


{"id":576,"date":"2013-10-30T19:29:00","date_gmt":"2013-10-30T18:29:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=576"},"modified":"2013-10-30T19:29:00","modified_gmt":"2013-10-30T18:29:00","slug":"la-barque-le-soir-ombres-marines","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-barque-le-soir-ombres-marines\/","title":{"rendered":"La barque le soir &#8230; ombres marines"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Repris au 104, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l\u2019Od\u00e9on-Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Europe\/ateliers Berthiers, \u201cLa Barque le soir\u201d de Claude R\u00e9gy fait r\u00e9-entendre \u201cVoguer parmi les miroirs\u201d. Un extrait du roman de Tarjei Vesaas La barque le soir o\u00f9 l\u2019ombre marine qu\u2019est Yann Boudaud donne \u00e0 entendre un monde de fronti\u00e8res. Celui o\u00f9 \u201cil peut y avoir une perception au-del\u00e0 de la compr\u00e9hension\u201d dit Claude R\u00e9gy \u00e0 Gilles Amalvi.<\/strong> <\/em><br \/>\nPlus de vingt ans d\u00e9j\u00e0&#8230;<br \/>\nIl y a chez le metteur en sc\u00e8ne Claude R\u00e9gy un geste reconduit d\u2019une cr\u00e9ation \u00e0 l\u2019autre. Quelque chose d\u2019identifiable et donc de rare. Quelque chose qui rel\u00e8ve d\u2019une attention profonde pour le territoire qu\u2019est le th\u00e9\u00e2tre qui interdit \u00e0 toutes cr\u00e9ations de ressembler \u00e0 un spectacle. Une attention profonde, dis-je, pour la parole qui s\u2019y d\u00e9ploie ; pour le mouvement qui r\u00e8gle la vie des acteurs sur la sc\u00e8ne ; pour la lumi\u00e8re qui r\u00e9fl\u00e9chit un \u00e9clairage du monde ; pour le silence qui est \u00e0 l\u2019or\u00e9e de chaque paroles et de chaque phrases ; pour le rythme qui se d\u00e9prend de son usage quotidien. Oui, il y a quelque chose de rare qui rel\u00e8ve d\u2019un inhabituel, d\u2019un inattendu, d\u2019un impr\u00e9visible qui organisent le doute dans la foi perceptive et la logique qui donnait acc\u00e8s \u00e0 la raison. Il ya quelque chose qui construit des \u00e9tats d\u2019incertitude. Quelque chose de l\u2019ordre d\u2019une raret\u00e9 o\u00f9 la stabilit\u00e9 du connu est l\u2019objet d\u2019un investi par les forces de l\u2019imaginaire et par les \u00e9nergies de l\u2019au-del\u00e0. O\u00f9 la conscience rationnelle (dont il faut se d\u00e9faire) est cet espace complexe qui r\u00e8gle la perception du r\u00e9el. O\u00f9 l\u2019architecture sensorielle prompt \u00e0 limiter la signification est \u00e0 d\u00e9jouer en favorisant d\u2019autres formes d\u2019immersion dans notre \u201catelier interieur\u201d. Au vrai, peut-\u00eatre que chez Claude R\u00e9gy, il n\u2019est d\u2019autres pratiques du th\u00e9\u00e2tre que celle qui vise \u00e0 faire appara\u00eetre le morcellement du monde, son infini h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, son alt\u00e9rit\u00e9 irr\u00e9ductible, son immensit\u00e9 ind\u00e9finie, son essence plurielle&#8230; Peut-\u00eatre un go\u00fbt irr\u00e9pressible pour les plis de l\u2019humanit\u00e9, pour les recoins oubli\u00e9s du discours, pour les failles millim\u00e9triques de la raison, pour les espaces lointains de la conscience extr\u00eame, pour les r\u00eaves et leurs chim\u00e8res exclues,  &#8230; guident-ils ce qui, chez lui, s\u2019apparente \u00e0 un th\u00e9\u00e2tre de qu\u00eate. Aux confins de celle-ci \u2013 chaque mise en sc\u00e8ne l\u2019en rapprocherait \u2013 il y a sans doute quelques \u00e9tats rares de perception. Quelque chose qui rel\u00e8verait d\u2019une connaissance pure ou d\u2019un secret lev\u00e9. Quelques chose qui n\u2019est pas nommable, pas m\u00eame sur la sc\u00e8ne, mais dont le th\u00e9\u00e2tre nous entretiendrait \u00e0 son contact. Et de comprendre alors que chez Claude R\u00e9gy faire du th\u00e9\u00e2tre revient \u00e0 \u00e9tablir un point de contact. \u00c0 faire du th\u00e9\u00e2tre un passage&#8230; \u00e0 savoir, soulignons-le encore, un mode de cheminement o\u00f9 le temps de la repr\u00e9sentation, \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la parole model\u00e9e, de la lumi\u00e8re pens\u00e9e, du geste \u00e9clair\u00e9e&#8230; celui qui est pr\u00e9sent et regarde, est regard\u00e9&#8230; Quelque chose de rare, oui, agit le spectateur, qui fait du travail de Claude R\u00e9gy, le lieu d\u2019une forge o\u00f9 la sc\u00e8ne est encore un foyer pour celui qui vient.<br \/>\nMoment rare, en d\u00e9finitive, o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre, chez Claude R\u00e9gy, se constitue comme un refuge, une redoute, un espace presque clandestin ou souterrain&#8230; qui passe par la \u201ccritique\u201d de la repr\u00e9sentation d\u2019un monde appauvri, d\u2019un monde sorti de ses gonds o\u00f9 l\u2019exp\u00e9rience po\u00e9tique, esth\u00e9tique, plastique n\u2019a plus cours dans un champ social tourn\u00e9 vers l\u2019unique retour sur investissement.<br \/>\nEt de rappeler la premi\u00e8re fois o\u00f9 j\u2019ai vu un \u201cR\u00e9gy\u201d. C\u2019\u00e9tait au d\u00e9but des ann\u00e9es 90. C\u2019\u00e9tait Chutes de Gregory Motton, sensation d\u2019un plateau de fouilles avec des acteurs fourmillant mais isol\u00e9s&#8230; J\u2019\u00e9tais un \u201cjeune\u201d critique et l\u2019entretien qui suivrait devait \u00eatre consacr\u00e9 au Th\u00e9\u00e2tre. Quand Lui accepta de me parler, il \u00e9voqua pendant plus de deux heures la figure du \u201cnomade\u201d. C\u2019\u00e9tait le d\u00e9but de notre conversation qui durerait jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui&#8230; Un peu moins qu\u2019une conversation devrais-je dire et avouer plut\u00f4t qu\u2019il serait question d\u2019une initiation, peut-\u00eatre un apprentissage qui concernerait autant la chose qu\u2019est le th\u00e9\u00e2tre, que ce qui l\u2019entoure. Pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui entoure le th\u00e9\u00e2tre. Et aussi, mais je ne le savais pas encore&#8230; un questionnement sur ce que j\u2019\u00e9tais dans le temps de la repr\u00e9sentation et au-del\u00e0&#8230; quelque chose qui concernerait le \u201cspectateur\u201d&#8230; Au TGP, pour La Mort de Tintagiles, alors qu\u2019Arnaud Rykner nous fit courir dans les couloirs du m\u00e9tro au risque d\u2019une crise d\u2019asthme&#8230; Claude R\u00e9gy nous voyant arriver nous demandera de \u201creprendre notre souffle\u201d&#8230; \u201cd\u2019enlever nos blousons\u201d&#8230; et il ajoutera \u201c\u00e7a va d\u00e9ranger la repr\u00e9sentation\u201d&#8230;<br \/>\nC\u2019\u00e9tait \u2013 comment dire ? \u2013 tout un art d\u2019\u00eatre un spectateur&#8230; C\u2019\u00e9tait un travail ou disons, d\u2019une mani\u00e8re un peu plus po\u00e9tique, une mani\u00e8re d\u2019avoir \u201cle go\u00fbt de l\u2019autre\u201d.