


{"id":606,"date":"2013-07-15T18:43:00","date_gmt":"2013-07-15T16:43:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=606"},"modified":"2013-07-15T18:43:00","modified_gmt":"2013-07-15T16:43:00","slug":"rizzo-le-proche-et-le-lointain","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/rizzo-le-proche-et-le-lointain\/","title":{"rendered":"Rizzo, le proche et le lointain."},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Le temps D\u2019apr\u00e8s une histoire vraie de Christian Rizzo aura modifi\u00e9, nous semble-t-il, l\u2019architecture du Gymnase Aubanel, au point de faire d\u2019une salle de spectacle, une sorte de territoire de recueillement et d\u2019extase. Un lieu du mouvement et du son (on salue le travail de Vanessa Court) purs. Un instant rare pris \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 et \u00e0 la contemplation des \u00e2mes chor\u00e9graphiques.<\/strong> <\/em><br \/>\nD\u2019apr\u00e8s une histoire vraie\u2026<br \/>\nCommence par ce souvenir qui est rapport\u00e9 dans le programme et que contera Rizzo \u00e0 l\u2019Ecole d\u2019art : \u00ab Cela remonte assez loin. Il y a quelques ann\u00e9es \u00e0 Istanbul, j\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 un spectacle dans lequel soudainement jaillissait un groupe d\u2019hommes se livrant \u00e0 une danse traditionnelle, compl\u00e9tement effren\u00e9e, avant de dispara\u00eetre aussit\u00f4t. Je suis rest\u00e9 bouche b\u00e9e, dans un \u00e9tat \u00e9motionnel intense qui n\u2019avait rien \u00e0 voir avec les \u00e9motions que je ressens habituellement au th\u00e9\u00e2tre. Il s\u2019agissait d\u2019une sensation beaucoup plus brute, archa\u00efque \u00bb.<br \/>\nEt c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que Christian Rizzo et son \u00e9tude D\u2019apr\u00e8s une histoire vraie sont \u00e0 saisir. L\u00e0, \u00e0 l\u2019endroit de la m\u00e9moire et du regard que l\u2019on porte aux vies qui nous entourent, \u00e0 la mani\u00e8re qu\u2019elles ont de nous appara\u00eetre, \u00e0 cette fa\u00e7on qu\u2019un d\u00e9tail, un pli, un mouvement, une couleur\u2026 demeurent pour longtemps en nous parce qu\u2019ils ont \u00e9veill\u00e9 ou r\u00e9veill\u00e9 une qualit\u00e9 sensible dont on cherche toujours la pr\u00e9sence en soi. Cette mani\u00e8re dont quelque chose qui rel\u00e8ve du beau, de la v\u00e9rit\u00e9, du po\u00e8me (comment nommer ce qui nous trouble ?) nous rend pr\u00e9sent \u00e0 nous-m\u00eame. Comment une exp\u00e9rience nous rend la conscience d\u2019un \u00e9tat de fragilit\u00e9 li\u00e9, un court instant, \u00e0 un savoir qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 appris, mais que l\u2019on d\u00e9couvre par soi-m\u00eame. La \u00ab bouche b\u00e9e \u00bb de Rizzo, l\u2019aveu de son \u00e9motion\u2026 en sont le signe impr\u00e9vu et sans doute aussi la joie inattendue. Et de voir dans l\u2019\u00e9motion de Rizzo l\u2019\u00e9motion d\u2019un regard, son inalt\u00e9rable go\u00fbt pour un monde qui, parfois, se donne dans une danse traditionnelle qui n\u2019est pas le monde d\u2019aujourd\u2019hui, mais un monde d\u2019ailleurs qui n\u2019en finit pas de hanter notre espace contemporain. Un monde d\u2019ailleurs, dis-je, qui est comme une porte delphique que l\u2019on ne distingue pas imm\u00e9diatement.<br \/>\nD\u2019apr\u00e8s une histoire vraie serait ainsi cette porte esp\u00e9r\u00e9e. Et le titre qu\u2019a choisi Rizzo appelle lui aussi un commentaire pr\u00e9cis. Il ne s\u2019agira pas d\u2019une fiction, il ne s\u2019agit pas d\u2019un lieu imaginaire. D\u2019apr\u00e8s une histoire vraie est d\u2019abord une exp\u00e9rience faite qui trouve dans la pratique de l\u2019art chor\u00e9graphique une autre \u00e9paisseur. Disons, une mat\u00e9rialit\u00e9 et une corpor\u00e9it\u00e9. Un peu comme si, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019Holderlin qui \u00e9crivait que \u00ab l\u2019art est la floraison de la nature \u00bb, la pi\u00e8ce de Rizzo \u00e9tait le trait achev\u00e9 d\u2019une \u00e9tude pens\u00e9e. Au commencement de cette pi\u00e8ce sobre, humble, simple, dans le passage d\u2019un monde d\u2019ailleurs \u00e0 un espace contemporain, D\u2019Apr\u00e8s une histoire vraie relevait donc d\u2019un souvenir augment\u00e9. Comprenons, un souvenir n\u00e9 d\u2019Istambul, augment\u00e9 d\u2019un geste de danseur contemporain. Une \u0153uvre prise, donc, dans le flux et le reflux du proche et du lointain, l\u00e0 o\u00f9, \u00e0 l\u2019endroit de l\u2019\u0153uvre, la distance et la diff\u00e9rence s\u2019annulent pour ne plus former qu\u2019une danse travers\u00e9e.