


{"id":582,"date":"2013-07-25T18:11:00","date_gmt":"2013-07-25T16:11:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=582"},"modified":"2013-07-25T18:11:00","modified_gmt":"2013-07-25T16:11:00","slug":"we-are-the-town","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/we-are-the-town\/","title":{"rendered":"We are the town"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Au pr\u00e9texte du Lear de Shakespeare, Ludovic Lagarde fait jouer Lear is in town\u2026 carri\u00e8re Boulbon. Pi\u00e8ce qui commence par un coup de semonce\u2026 Coup de feu per\u00e7u par ma voisine qui tr\u00e9ssaille\u2026 Quand il semble que cela puisse \u00eatre aussi un d\u00e9chirement du silence. Juste un d\u00e9chirement qui marquerait le commencement d\u2019un Big Bang\u2026 un nouveau Lear \u00e9tait ainsi \u00e0 venir.<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>L\u2019histoire du sel<\/em><br \/>\nIl existe un conte, un vieux conte belge, qui narre qu\u2019un roi, qui avait trois filles, leur demanda un jour, au seuil de sa vie, de dire combien elles l\u2019aimaient. La premi\u00e8re s\u2019\u00e9x\u00e9cuta et dit qu\u2019elle l\u2019aimait comme la terre aime le soleil. La seconde dit \u00ab et moi je t\u2019aime comme mes yeux aiment la lumi\u00e8re \u00bb. Enfin la troisi\u00e8me lui r\u00e9pondit qu\u2019elle l\u2019aimait \u00ab comme le sel \u00bb. Le vieux se heurta \u00e0 cette r\u00e9ponse et chassa sa derni\u00e8re fille alors qu\u2019il l\u2019aimait plus que les autres. \u00ab Aimer son p\u00e8re comme le sel \u00bb cela ne lui convenait pas. Un temps s\u2019\u00e9coula jusqu\u2019\u00e0 ce que la fille bannie, d\u00e9guis\u00e9e en page, se pr\u00e9sente au cuisine royale. L\u00e0, elle insista aupr\u00e8s de la cuisini\u00e8re pour que tous les plats du jours soient pr\u00e9sent\u00e9s au Roi sans sel. La cuisini\u00e8re qui reconnut la princesse ob\u00e9it. Goutant les plats le Roi se facha contre la cuisini\u00e8re qu\u2019il fit appeler, mais c\u2019est sa fille qui se pr\u00e9senta. Dans l\u2019explication qui suivit, elle d\u00e9clara : \u00ab P\u00e8re, c\u2019est de ma faute. J\u2019ai voulu vous prouver que ma r\u00e9ponse n\u2019avait \u00e9t\u00e9 ni injuste ni impolie quand vous me demandiez combien je vous aimais. Notre vie a besoin du sel autant que la terre a besoin du soleil et nos yeux de la lumi\u00e8re \u00bb. Le Roi comprit qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 cruel et n\u2019avait pas compris l\u2019amour que lui portait sa fille. Il la prit dans ses bras, l\u2019embrassa, tout en lui disant que c\u2019\u00e9tait le plus beau jour de sa vie.<br \/>\nCette anecdote rapport\u00e9e par Daniel Loayza est convoqu\u00e9e pour le Roi Lear de Shakespeare. L\u2019une des grandes pi\u00e8ces du po\u00e8te \u00e9lisab\u00e9thain o\u00f9 le motif du courroux du p\u00e8re, identique \u00e0 celui du conte du sel, conduit au bannissement de Cord\u00e9lia, la plus jeune fille du Roi. Histoire tragique s\u2019il en est, comme d\u2019autres \u00e9crites ou pas par Shakespeare. Mais peut-\u00eatre plus qu\u2019une histoire, c\u2019est encore une parabole sur la solitude de la raison, quand au terme d\u2019une vie d\u2019incertitude, au moment de s\u2019absenter d\u00e9finitivement, on cherche un point stable, une pens\u00e9e preuve. Dans le Roi Lear, peut-\u00eatre doit-on se dire simplement, qu\u2019un homme (roi de condition, p\u00e8re aussi, mais homme avant tout) cherche \u00e0 s\u2019assurer ou se rassurer et cherche \u00e0 s\u2019\u00e9carter des apparences pour gagner le royaume d\u2019une certitude. Et le drame, ou le tragique de cette fable, c\u2019est