


{"id":593,"date":"2013-07-23T18:23:00","date_gmt":"2013-07-23T16:23:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=593"},"modified":"2013-07-23T18:23:00","modified_gmt":"2013-07-23T16:23:00","slug":"le-guernica-des-baningas","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/le-guernica-des-baningas\/","title":{"rendered":"Le Guernica des Baningas"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Au Clo\u00eetre des C\u00e9lestins, Les Baningas ont pris quartier depuis le 18 juillet 2013 pour pr\u00e9senter \u00ab Au-del\u00e0 \u00bb. Un spectacle men\u00e9 par le chor\u00e9graphe DeLaVallet Bidiefono dont la mort est le sujet central. La mort ou plut\u00f4t le dialogue singulier qu\u2019entretiennent les vivants et les morts. Pour DeLaVallet Bidiefono, n\u00e9, travaillant et cr\u00e9ant au Congo, la danse est un espace de dialogue avec les morts, avec ceux qui brutalement ont disparu dans l\u2019histoire guerri\u00e8re et accident\u00e9e du Congo. Ce sont les morts contemporains, les morts d\u2019aujourd\u2019hui, les morts de l\u2019explosion du 4 mars 2012 \u00e0 Brazzaville par exemple dont il est question. Ce ne sont pas les morts de l\u2019Histoire ancienne, d\u2019une histoire qui n\u2019appartiendrait que de loin \u00e0 l\u2019\u00e9quipe des Baningas. Dans \u00ab Au-del\u00e0 \u00bb, le dialogue avec les disparus est la continuit\u00e9 d\u2019un \u00e9change commenc\u00e9 de leur vivant. Apr\u00e8s la repr\u00e9sentation, DeLaVallet \u00e9voque la sempiternelle histoire que son p\u00e8re Dominique rappelle \u00e0 chaque deuil familial : \u00ab La vie c\u2019est comme prendre un bus. Tu montes dans le bus, tu fais des rencontres, tu parles, tu \u00e9changes, tu te confies, tu re\u00e7ois des confidences\u2026 Mais rappelle toi que quand quelqu\u2019un avec qui tu as partag\u00e9 un moment a fini son voyage, il descend du bus, c\u2019est finit pour lui mais le tien de voyage continue. \u00bb<\/strong> <\/em><br \/>\nAu Clo\u00eetre des C\u00e9lestins, l\u2019obscurit\u00e9 se pose, se d\u00e9pose lentement sur l\u2019auditoire. St\u00e9phane Babi Aubert (cr\u00e9ateur lumi\u00e8re) sait faire atterrir une salle, m\u00eame en ext\u00e9rieur. Dans un mouvement lent, il obscurcit l\u2019espace et pr\u00e9vient chacun de nous que \u00e7a commence, que \u00e7a va commencer. Cette douceur de l\u2019extinction des lumi\u00e8res \u00ab public \u00bb est comme une invitation au voyage. Un voyage qui commence par le souffle du vent dans les arbres multi-centenaires qui fait bruisser les feuilles. La nature, l\u2019espace naturel et contraint sera du voyage. Un voyage contemporain, une plong\u00e9e dans le Congo o\u00f9 la mort est l\u00e0. Sa pr\u00e9sence n\u2019est pas ni\u00e9e. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, la mort est tue. C\u2019est l\u2019espace du n\u00e9ant, du vide qu\u2019il faut rel\u00e9guer \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des villes dans des espaces organis\u00e9s et rang\u00e9s comme le rappelle Michel Foucault quand il dit : \u00ab Il y a maintenant de nos jours ces simples cubes de marbre, corps g\u00e9om\u00e9tris\u00e9s par la pierre, figures r\u00e9guli\u00e8res et blanches sur le grand tableau noir des cimeti\u00e8res. \u00bb Les morts sont uniformis\u00e9s et rang\u00e9s. Il n\u2019y a pas de raison de les d\u00e9ranger, de les convoquer. Il y a un effort pour mettre la mort \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la vie.<br \/>\nPour DeLaVallet, la n\u00e9cessit\u00e9 est au contraire de construire des ponts, des liens entre les espaces de la mort et ceux de la vie. Parlant de la mort, des morts il convoque la vie et l\u2019\u00e9nergie vitale de la danse et du mouvement. Mais ce spectacle chor\u00e9graphique s\u2019attache  les services du th\u00e9\u00e2tre par la pr\u00e9sence du texte de Dieudonn\u00e9 Niangouna. \u00ab Trop d\u2019images \u00bb, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 plusieurs fois par un danseur ouvre la proposition. Au dessus, perch\u00e9 sur un escabeau en bois, surplombant la sc\u00e8ne, le danseur articule des mots sans son, puis de temps en temps ce \u00ab trop d\u2019images \u00bb remplit l\u2019espace sonore. Un trop d\u2019images comme un pas assez de mots et un pas assez de parole sur ces m\u00eames images. Trop d\u2019images qui renvoie \u00e0 notre habitude d\u2019\u00eatre en relation avec la mort \u00e0 travers un \u00e9cran. \u00c9cran qui fait obstacle, qui met \u00e0 distance la mort. \u00c9cran qui en montrant la mort l\u2019\u00e9loigne de l\u2019exp\u00e9rience. Dans \u00ab Au-del\u00e0 \u00bb, nous sommes pendant une heure vingt plong\u00e9s dans une chor\u00e9graphie qui entretient un lien, un dialogue avec les morts. Une dizaine de tableaux qui renvoient \u00e0 l\u2019intime relation de chaque danseur avec la mort. Les morts qui sont descendus du bus avant eux, ceux du quotidien au Congo avec lesquels il est n\u00e9cessaire de parler apr\u00e8s leur disparition.