


{"id":577,"date":"2013-10-12T19:31:00","date_gmt":"2013-10-12T17:31:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=577"},"modified":"2013-10-12T19:31:00","modified_gmt":"2013-10-12T17:31:00","slug":"dans-la-solitude-des-camps-aux-roses","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/dans-la-solitude-des-camps-aux-roses\/","title":{"rendered":"Dans la Solitude des camps aux roses"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Jusqu\u2019au 19 octobre, au Th\u00e9\u00e2tre Libert\u00e9 de Toulon, Charles Berling pr\u00e9sente Dreck (ordure en allemand). Un texte qui fait violence, \u00e9crit par Robert Schneider, o\u00f9 Alain Fromager campe le personnage de Sad : un clandestin. Une \u201creprise\u201d (la cr\u00e9ation a eu lieu en 1997, au TNS de Strasbourg) que le metteur en sc\u00e8ne Charles Berling a r\u00e9actualis\u00e9e. Un long soliloque d\u2019un peu plus d\u2019une heure qui donne la parole \u00e0 un vendeur de roses&#8230; Une pi\u00e8ce rude, justement interpr\u00e9t\u00e9e, \u00e0 la mise en sc\u00e8ne humble.<\/strong> <\/em><br \/>\n\u201cCe dont on ne peut pas parler, il faut le taire\u201d dira Sad alors qu\u2019il d\u00e9cline son amour de l\u2019Allemagne : sa langue, sa litt\u00e9rature, sa philosophie. Et, empruntant cette phrase \u00e0 l\u2019un des philosophes du langage Ludwig Wittgenstein, c\u2019est peut-\u00eatre \u00e0 cet endroit \u2013 qui vient \u00e0 mi-parcours de Dreck \u2013 qu\u2019est le drame entier de Sad. Drame construit sur une \u00e9quation impossible \u00e0 r\u00e9soudre o\u00f9, de toutes les mani\u00e8res, entre Parler et Taire, il n\u2019y aurait a priori aucune diff\u00e9rence \u00e0 compter du moment o\u00f9 il n\u2019y a personne pour Entendre. \u201cParler\u201d, \u201cTaire\u201d, \u201cfaire entendre\u201d alors qu\u2019on vit seul et que l\u2019usage de la parole chez un SDF, sans destinataire \u2013 sans adresse donc \u2013 rend la parole orpheline. Orpheline oui, et pour autant pas inutile, ou pas sans pertinence, puisqu\u2019ici la parole de Sad, en d\u00e9finitive et c\u2019est le propre du th\u00e9\u00e2tre, est adress\u00e9e au parterre muet (la salle) qui bient\u00f4t devient un t\u00e9moin.<br \/>\nParoles de Sad (plaignant et pas geignant) qui se changent bient\u00f4t en \u201cd\u00e9position\u201d ou un t\u00e9moignage \u00e0 charge qui dit, exprime, gueule, confie&#8230; un \u00e9tat, une condition. Paroles vives d\u2019un type \u00e9corch\u00e9, et embarrass\u00e9, qui en m\u00eame temps qu\u2019il \u201cd\u00e9pose\u201d s\u2019expose devant le spectateur comme devant un tribunal ou un peuple de jur\u00e9s. Ou quand le th\u00e9\u00e2tre, comme Brecht l\u2019a pens\u00e9, devient le lieu d\u2019un expos\u00e9 didactique, puis d\u2019un jugement \u00e9thique et d\u2019une d\u00e9lib\u00e9ration politique, avant de devenir ou de se r\u00e9v\u00e9ler \u00eatre un acte d\u2019accusation&#8230;. qui ne concerne plus, in fine, qu\u2019un drame humain.<br \/>\nAussi, alors que Sad se met \u00e0 parler, prisonnier d\u2019une solitude qui l\u2019enveloppe depuis des ann\u00e9es d\u2019errance, c\u2019est pour se lib\u00e9rer en m\u00eame temps qu\u2019il \u00e9num\u00e8re les conditions de son enfermement que lui vaut son identit\u00e9 de clandestin, d\u2019exil\u00e9, de refugi\u00e9, de vagabond, d\u2019exclu, d\u2019irakien en transfert&#8230; Seules identit\u00e9s connues qui ne lui valent que la suspicion, le d\u00e9gout, l\u2019affront, le m\u00e9pris, le rejet&#8230; Identit\u00e9s de pestif\u00e9r\u00e9s en quelque sorte, o\u00f9 le musulman qu\u2019il est, le Saddam de Bassora qu\u2019il demeure, le vendeur de roses \u00e0 la sauvette&#8230; ne peut vivre qu\u2019\u00e0 l\u2019ombre de murs souterrains, \u00e0 la marge, \u00e0 l\u2019image d\u2019un contagieux pour les soci\u00e9t\u00e9s organis\u00e9es.