qu\u2019il n\u2019est d\u2019autre medium pour y acc\u00e9der que la parole qui est le lieu, aussi et toujours, du mensonge, de l\u2019artifice, de la rh\u00e9torique\u2026 dont il faut se m\u00e9fier. Lear, alors, n\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019une \u00e9ni\u00e8me pi\u00e8ce de Shakespeare sur le th\u00e8me de \u00ab croire dans la parole, faire confiance aux mots, aux \u00e9nonc\u00e9s et \u00e0 ceux qui les articulent \u00bb. Rien moins qu\u2019une pi\u00e8ce, encore une, sur le langage, donc et le dilemme qu\u2019il induit. Et parce que l\u2019\u0153uvre shakespearienne est un ensemble de variations sur le pouvoir de la langue et la langue du pouvoir, alors \u00e0 l\u2019endroit de Lear, la folie soutient l\u2019approche philosophique du langage. Ou, et disons-le autrement, la folie met en crise le langage. Moment o\u00f9, comme Derrida le rappelait dans l\u2019Ecriture et la diff\u00e9rence \u00e0 propos d\u2019Artaud, et de son langage, \u00ab il existe des crises de folies \u00e9trangement proches des crises de raison \u00bb.<br \/>\n<em>Couper le cordon\u2026<\/em><br \/>\nCouper, charcuter, enlever, d\u00e9coudre\u2026 pr\u00e9cis\u00e9ment en d\u00e9coudre\u2026 C\u2019est sans doute ce geste qui a guid\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation de ce Lear is in town, qu\u2019on \u00e9coute un rien surpris, et qu\u2019on regarde interloqu\u00e9. \u00ab En d\u00e9coudre \u00bb qui signifie, au pied de la lettre, se battre avec, ne pas se laisser intimider, ne pas se trouver prisonnier. En d\u00e9coudre, au sens de \u00ab ne pas s\u2019en laisser conter \u00bb et r\u00e9duire par un texte monstrueux et anthropophage. Et de fait, la mise en sc\u00e8ne de Ludovic Lagarde, comme la traduction de Fr\u00e9d\u00e9ric Boyer et Olivier Cadiot, prennent toutes les libert\u00e9s avec le chef d\u2019\u0153uvre. Et c\u2019est presque un geste m\u00fcllerien qui confine \u00e0 l\u2019attentat. S\u2019agit de faire exploser cette grammaire, ce lexique, cette distribution hollywoodienne, cette r\u00e9v\u00e9rence infinie\u2026 S\u2019agit de faire voler en \u00e9clat l\u2019\u0152UVRE et, parce qu\u2019il y a une id\u00e9e dans ce geste terroriste, de regarder les \u00e9clats, de s\u2019en saisir, de les orienter et de les faire miroiter. Et esp\u00e9rer, oui, il faut esp\u00e9rer que dans l\u2019explosion (reste plus grand chose des personnages, des actes, des intrigues secondaires, etc) se loge un nouveau souffle. C\u2019est \u00e7a, dans le souffle de l\u2019explosion de l\u2019\u0153uvre (qui induit la m\u00e9taphore du coffre-fort ou de la banque. C\u2019est-\u00e0-dire de la sp\u00e9culation et la th\u00e9saurisation du plaisir sur le chef d\u2019\u0153uvre, valeur s\u00fbre et productrice de dividendes aupr\u00e8s des organisateurs de spectacle) devrait y avoir de nouvelles retomb\u00e9es.<br \/>\n\u00c7a serait \u00e7a Lear is in Town. \u00c7a aurait \u00e0 voir avec ce principe-l\u00e0. Qu\u2019est-ce qui retombe ou souffle (Marion Stoufflet \u00e0 la dramaturgie) du chef d\u2019\u0153uvre quand on l\u2019a, a priori, d\u00e9figur\u00e9 ?<br \/>\nC\u2019est l\u00e0 que le lecteur de Shakespeare doit encore apprendre \u00e0 devenir spectateur.