<br \/>\nLe climat d\u2019un geste<br \/>\nC\u2019\u00e9tait dans un mus\u00e9e, devant un tableau sans titre, peint par Antoine Coypel. C\u2019\u00e9tait une toile bleue, et un homme aux yeux band\u00e9s, une main tendue vers le vide, semblait chercher ou esp\u00e9rer. C\u2019\u00e9tait, me semble-t-il, ce que je nommerai l\u2019exp\u00e9rience du t\u00e2tonnement. Exp\u00e9rience, selon moi, qui est le seul mouvement de nos vies int\u00e9rieures. Le t\u00e2tonnement ou un art de l\u2019\u00e9quilibre qui rappelle que tout ce qui participe de la vie sentie est perp\u00e9tuellement inscrit dans une fragilit\u00e9 immuable, un entra\u00eenement ind\u00e9passable o\u00f9 le mouvement est forc\u00e9ment p\u00e9rilleux, instable, ouvert au danger et \u00e0 la chute. Et, simultan\u00e9ment, o\u00f9 le mouvement est la seule issue, le lieu de la qu\u00eate, celui aussi du d\u00e9sir. Regardant la pi\u00e8ce de Rizzo, c\u2019est cet ensemble de sensations li\u00e9es au t\u00e2tonnement qui me revenait \u00e0 travers 8 danseurs accompagn\u00e9s par le son que formait un duo de batteurs.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait un espace sonore donc o\u00f9 le rythme primal de la batterie semblait faire \u00e9cho \u00e0 un battement lointain venant en surface de la sc\u00e8ne pour rendre sensible une origine. Sons fouett\u00e9s ou percutants, le bruit sourdre constant s\u2019entendait comme le d\u00e9videment d\u2019un fil sonore tendu, tant\u00f4t dans le ralentissement, tant\u00f4t dans l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la percussion. Ondulatoire dans l\u2019onde de choc, vibratoire au tympan, incantatoire dans les leit-motiv d\u00e9ploy\u00e9s\u2026 le son est ici le calque ou la matrice de la forme chorale dans\u00e9e. Dans\u00e9e, ou march\u00e9e, car la danse chez Rizzo semble s\u2019enraciner dans les plis que forment les corps, dans les passes lentes des mains, dans les postures d\u2019attente qui se d\u00e9ploient.<br \/>\nDans la lenteur de ce mouvement, \u00e0 peine \u00e9clair\u00e9es par quelques lumi\u00e8res al\u00e9atoires, les corps d\u00e9plac\u00e9s et dansants sont proches d\u2019\u00e9tat de suspension m\u00e9taphysique. M\u00e9taphysique s\u2019entendant ici pour son \u00e9tymologie grecque : ce qui vient apr\u00e8s la physique. D\u2019apr\u00e8s une histoire vraie serait donc, en quelque sorte, une mani\u00e8re de d\u00e9jouer les r\u00e8gles de la physique non pas en bouleversant l\u2019ordre du mouvement, mais en le ralentissant, en le minimisant au point de le rendre perceptible dans ses \u00e9tats d\u2019attente, son climat de suspension.<br \/>\nFa\u00e7on de sculpter le geste dans son rapport \u00e9troit \u00e0 la philosophie dont Nietzsche \u00e9crivait qu\u2019elle \u00e9tait la danse de la pens\u00e9e. Rizzo fait ainsi danser la pens\u00e9e sensible, pr\u00e9cis\u00e9ment il fait danser le mouvement de la pens\u00e9e, son commencement \u00e9mu et troublant. Et l\u2019instant de D\u2019apr\u00e8s une histoire vraie peut ainsi se regarder comme l\u2019\u00e9tude d\u2019un groupe en exil o\u00f9 chacun est un corps accueillant. Un groupe ou une communaut\u00e9 dont le geste doux, \u00e9olien est l\u2019expression et la manifestation de la fraternit\u00e9 recouvr\u00e9e. Une fraternit\u00e9 d\u2019au-del\u00e0 des fronti\u00e8res qui puisent ici et l\u00e0, dans l\u2019\u00e2me de gestes li\u00e9s \u00e0 des danses populaires. Une fraternit\u00e9 o\u00f9 les danseurs hommes ne sont jamais que les ombres contemporaines d\u2019un amour qui n\u2019est plus d\u00e9guis\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le temps D\u2019apr\u00e8s une histoire vraie de Christian Rizzo aura modifi\u00e9, nous semble-t-il, l\u2019architecture du Gymnase Aubanel, au point de faire d\u2019une salle de spectacle, une sorte de territoire de recueillement et d\u2019extase. Un lieu du mouvement et du son (on salue le travail de Vanessa Court) purs. Un instant rare pris \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 et \u00e0 la contemplation des \u00e2mes chor\u00e9graphiques. 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