<br \/>\nLe temps a pass\u00e9, les cr\u00e9ations se succ\u00e9d\u00e8rent.<br \/>\nHolocauste de Charles Reznikoff, avec Yann Boudaud&#8230; moment de suffocation int\u00e9rieure devant un acteur dont je devine que le travail le conduit, au long des accents de sa voix, aux portes de l\u2019infernal qu\u2019il n\u2019est pas possible de nommer, mais qu\u2019il est possible peut-\u00eatre de faire sentir. Pas un mot, chez lui, qui ne soit le spectre d\u2019un corps bris\u00e9 par le \u201cmal radical\u201d dirait Antelme que cite R\u00e9gy. C\u2019\u00e9tait \u00e0 Caen et les mains de Boudaud cherchait dans l\u2019air la chair d\u2019une humanit\u00e9 oubli\u00e9e.<br \/>\nSuivront Quelqu\u2019un va venir, Variations sur la mort, des couteaux dans les poules, M\u00e9lancholia-Th\u00e9\u00e2tre, Comme un chant de David, Carnet d\u2019un disparu, Homme sans but, Brume de dieu&#8230; De chacune de ces cr\u00e9ations, il y aurait \u00e0 parler ou \u00e0 se souvenir pr\u00e9cis\u00e9ment&#8230; Mais que dire qui ne r\u00e9duise pas chacune de ces \u201cexp\u00e9riences\u201d ? Que dire qui ne prive pas ce que j\u2019ai vu de la force du senti ?<br \/>\nC\u2019est peut-\u00eatre la lumi\u00e8re \u2013 qui est \u00e9galement la m\u00e9taphore du verbe autant que travail chromatique \u2013 qui devrait \u00eatre convoqu\u00e9e. La lumi\u00e8re, chez Claude R\u00e9gy est une couleur mais surtout un espace. Le lieu du relief en formation o\u00f9 la perception r\u00e9tinienne est soumise \u00e0 ses limites. C\u2019est l\u2019endroit de construction des fronti\u00e8res fluides et des formations indistinctes. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019est en travail le visible qui s\u2019ouvre au sensible. Pour le spectateur, c\u2019est l\u2019instant o\u00f9 il devient l\u2019h\u00e9ritier des mondes inconnus, ceux qui vivent plus loin que le regard mais qui ont besoin du regard. Les spectres, les ombres, les silhouettes&#8230; y gagnent en densit\u00e9 autant qu\u2019en secret. D\u2019une certaine mani\u00e8re, la lumi\u00e8re chez Claude R\u00e9gy n\u2019a peut-\u00eatre d\u2019autres fins que de faire appara\u00eetre des peuples, des minorit\u00e9s dont le spectateur est l\u2019un des membres. Au contact de la lumi\u00e8re comme d\u2019une communaut\u00e9 oubli\u00e9e pourrais-je dire.<br \/>\nC\u2019est peut-\u00eatre un rythme apparent\u00e9 souvent au ralenti et qui porte aussi bien sur la voix que le geste. Mais s\u2019il est vrai que la lenteur est rendue sensible, elle est per\u00e7ue au regard d\u2019un mouvement quotidien qui privil\u00e9gie le plus souvent la vitesse. Des mises en sc\u00e8ne de Claude R\u00e9gy, on devine qu\u2019elles rappellent que nous ne sommes pas \u00e9trangers \u00e0 la lenteur, mais juste priv\u00e9s de celle-ci. Et que l\u2019attente, l\u2019h\u00e9sitation, la pens\u00e9e, la conscience en bataille, le doute, l\u2019inqui\u00e9tude, la parole parfois et m\u00eame souvent, le questionnement, la d\u00e9couverte&#8230; sont des \u00e9tats qui appellent d\u2019autres rythmes. Dans l\u2019\u00e9preuve du ralenti, bien souvent il m\u2019a sembl\u00e9 retrouver une fonction mutil\u00e9e par les modes ali\u00e9nants de l\u2019ext\u00e9rieur. Il m\u2019a sembl\u00e9 re-d\u00e9couvrir un mode d\u2019\u00eatre auquel fait \u00e9cran le quotidien ou, disons la vie.