<br \/>\nBen oui, ce n\u2019est pas le m\u00eame si\u00e8ge. Je veux dire que ce n\u2019est pas le m\u00eame si\u00e8ge occup\u00e9 par la raison. Le lecteur, ah, celui-l\u00e0, peut-\u00eatre qu\u2019il talmudise\u2026 et le spectateur ? Ah, oui, celui-l\u00e0, on ne peut plus lui faire confiance depuis longtemps ( Merci Bel). Fr\u00e8res ou ennemis\u2026 peut-\u00eatre fr\u00e8res-ennemis ces deux-l\u00e0 qui forment une famille \u00e0 part. Combien de fois, regardant un machin sc\u00e9nique, un truc th\u00e9\u00e2tral\u2026 le lecteur s\u2019est heurt\u00e9 au spectateur, et vice et versa\u2026<br \/>\nEt si, imaginons-le un instant, \u00e7a ne se posait pas en ces termes. Oui, plus de lecteur, pas plus de spectateur\u2026 On distingue l\u00e0 une porte de sortie, disons une issue. Peut-\u00eatre ? Mais de quelle nature\u2026 Pas facile de quitter le confort des identit\u00e9s h\u00e9rit\u00e9es et des r\u00f4les pr\u00e9destin\u00e9s. Bon, admettons, inventons donc un mot\u2026heu\u2026 disons \u00ab le t\u00e9moin \u00bb. Celui qui est l\u00e0, sans \u00eatre trop proche ou concern\u00e9. Celui qui parlera sans que \u00e7a compte vraiment. Enfin une perspective int\u00e9ressante : \u00eatre presque rien. Ce qui nous ressemble, non ?<br \/>\nCarri\u00e8re Boulbon, il y avait donc une foule de \u00ab presque rien \u00bb. Et parmi elle, un T\u00e9moin (moi) de Lear is in Town. C\u2019est pas mal d\u00e9j\u00e0. Et T\u00e9moigner, c\u2019est essayer de pr\u00e9ciser, dans l\u2019instant du diff\u00e9r\u00e9, l\u2019exp\u00e9rience que l\u2019on fait de quelque chose \u00e0 laquelle on est \u00e9tranger.<br \/>\n<em>Livraison de t\u00e9moin (geste critique en cours\u2026)<\/em><br \/>\n\u00c7a ne pouvait pas \u00eatre ailleurs que l\u00e0 : dans la carri\u00e8re Boulbon. Parce qu\u2019\u00e0 bien y regarder, le demi-cercle qui s\u2019offre, rugueux et pierreux, forme comme un cr\u00e2ne ouvert. Une sorte de logement du cerveau donc que la carri\u00e8re Boulbon. Et sc\u00e9nographiquement, tout est pos\u00e9 l\u00e0. Ou presque, car au milieu du terre-plein, y a un rectangle noir, assez haut (3m sur 6m, grosso et c\u2019est tout ) qui ressemble peut-\u00eatre \u00e0 un monolithe sorti tout droit de l\u2019Odyss\u00e9e de l\u2019espace, \u00e0 moins que ce ne soit un Soulage\u2026 Mais que je regarde comme une tumeur. Au milieu de la bo\u00eete cranienne de Boulbon, il y a une tumeur c\u00e9r\u00e9brale. Et de mon point de vue, assis rang B, place 65, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre Salp\u00e9tri\u00e8re, encore, ou devant un Rembrandt (l\u2019\u00e9corch\u00e9), qui regarde comment \u00e7a se d\u00e9veloppe un cancer. Et je regarde les trois interpr\u00e8tes comme des m\u00e9tastases \u00e0 l\u2019\u0153uvre, dans l\u2019\u0153uvre. M\u00e9tastase 1 : Clotilde Hesme joue Tom et Cornelia. M\u00e9tastase 2 : Johan Leysen joue le roi qu\u2019a disjonct\u00e9 avec une question \u00e0 la con (pourquoi tu m\u2019aimes est une variatioin de la question \u00e0 la con qu\u2019il pose ). M\u00e9tastase 3 : Laurent Poitrenaux : le fou dont la jugeote pourrait le perdre d\u00e9finitivement.<br \/>\nEt ces trois-l\u00e0 sont les neurones malades de Lear is in town. Neurones en bout de course qui se connectent, se d\u00e9connectent, cherchent les connexions\u2026Et \u00e7a se sent dans la langue parl\u00e9e o\u00f9 les uns et les autres hachent des phrases, r\u00e9p\u00e9tent des mots, passent d\u2019une id\u00e9e \u00e0 une autre. Le verbe est malade. La r\u00e9alit\u00e9 aper\u00e7ue est impossible \u00e0 nommer. Le verbe est malade et aucun mot ne sait la circonscrire sinon par des balbutiements, des b\u00e9gaiements, des d\u00e9rat\u00e9s dans la phrase\u2026 Soit une langue symptomatique de la folie qui a gagn\u00e9 tout ou partie des dialogues et autres constructions liss\u00e9es de la parole. Soit une figure de cancer de la parole qui n\u2019arrive plus \u00e0 se fixer et joue d\u2019une parole en perdition.