<br \/>\nEt d\u2019ajouter que lorsque Sad prend la parole, c\u2019est alors aussi pour faire entendre un plaidoyer. Une sorte de chant de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, d\u2019hymne \u00e0 la solitude, d\u2019ode \u00e0 l\u2019affront, car ce que raconte Sad participe avant tout d\u2019un ressenti \u00e9prouv\u00e9 et v\u00e9cu. C\u2019est le verbe d\u2019un exc\u00e9d\u00e9, impuissant \u00e0 corriger le regard qu\u2019on lui porte. C\u2019est la confession d\u2019un \u00eatre mis au pilori qui n\u2019a rien fait. C\u2019est l\u2019aveu d\u2019une mis\u00e8re qui ne g\u00e8ne personne et ne figure dans aucune statistique. C\u2019est ce qui est appel\u00e9 un laiss\u00e9 pour compte, moins qu\u2019un prol\u00e9tariat, plus bas encore qu\u2019un lumpenprol\u00e9tariat&#8230; Sad, c\u2019est juste un type qui n\u2019est plus rien. Un type qui s\u2019inqui\u00e8te alors qu\u2019il n\u2019est plus rien, de se voir endosser toutes les responsabilit\u00e9s du d\u00e9sordre qui cro\u00eet, ici et l\u00e0, dans un monde rong\u00e9 par la l\u00e8pre lib\u00e9rale.<br \/>\nDans la p\u00e9nombre de la petite salle du Th\u00e9\u00e2tre Libert\u00e9, Alain Fromager se tient en front de sc\u00e8ne, assis sur une chaise qu\u2019il \u00e9claire d\u2019un ensemble de chandelles plant\u00e9es dans le goulot de bouteilles dispos\u00e9es en cercle. Sorte de lustre du pauvre qui attend que la cire veuille bien rouler sur le verre pour l\u2019habiller esth\u00e9tiquement. Signe aussi de rupture avec le monde \u00e9clair\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. La lumi\u00e8re, ici, est abandonn\u00e9e aux fournisseurs, et n\u2019a plus grand chose \u00e0 voir avec le si\u00e8cle prometteur qui portait son nom.<br \/>\nDans cette obscurit\u00e9 impos\u00e9e qui n\u2019a plus rien de commun avec une \u201cambiance d\u00e9cid\u00e9e\u201d, le lieu qu\u2019occupe Sad est \u00e0 peine identifiable. \u00c7a pourrait \u00eatre un fond de couloir, un hall obscur, une cave naus\u00e9abonde, le cul d\u2019un entrep\u00f4t, quelques remises minables d\u2019arri\u00e8re-boutique, une canalisation sous un pont&#8230; peu importe, en fait. C\u2019est juste un lieu oubli\u00e9, \u00e0 peine un espace, pas un local avec une adresse, non, juste une retraite de mis\u00e8re&#8230; un squatt qui permet de dispara\u00eetre \u00e0 la vue, afin de ne pas g\u00e8ner les autres et leurs vies. Et dans cet habitat de \u201cfortune\u201d, Sad-Fromager a pour compagnon (Jean-Louis Boiss\u00e9) Nabil l\u2019\u00e9gyptien un semblable endormi \u00e0 l\u2019essence, couch\u00e9 sur un matelat et des palettes en guise de sommier. Et l\u2019un et l\u2019autre pourraient \u00eatre, dans la filiation de Hamm et Clov, des parents lointains des figures de Beckett rompues \u00e0 l\u2019isolement.<br \/>\nEt dans cet espace \u00e0 peine \u00e9clair\u00e9, \u00e0 la mani\u00e8re de Goya, la silhouette de Sad-Fromager s\u2019impose mi humaine mi monstrueuse. On lui distingue une monture de lunettes \u00e9paisse, un blouson d\u2019apparence cuir qui n\u2019est pas assorti au pantalon de jogging&#8230; le cheveu gras&#8230; Sad noyant son amertume dans l\u2019alcool pas cher, \u00e0 deux pas d\u2019un bac de roses rouges destin\u00e9es \u00e0 la vente qui, finalement, se regardent comme celles qui fleurissent les lieux d\u2019outretombe&#8230; les cimeti\u00e8res. Au vrai, il ne se passera rien au-del\u00e0 de cet espace p\u00e9riph\u00e9rique et Sad-Fromager tourne ici en rond. Mi fauve en cage, mi pensionnaire d\u2019un no man\u2019s land asilaire, au monde sans visibilit\u00e9, Fromager joue tour \u00e0 tour un p\u00e9nitent, un exasp\u00e9r\u00e9, tant\u00f4t la voix s\u2019emballant, tant\u00f4t le filet de la voix disparaissant. Fromager pr\u00eate ainsi \u00e0 Sad, une palette de sensations vives donn\u00e9es dans l\u2019arythmie de la voix et de son timbre, relay\u00e9es par quelques gestes brusques, ou retenus. Contraint au silence, invit\u00e9 aux hurlements, pris dans les phrases de politesse : \u201cje ne suis jamais all\u00e9 jusque l\u00e0&#8230; si on peut s\u2019exprimer ainsi\u201d