<br \/>\nC\u2019est peut-\u00eatre encore les motifs de ces fables ou de ces \u201cfictions\u201d. Ici \u201cun retour impr\u00e9vu\u201d, l\u00e0 un \u201ch\u00e9ritier inattendu\u201d, \u201cune solitude qui parle\u201d, \u201cune parole suspendue \u00e0 quelques verticalit\u00e9\u201d comme Val\u00e9rie Dr\u00e9ville le disait en suivant la topographie d\u2019une m\u00e9moire abyssale dans Comme un chant de David, etc&#8230;  Il n\u2019est peut-\u00eatre pas \u201ccorrect\u201d de l\u2019avouer, mais souvent j\u2019ai \u00e9cout\u00e9 ces histoires attentivement pour finir, presque, par oublier ce qu\u2019elles disaient. Se substituer au sens du r\u00e9cit quelque chose qui rel\u00e8ve d\u2019un \u00e9tat de la parole. Quelque chose comme un rapport flottant au langage, aux mots, aux sonorit\u00e9s. Quelque chose de musical et plus vraisemblablement quelque chose de \u201cchoral\u201d en quelque sorte o\u00f9 le rythme, l\u2019accentuation, les silences entre les mots et les phrases&#8230; produisaient un lien d\u2019\u00e9tranget\u00e9 \u00e0 une langue que je parle. Oui, peut-\u00eatre qu\u2019au-del\u00e0 des histoires que raconte Claude R\u00e9gy, \u00e9couter Homme sans but (par exemple), c\u2019\u00e9tait faire l\u2019\u00e9preuve de l\u2019\u00e9tranget\u00e9 ou du d\u00e9paysement  dans sa propre langue. De ce qui chante dans la langue&#8230; pour dire pr\u00e9cis\u00e9ment que le chant est int\u00e9rieur au langage, avant qu\u2019il ne soit qu\u2019une forme d\u2019expression de celui-ci. Le langage chante chez Claude R\u00e9gy. Il retrouve des \u00e9carts, des modulations, des fa\u00e7ons de se donner, des mani\u00e8res de s\u2019articuler, d\u2019\u00eatre mime ou pantomime de pens\u00e9es et d\u2019\u00e9tats du corps. Au-del\u00e0 des histoires que raconte Claude R\u00e9gy, ces paroles d\u2019outre monde, ces grains de voix ont toujours incarn\u00e9 \u2013 chez moi \u2013 des leviers fragiles pour sortir le langage de son \u00e9tat de communication. Fa\u00e7on d\u2019entendre chez R\u00e9gy, et rarement ailleurs, un lien \u00e0 une parole arch\u00e9ologique et peut-\u00eatre g\u00e9n\u00e9alogique. Comprenons par l\u00e0, une parole qui abrite l\u2019\u00eatre.<br \/>\nC\u2019est ce sentiment ou cette sensation qui se manifestait quand la voix de Jean-Quentin Chatelain, chamanique, dans Odes maritimes, \u00e9levait l\u2019\u00e9coute \u00e0 des sonorit\u00e9s int\u00e9rieures qui \u00e9taient le prolongement de son phras\u00e9. En surplomb de la sc\u00e8ne, sur un ponton, l\u2019acteur tutoyait un monde d\u2019au-del\u00e0 et l\u2019entendant, il nous guidait vers un ailleurs rarement perceptible d\u2019ici-bas.<br \/>\nLa barque le soir&#8230;<br \/>\n\u201cFais que je suive la marche des fleuves\/afin qu\u2019au-del\u00e0 des rumeurs de leurs rives\/j\u2019entende monter la voix silencieuse de la nuit\u201d pourrait faire du po\u00e8me Le livre de la pauvret\u00e9 et de la mort de Rilke, un lointain \u00e9cho \u00e0 ce que brasse La barque le soir de Tarjei Vesaas.  