<br \/>\nEt \u00e0 bien regarder et \u00e9couter ce champ de bataille o\u00f9 la langue est d\u00e9vast\u00e9e, on entend encore qu\u2019ils ne sont pas trois, mais plusieurs. Et on voit aussi \u00e0 travers eux des figures androgynes, des \u00eatres m\u00eal\u00e9es, des discours enchev\u00e8tr\u00e9s pris dans le tissu d\u2019une fable qui ne se raconte plus, mais qui se livre dans des pantomimes hagards, des gestes convulsifs, des chants intempestifs. Lear is in town\u2026 c\u2019est un d\u00e9fil\u00e9 de chevaliers \u00e0 la triste figure qui boitent, qui tombent, qui manquent \u00e0 chaque mot de ne plus jamais se relever. Et l\u2019on regarde les casques anti-bruit ou les \u00e9couteurs qu\u2019ils portent tous les trois comme des protections. C\u2019est que Lear is in town est un chantier aussi. Et ce qui est en chantier, c\u2019est cette aventureuse exp\u00e9rience dans le cerveau, \u00e0 m\u00eame une maladie du c\u00e9r\u00e9bral qui, au commencement et sans autre forme de pathologie, se nomme \u00ab raison \u00bb.<br \/>\nQu\u2019est-ce qui pousse les gens \u00e0 croire dans la raison ? Et comment la raison peut nous faire faire autant de b\u00eatises ? Brecht s\u2019en inqui\u00e9tait qui doutait de la raison parce que, disait-il en relevant la contradiction : \u00ab il faut croire dans la raison \u00bb.<br \/>\nEux, dans la carri\u00e8re Boulbon, cette t\u00eate scalp\u00e9e, ne croient plus en rien. A la d\u00e9rive, ils sont indistinctement tous rattrap\u00e9s par la folie : une douleur en soi.<br \/>\nEt on les \u00e9coute, et on les regarde trottiner\u2026en borderline ou en lisi\u00e8re d\u2019une folie que la construction du texte semble avoir emprunt\u00e9e, dans sa structuration, \u00e0 la mani\u00e8re dont Oph\u00e9lie joue la folie. Et l\u2019on sait depuis le d\u00e9but que ce n\u2019est pas le Roi Lear, mais bien Lear is in town. Comprenons que le Roi Lear a \u00e9t\u00e9 jou\u00e9 et que la situation qui est pr\u00e9sent\u00e9e est post-pos\u00e9 au chef d\u2019\u0153uvre. Que ce qui est montr\u00e9 et entendu, c\u2019est la minute d\u2019apr\u00e8s\u2026 le d\u00e9soeuvrement qui vient apr\u00e8s.<br \/>\n\u00ab Bannishment is here \u00bb pouvait-on lire en surplomb de l\u2019air de jeu, en lettres hollywoodiennes. \u00ab L\u2019exil est ici \u00bb\u2026 traduit-on dans le programme. Et de regarder ces immenses lettres dans le ciel noir comme une banderole publicitaire, l\u2019\u00e9t\u00e9, au bord des plages\u2026 Publicit\u00e9 immobile, sans tracteur ou moteur puisque l\u2019Histoire n\u2019a pas de sens. Publicit\u00e9 qui aurait oubli\u00e9 d\u2019entretenir le rapport au mensonge qu\u2019elle a avec le langage\u2026 Et de conna\u00eetre l\u2019exil, donc. C\u2019est-\u00e0-dire, et comme Lear is in town le sugg\u00e8re, l\u2019errance quand on a plus de lieu o\u00f9 se raccrocher\u2026Ces trois-l\u00e0, diff\u00e9rents mais ne formant qu\u2019Un, parlaient entre eux comme des clodos solitaires, des patients isol\u00e9s, des mourants en attente\u2026Un lear is in town aussi m\u00e9lancolique et l\u00e9ger que le d\u00e9but d\u2019un po\u00e8me d\u2019Auden\u2026 The Two or The witnesses : \u00ab we are the town\u2026 \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au pr\u00e9texte du Lear de Shakespeare, Ludovic Lagarde fait jouer Lear is in town\u2026 carri\u00e8re Boulbon. Pi\u00e8ce qui commence par un coup de semonce\u2026 Coup de feu per\u00e7u par ma voisine qui tr\u00e9ssaille\u2026 Quand il semble que cela puisse \u00eatre aussi un d\u00e9chirement du silence. Juste un d\u00e9chirement qui marquerait le commencement d\u2019un Big Bang\u2026 un nouveau Lear \u00e9tait ainsi \u00e0 venir. 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