r\u00e9p\u00e8te-t-il, libre aussi de ferrailler avec la pens\u00e9e&#8230; le m\u00e9tier de Fromager, l\u2019acteur, fera le reste. Son jeu alterne l\u2019emballement comme le ralentissement, s\u2019inqui\u00e8te d\u2019un geste simple et authentique quand il p\u00e8le un oignon, quand il montre une photo qui lui rappelle un album de famille mutile\u00e9, quand il se souvient du premier mot allemand \u201cLeica\u201d qu\u2019il a entendu, quand il jette \u00e0 terre un dictionnaire de langue allemand\/arabe souvenir d\u2019un espoir, quand il force le pas azimut\u00e9 lorsqu\u2019il doit manifester le labyrinthe dans lequel l\u2019inscrit le tourbillon de ses pens\u00e9es.<br \/>\nLa mise en sc\u00e8ne de Charles Berling va, ainsi, au rythme de son acteur. Et pour l\u2019accompagner, on imagine Berling lui confiant qu\u2019il ne devra pas jouer la simplicit\u00e9, mais plut\u00f4t explorer le d\u00e9nuement. Le d\u00e9nuement, dis-je. C\u2019est-\u00e0-dire un \u00e9tat en mouvement o\u00f9 les petits bruits de ruisselement de l\u2019eau dans cet espace partiellement vide, o\u00f9 le rouge des roses promis \u00e0 la vente ou au pourrissement, o\u00f9 l\u2019hymne allemand en fond sonore qui retentira distinctement au terme de cette parenth\u00e8se&#8230; doivent faire sentir l\u2019abandon. L\u2019abandon et la d\u00e9tresse, et simultan\u00e9ment la violence dont on ne sait si elle est dirig\u00e9e contre celui qui parle ou si elle est destin\u00e9e \u00e0 celui qui \u00e9coute.<br \/>\nEt de voir alors dans la mise en sc\u00e8ne de Charles Berling qui prive le spectateur de tout ornement et de tout d\u00e9cor distrayant, un geste radical, un regard brutal sur notre urbanit\u00e9 qui a remplac\u00e9 notre humanit\u00e9. Une mani\u00e8re de donner \u00e0 voir une critique rationnelle d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 au d\u00e9veloppement irrationnel. Critique que Berling observe \u00e0 travers le d\u00e9tail d\u2019un capharna\u00fcm o\u00f9 le texte dit une chose et son contraire, o\u00f9 un geste trouve un revers, etc. et o\u00f9 les roses amoureuses distribu\u00e9es au soir dans les restaurants finissent \u00e0 terre et se regardent comme des traces de sang : une h\u00e9morragie en quelque sorte qui touche Saddam qui n\u2019est d\u2019aucun camp. Pendant que l\u2019hymne allemand s\u2019installe dans le silence de cette cave<br \/>\nEinigkeit und Recht und Freiheit ?f\u00fcr das deutsche Vaterland! ?Danach lasst uns alle streben ?br\u00fcderlich mit Herz und Hand! ?Einigkeit und Recht und Freiheit ?sind des Gl\u00fcckes Unterpfand; ?bl\u00fche im Glanze dieses Gl\u00fcckes, ?bl\u00fche, deutsches Vaterland<br \/>\n(Union et Droit et Libert\u00e9 ?pour la Patrie Allemande. ?Tendons tous vers cela, ?fraternellement, avec le coeur et la main. ?Unit\u00e9 et Droit et Libert\u00e9 ?sont les fondements du bonheur. ?Fleuri dans l&rsquo;\u00e9clat de ce bonheur, ?Fleuri, Patrie Allemande! (bis))<br \/>\nMoment musical et final dont on devine que Berling a voulu qu\u2019il se donne dans une langue \u00e9trang\u00e8re&#8230; \u00e0 la majorit\u00e9 du parterre. Comme si, aux mots qui ne refusent aucune pens\u00e9e, Charles Berling avait choisi de faire entendre une langue qui, \u00e9trang\u00e8re, nous en \u00e9loignait. Instant o\u00f9 l\u2019isolement linguistique de Sad pouvait d\u00e8s lors devenir aussi le n\u00f4tre&#8230; et nous rapprochait, peut-\u00eatre, de Saddam ou un fr\u00e8re perdu de vue.<br \/>\n\ufeff<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jusqu\u2019au 19 octobre, au Th\u00e9\u00e2tre Libert\u00e9 de Toulon, Charles Berling pr\u00e9sente Dreck (ordure en allemand). Un texte qui fait violence, \u00e9crit par Robert Schneider, o\u00f9 Alain Fromager campe le personnage de Sad : un clandestin. Une \u201creprise\u201d (la cr\u00e9ation a eu lieu en 1997, au TNS de Strasbourg) que le metteur en sc\u00e8ne Charles Berling a r\u00e9actualis\u00e9e. 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