


{"id":578,"date":"2013-09-26T19:32:00","date_gmt":"2013-09-26T17:32:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=578"},"modified":"2013-09-26T19:32:00","modified_gmt":"2013-09-26T17:32:00","slug":"la-rejouissance-du-charbon","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-rejouissance-du-charbon\/","title":{"rendered":"La r\u00e9jouissance du charbon"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Dans le cadre du 13e festival international des arts et des \u00e9critures contemporaines Actoral, Matija Ferlin nous met au Th\u00e9\u00e2tre des Bernardines face \u00e0 notre condition postmoderne o\u00f9, sans rep\u00e8re et avec l&rsquo;impossibilit\u00e9 de nouer une cha\u00eene narrative, nous sommes jet\u00e9s devant les bruits du monde, passant d&rsquo;un affect \u00e0 un autre, tentant des gestes, des mots, des significations, mais qui se dissolvent aussit\u00f4t dans leurs variations sans fin, leurs relativit\u00e9 et dans l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;y croire. Sad Sam Lucky fragmente notre lecture du monde pour arriver \u00e0 nous faire sentir sa force tectonique que nous oublions toujours \u00e0 force d&rsquo;interpr\u00e9tations.<\/strong> <\/em><br \/>\nLe plateau normalement clair devant ce mur d&rsquo;\u00e9glise clair est noir, ce soir aux Bernardines. Sur ce noir est pos\u00e9 un carr\u00e9, une autre sc\u00e8ne, nomm\u00e9 une chambre qui sera aussit\u00f4t d\u00e9construite : non, ni chambre, ni moi. Un carr\u00e9 en bois clair sur lequel se dessinent des lignes noirs comme si quelqu&rsquo;un avait dans\u00e9 avec des fusains en dessous ses pieds. Des lignes qui me font vaguement penser \u00e0 quelques lignes noirs de Cy Twombly. Des bouts de charbon par ci par l\u00e0. Une table noire, tout aussi calcin\u00e9e. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, des livres en deux tas. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, un tas de feuilles A4 avec du texte imprim\u00e9. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, un verre d&rsquo;eau. Au milieu, un acteur-danseur, Matija Ferlin lui-m\u00eame. Tout aussi en noir, ou noir-gris, anthracite. Les bras souill\u00e9s de noir, probablement d&rsquo;anthracite, du charbon. Quelque chose a br\u00fbl\u00e9. Plus tard, peut-\u00eatre, on remarquera un petit croix en or autour de son cou, que je ne peux comprendre que comme une ironie, un signe d&rsquo;un monde d&rsquo;autre fois, o\u00f9 le monde pouvait encore \u00eatre compris et qui aurait surv\u00e9cu aux flammes &#8211; comme une ironie, au plus tard, quand Matija Ferlin nous rapporte d&rsquo;avoir pri\u00e9 pour son ordinateur en panne (malgr\u00e9 ou surtout \u00e0 cause de l&rsquo;encens qu&rsquo;on peut sentir dans cette \u00e9glise r\u00e9volue des Bernardines). Dans cet espace carbonis\u00e9, un corps tente d&rsquo;aboutir \u00e0 des gestes de danse, tente de dire, tente de nommer, tente de travailler. \u00abUn \u00e9norme travail m&rsquo;attend, n&rsquo;est-ce pas r\u00e9jouissant?\u00bb peut-on entendre, adress\u00e9 dos \u00e0 nous, comme adress\u00e9 au monde avec nous, \u00e0 chaque recommencement, \u00e0 chaque prise d&rsquo;un nouveau fragment de textes de Srecko Kosovel que Matija Ferlin agrafe sur la table. Une table avec laquelle il tente de reconstruire un monde, avec laquelle il se bat, laquelle le noie comme sous le poids d&rsquo;un oc\u00e9an qui voudrait l&rsquo;engloutir. C&rsquo;est dans cet espace carbonis\u00e9 qu&rsquo;il voudrait encore se livrer \u00e0 des \u00e9motions, des cris de douleur, des pleurs \u00e9tranglants, des joies, des tendresses&#8230; mais qui sont \u00e0 chaque fois coup\u00e9s comme au zapping pour passer \u00e0 autre chose. Et on passe du \u00absad\u00bb