Peut-\u00eatre parce que chaque phrase, chez l\u2019un comme chez l\u2019autre, est un affluent des r\u00e9gions de l\u2019\u00eatre en solitude. Peut-\u00eatre parce chaque vers ou \u00e9nonc\u00e9 est tout \u00e0 la fois un passage et un obstacle \u00e0 des \u00e9tats autres de la conscience de l\u2019\u00eatre. Moments syntaxiques et \u00e9clairs lexicaux qui promettent de s\u2019approcher de ce qui fait l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00eatre, les po\u00e8mes convoqu\u00e9s ici sont d\u2019un ordre souverain qui ne d\u00e9livre pas de sens, mais construisent l\u2019architecture d\u2019une pens\u00e9e profonde, secr\u00e8te et parfois \u00e9nigmatique. Ce sont tout \u00e0 la fois, dans le mouvement paradoxal qui donne au po\u00e8me sa force, des espaces ascensionnels et des surfaces tourn\u00e9es vers les profondeurs. Mouvements duels irr\u00e9pr\u00e9ssibles, en quelque sorte, qui marquent une tension construite sur des points cardinaux et m\u00e9taphysiques oppos\u00e9s. Descendre dans les r\u00e9gions de l\u2019\u00eatre, monter dans les cieux o\u00f9 habite l\u2019humain; se laisser porter par la parole et l\u2019esprit&#8230; faire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une course d\u00e9boussolante au gr\u00e9 du langage, vivre en apn\u00e9e entre deux ponctuations&#8230; le po\u00e8me ici n\u2019est rien moins qu\u2019un maelstr\u00f6m construit sur des courants contraires qui d\u00e9livrent des \u00e9clats sensibles. Et de voir d\u00e8s lors dans celui-ci un oc\u00e9an sonore, une mer infinie de formes brisantes et signifiantes que la lecture (qui n\u2019est qu\u2019une autre forme de navigation) d\u00e9couvre au gr\u00e9 du ressac des mots et des pens\u00e9es. Dans ces instants de tumultes verbaux et d\u2019apaisements sensibles, dans l\u2019\u00e9preuve de l\u2019\u00e9coute d\u2019un mot qui provoque l\u2019h\u00e9sitation et d\u00e9cide d\u2019une direction, dans le temps de la r\u00e9ception de ce qui ne se donne jamais&#8230; lire ou \u00e9couter un po\u00e8me, c\u2019est accepter de rien ar-raisonner mais de vivre en perp\u00e9tuel naufrag\u00e9 qui esp\u00e8re \u00e9chouer sur l\u2019une ou l\u2019autre des rives de la raison, qu\u2019elle soit sensible ou intelligible.<br \/>\nEt de comprendre que le po\u00e8me fait du lecteur un pantin que les mots font danser, une ombre tenue dans le rayonnement des \u00e9nonc\u00e9s, un exil\u00e9 dans les r\u00e9gions mythologiques, un clandestin aux prises avec l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de la langue qui le traverse&#8230;<br \/>\nYann Boudaud en front de sc\u00e8ne est le reflet de ces \u00e9tats interm\u00e9diaires peupl\u00e9s de courts fragments sonores (Philippe Cachia). Aux abois quand il mime un chien, on comprend qu\u2019il est, aux pieds de la lettre, celui dont le d\u00e9sarroi est incandescent. Danseur des profondeurs obscurs, alors qu\u2019il raconte sa lente descente dans l\u2019eau sombre, on le regarde chor\u00e9graphi\u00e9 un corps abandonn\u00e9. Il coule, oui. Il coule et le temps de cette apn\u00e9e qui va finir, il sent la mort s\u2019inviter. La presque mort qui pr\u00e9c\u00e8de les \u00e9tats de conscience et de f\u00e9\u00e9rie o\u00f9 la pens\u00e9e est virevoltante en