<br \/>\nMais ces tableaux ne sont ni mis\u00e9rabilistes, ni accabl\u00e9s d\u2019une tristesse d\u00e9mesur\u00e9e, au contraire c\u2019est un \u00e9lan vital qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Une \u00e9nergie, une explosion joyeuse est pr\u00e9sente dans les corps pour rendre compte du dialogue avec les d\u00e9funts. Lisant Claude R\u00e9gy dans \u00ab L\u2019ordre des morts \u00bb1, on saura trouver dans \u00ab Au-del\u00e0 \u00bb et dans la proposition des Baningas  un rituel qui r\u00e9\u00e9quilibre la vie et la mort dans un espace o\u00f9 l\u2019une et l\u2019autre s\u2019assemblent. Dans les lumi\u00e8res de St\u00e9phane Babi Aubert, on aura vu nettement les danseurs, les musiciens, le chanteur mais chacun de ces acteurs au plateau sera accompagn\u00e9 par son ombre nette et d\u00e9coup\u00e9e sur le sol. Un fant\u00f4me, un spectre renforc\u00e9 par le travail de Jean-No\u00ebl Fran\u00e7oise (cr\u00e9ateur son) qui n\u2019aura de cesse de sampler les voix pour les faire entendre en \u00e9cho. \u00c9cho des phrases, comme autant de spectres qui parlent, comme autant de voix d\u2019outre tombe qui nous parviennent. Le chanteur et sa voix caverneuse donnera cette impression de chanter avec ses fant\u00f4mes, de faire parler les morts. Dans cette proposition, tout concourt \u00e0 la vie. Mais cette vie inclut la mort. Elle ne l\u2019exclut pas comme dans nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales comme le regrettait Jean Baudrillard2.<br \/>\n\u00ab Au-del\u00e0 \u00bb aura \u00e9voqu\u00e9 Guernica de Picasso. Un collage subtile de tableaux ench\u00e2ss\u00e9s, enchev\u00eatr\u00e9s, un assemblage de chor\u00e9graphies oniriques, illustratives, singuli\u00e8res ou chorales qui donne \u00e0 l\u2019ensemble un patchwork vivant reli\u00e9 \u00e0 la mort. \u00c9vocant cela avec DeLaVallet et lui racontant l\u2019anecdote suivante : \u00ab Durant l&rsquo;occupation, Picasso, qui vivait \u00e0 Paris, re\u00e7ut la visite d&rsquo;Otto Abetz, l&rsquo;ambassadeur nazi. Ce dernier lui aurait demand\u00e9 devant une photo de la toile de Guernica : \u00ab C&rsquo;est vous qui avez fait cela ? \u00bb, Picasso aurait r\u00e9pondu : \u00ab Non&#8230; vous \u00bb. DeLaVallet me dit : \u00ab C\u2019est exactement \u00e7a, tu sais dans le spectacle, il y a un passage que je voulais montrer aux responsables du Congo pour leur r\u00e9v\u00e9ler ce qu\u2019ils avaient fait, eux. C\u2019est simplement le miroir de leurs actes\u2026 \u00bb. Ainsi les Baningas auront chor\u00e9graphi\u00e9 leur Guernica au festival d\u2019Avignon.<br \/>\n1 &#8211; \u00ab Dans un monde \u2013 le n\u00f4tre \u2013 qui exclut la mort comme une anomalie de mauvais aloi au profit d\u2019une vie d\u00e9finie mensong\u00e8rement comme devant \u00eatre saine et consacr\u00e9e au profit, \u00e0 l\u2019actif, au r\u00e9sultat, \u00e0 la rentabilit\u00e9, au rationnel, il est primordial de montrer un rituel o\u00f9 la vie est r\u00e9\u00e9quilibr\u00e9e par la juste place rendue \u00e0 la mort dans la vie elle-m\u00eame. \u00bb<br \/>\nClaude R\u00e9gy dans l\u2019ordre des morts<br \/>\n2 &#8211; \u00ab il est une exclusion qui pr\u00e9c\u00e8de toutes les autres, (\u2026), qui est \u00e0 la base m\u00eame de la \u00ab rationalit\u00e9 \u00bb de notre culture : c\u2019est celle des morts et de la mort. \u00bb (\u2026) \u00ab Car il n\u2019est pas normal d\u2019\u00eatre mort aujourd\u2019hui, et ceci est nouveau. Etre mort est une anomalie impensable, (\u2026). La mort est une d\u00e9linquance, une d\u00e9viance incurable. Plus de lieu ni d\u2019espace-temps affect\u00e9s aux morts, leur s\u00e9jour est introuvable, les voil\u00e0 rejet\u00e9s dans l\u2019utopie radicale \u2013 m\u00eame plus parqu\u00e9s : volatilis\u00e9s. \u00bb<br \/>\nJean Baudrillard<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au Clo\u00eetre des C\u00e9lestins, Les Baningas ont pris quartier depuis le 18 juillet 2013 pour pr\u00e9senter \u00ab Au-del\u00e0 \u00bb. Un spectacle men\u00e9 par le chor\u00e9graphe DeLaVallet Bidiefono dont la mort est le sujet central. La mort ou plut\u00f4t le dialogue singulier qu\u2019entretiennent les vivants et les morts. Pour DeLaVallet Bidiefono, n\u00e9, travaillant et cr\u00e9ant au Congo, la danse est un espace de dialogue avec les morts, avec ceux qui brutalement ont disparu dans l\u2019histoire guerri\u00e8re et accident\u00e9e du Congo. 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