rsquo;une \u00e9nigme, ici mise en sc\u00e8ne, o\u00f9 parler et \u00e9couter n&rsquo;est jamais neutre. Merci.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 Gen\u00e8ve, au Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Usine, Karelle M\u00e9nine pr\u00e9sente Labyrinthe[s]. Une cr\u00e9ation, une pi\u00e8ce, \u00e9crite et mise en sc\u00e8ne par elle. Un travail d\u2019\u00e9quipe o\u00f9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des com\u00e9diennes Val\u00e9rie Liengme et Nina Langensand, on retrouve Vanessa Court (son), Jonathan O\u2019Hear (lumi\u00e8res), Olivia Csiky Trnka (dramaturgie), Veronica Segovia (costumes), Robert Hatt (r\u00e9gie), et la musique de Brice Catherin&#8230; Sans oublier Laurent Domenjoz (homme de technique) et cuisinier incroyable qui, comme pour sa soupe aux noisettes, veille sur tout le plateau.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-575","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/575","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=575"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=575"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}