m\u00eame temps que la vie vient \u00e0 \u00eatre noy\u00e9e. \u00c0 la surface de son visage, le regard est tour \u00e0 tour inquiet, enjou\u00e9, impressionn\u00e9&#8230; et ce qu\u2019il raconte et r\u00e9cite n\u2019est autre que ce qu\u2019il apprend et le domine. Amoureux de la vie, amant du souffle vital, il sent en lui le go\u00fbt de la vase et de l\u2019\u00e9videment a\u00e9rien. Il chute dans une eau noire. Alpiniste aquatique qui aurait d\u00e9viss\u00e9, il tombe dans les profondeurs de l\u2019amer, du souvenir, de l\u2019imm\u00e9diat pens\u00e9. Et sa parole qui \u00e9pouse une pantomime corporelle ralentie n\u2019est plus qu\u2019un territoire stable provisoire. Yann Boudaud est ici en transit, \u00e0 mi-chemin de la mort, \u00e0 mi-chemin de la vie, la pens\u00e9e qu\u2019il chor\u00e9graphie est menac\u00e9e par l\u2019eau qui l\u2019investit.<br \/>\nJusqu\u2019au moment o\u00f9 par les lois \u00e9tranges d\u2019archim\u00e8de, le corps par l\u2019action du verbe remonte d\u2019outre-tombe et croise un tronc mort qui devient une planche de salut. Et dans l\u2019\u00e9puisement qui l\u2019a gagn\u00e9, il raconte alors son p\u00e9riple avec cette curieuse bou\u00e9e. Arbre mort et corps \u00e0 la d\u00e9rive, l\u2019arbre devient d\u00e8s lors un radeau qui abrite un passager. Rescap\u00e9, Boudaud entame une nouvelle course sans fin&#8230; Et de saisir qu\u2019\u00e0 travers son r\u00e9cit, la condition de rescap\u00e9 est la seule identit\u00e9 commune. La seule ips\u00e9it\u00e9 que l\u2019on puisse entrevoir comme une certitude. Ou, disons-le peut-\u00eatre plus pr\u00e9cis\u00e9ment&#8230; le temps de la vie, de l\u2019effort pour \u00eatre vivant, est celui de la conscience de la peine \u00e0 vivre.<br \/>\nEn fond de sc\u00e8ne, derri\u00e8re un voile diaphane, deux formes spectrales officient dans un rituel \u00e0 peine d\u00e9celable. Ombres malignes insolites dilu\u00e9es dans la lumi\u00e8re vaporeuse et brumeuse, ou aide de camps quand il porte Boudaud&#8230; on ne sait. Ils officient et gardent une part de secret. Ils sont l\u00e0.<br \/>\nTout comme Claude R\u00e9gy, au milieu de la salle, comme \u00e0 chaque fois&#8230; est l\u00e0. Regardant ou attendant que la parole se retire&#8230; Claude R\u00e9gy veille et \u00e9coute ce que chaque soir le po\u00e8me lui raconte sur les horizons qu\u2019il ne connait pas. Et de regarder celui qui regarde, lui, en sachant que son th\u00e9\u00e2tre est un palais du temps o\u00f9 monte la voix silencieuse du cri qui se perdait en moi, et auquel Boudaud pr\u00e9t\u00e2it son enveloppe sonore et corporelle.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Repris au 104, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l\u2019Od\u00e9on-Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Europe\/ateliers Berthiers, \u201cLa Barque le soir\u201d de Claude R\u00e9gy fait r\u00e9-entendre \u201cVoguer parmi les miroirs\u201d. Un extrait du roman de Tarjei Vesaas La barque le soir o\u00f9 l\u2019ombre marine qu\u2019est Yann Boudaud donne \u00e0 entendre un monde de fronti\u00e8res. Celui o\u00f9 \u201cil peut y avoir une perception au-del\u00e0 de la compr\u00e9hension\u201d dit Claude R\u00e9gy \u00e0 Gilles Amalvi. 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