au \u00ablucky\u00bb intercal\u00e9 par une froideur calcinante, une esp\u00e8ce de neutralit\u00e9 d&rsquo;expression, comme pour nous dire : Vous y avez cru? Vous avez cru que je pleurais? Pauvres cons&#8230; et pauvre moi. Ou plut\u00f4t il se moque de nous en se moquant de lui-m\u00eame, non : il se moque du monde qui l&rsquo;inclut. On peut entendre de loin la musique de Luka Princic, qui me fait penser \u00e0 certaines musiques d&rsquo;Edouard Artemiev que l&rsquo;on peut entendre par exemple dans Stalker d&rsquo;Andrej Tarkovski. Cette musique, des harmonie planantes, \u00e0 peine audible, est fissur\u00e9e par le bruit violent de l&rsquo;agrafeuse qui \u00e9pingle les mots du po\u00e8te slov\u00e8ne Srecko Kosovel sur la table de la mani\u00e8re que la machine de La colonie p\u00e9nitentiaire de Kafka grave les motifs de la punition dans la chair du condamn\u00e9. Et ce proc\u00e9d\u00e9 recommence et recommence, et dans ces tentatives balbutiantes de lecture, de danse&#8230; d&rsquo;\u00e9prouver ou d&rsquo;exprimer, une fragilit\u00e9 humaine se montre sans pudeur. Une fragilit\u00e9 sans Moi, sans noyau, qui nous regarde droit dans les yeux, les larmes viennent, et qui les avortent en nous faisant un geste muet de r\u00e9gurgitation. Une fragilit\u00e9 que certains spectateurs ne veulent pas voir tellement qu&rsquo;ils n&rsquo;attendent qu&rsquo;une virtuosit\u00e9 reconnaissable.<br \/>\nC&rsquo;est ceux qui ne seront pas parti avant 60 min de spectacle qui verront la raison de cette fragilit\u00e9 : un autre recommencement, feuille, agrafe, une gorg\u00e9 d&rsquo;eau. Un autre recommencement de gestes \u00e0 demi, une chute et la musique explose. Les harmonies inondent nos oreilles de d\u00e9cibels, le bruit du monde crie de toutes ses forces, sans limite. Dans ces sons que les plan\u00e8tes pourraient faire dans leur rotation : les tentatives des gestes qui s&rsquo;agrandissent, des chutes, des sauts, des souillures de son propre visage, charbon dans la bouche, charbon sur la gorge, le visage&#8230; et tout \u00e0 coup, le zapping n&rsquo;est plus possible. Il ne reste que le cri qui n&rsquo;est m\u00eame plus audible : \u00abUn \u00e9norme travail m&rsquo;attend, n&rsquo;est-ce pas r\u00e9jouissant?\u00bb<br \/>\nEt l&rsquo;ironie grin\u00e7ante qu&rsquo;on pouvait entendre, auparavant, dans cette phrase, comme dans tant de passages de ce texte, et qui peuvent faire rire jaune, est an\u00e9antie. La jouissance n&rsquo;est plus contradictoire avec l&rsquo;impuissance, la souffrance, l&rsquo;incompr\u00e9hension, le \u00abni chambre, ni moi\u00bb, mais devient r\u00e9elle dans cette prise avec les puissances terrifiantes de la vie, c&rsquo;est-\u00e0-dire le travail (du moins le travail artistique). Et le charbon devient fusain et le fusain joie.<br \/>\nJe suis venu en touriste, n&rsquo;ayant pas pr\u00e9vu d&rsquo;\u00e9crire (m\u00eame si ce n&rsquo;est pas au fusain), et je ressors en ayant devant moi les forces incompr\u00e9hensibles, ininterpr\u00e9tables du monde. Merci!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le cadre du 13e festival international des arts et des \u00e9critures contemporaines Actoral, Matija Ferlin nous met au Th\u00e9\u00e2tre des Bernardines face \u00e0 notre condition postmoderne o\u00f9, sans rep\u00e8re et avec l&rsquo;impossibilit\u00e9 de nouer une cha\u00eene narrative, nous sommes jet\u00e9s devant les bruits du monde, passant d&rsquo;un affect \u00e0 un autre, tentant des gestes, des mots, des significations, mais qui se dissolvent aussit\u00f4t dans leurs variations sans fin, leurs relativit\u00e9 et dans l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;y croire. 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