


{"id":615,"date":"2013-07-13T18:58:00","date_gmt":"2013-07-13T16:58:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=615"},"modified":"2013-07-13T18:58:00","modified_gmt":"2013-07-13T16:58:00","slug":"faust-la-gedankenfabrik-de-stemann","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/faust-la-gedankenfabrik-de-stemann\/","title":{"rendered":"Faust : la Gedankenfabrik de Stemann"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>D\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du Faust, Nicolas Stemann aurait invent\u00e9 un th\u00e9\u00e2tre en libert\u00e9 \u00e0 la FabricA. Un th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 Faust, devenu un mat\u00e9riau comme Hamlet l\u2019a \u00e9t\u00e9 pour M\u00fcller, nourrit les acteurs qui, sans arr\u00eat, innerv\u00e9s par Goethe, s\u2019en \u00e9cartent, y reviennent, l\u2019oublient et finalement le servent comme il les aura servis. Ou comment la mise en sc\u00e8ne de Stemann fait violence \u00e0 Goethe, et comment le principe de violence accouche de 9 heures grandioses et aveuglantes. Un th\u00e9\u00e2tre sismique o\u00f9 les acteurs Sebastian Rudolph (Faust), Philipp Hochmair (Mephisto) et Patrycia Ziolkoska (Marguerite), en mentor et guides de la communaut\u00e9 que forment les autres, forment une bande anarchisante, au service du plateau et du jeu\u2026<\/strong> <\/em><br \/>\nIl n\u2019est de pens\u00e9e qu\u2019explosive<br \/>\nTout Tout\u2026 aura vol\u00e9 en \u00e9clats dans le Faust de Stemann et paradoxalement, dans cette atomisation ahurrissante et \u00e9clatante d\u2019inventions na\u00efves et de visuels esth\u00e9tiquement parfaits, le Faust de Goethe y est absolument pr\u00e9sent. Et ce, sans doute, parce que le projet de Stemann, loin d\u2019\u00eatre dans le respect paralysant qu\u2019impose le chef d\u2019\u0153uvre, s\u2019affranchit de celui-ci. Il lui porte atteinte pour le remettre en mouvement. C\u2019est-\u00e0-dire pour le faire parler, aujourd\u2019hui, pour qu\u2019il r\u00e9sonne maintenant et lui permette de recouvrer une actualit\u00e9 critique. D\u2019embl\u00e9e, dans les premi\u00e8res minutes, c\u2019est cela que Sebastien Rudolph rappelait dans un prologue \u00e9crit pour l\u2019occasion. Et Stemann qui, toute la soir\u00e9e, aura pris la parole pour pr\u00e9senter chacune des parties de ce \u00ab nouveau \u00bb Faust, ne disait pas autre chose.<br \/>\nEt c\u2019est de cette disparition et r\u00e9apparition dont se nourrira le Faust qui, d\u00e8s les premiers pas de Sebastien Rudolph sur la sc\u00e8ne, en front de sc\u00e8ne et s\u2019adressant au public, tout en parlant une langue m\u00eal\u00e9e d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, fait entendre en d\u00e9chirant Le livre dont les pages resteront un instant \u00e0 m\u00eame le sol. S\u2019en amusant, s\u2019en \u00e9nervant, s\u2019en d\u00e9lectant\u2026 l\u2019acteur reprend ainsi la main sur le th\u00e9\u00e2tre, r\u00e9pend de la peinture pour \u00e9crire un autre trait\u00e9 des couleurs, s\u2019\u00e9nivre de ses formes chromatiques en en enduisant son corps, etc. Faust commence l\u00e0, \u00e0 la seconde o\u00f9 le livre : le po\u00e8me, sert enfin \u00e0 ce geste poi\u00e9tique comme l\u2019a pens\u00e9 Heidegger. C\u2019est-\u00e0-dire, le livre qui permet de construire\u2026<br \/>\nEt la construction passera ici par la d\u00e9construction, la mise en sc\u00e8ne d\u2019images impr\u00e9visibles, d\u2019acteurs intempestifs, de gestes incongrus, de chim\u00e8res en tous genres et d\u2019all\u00e9gories venus d\u2019un imaginaire joueurs et farceurs \u2026 Comme si, convoquant Faust et ses premi\u00e8res lignes que nous gloserons \u00ab J\u2019ai tout \u00e9tudi\u00e9\u2026 etc et ne sais toujours rien au seuil de ma vie\u00bb, Stemann avait pris, au pied de la lettre goeth\u00e9enne, cet aveu de m\u00e9connaissance et de fausses repr\u00e9sentations qui l\u2019autorisent \u00e0 faire danser le savoir en en renouvelant les formes et les formats.<br \/>\nAu commencement sera d\u00e8s lors l\u2019action, r\u00e9f\u00e9rence et cri de guerre partag\u00e9s avec Nietzsche. Au commencement sera Dyonisos, son d\u00e9sordre, son go\u00fbt du plaisir, du bordel et de l\u2019anarchie constructive.<br \/>\nAu commencement, apr\u00e8s presque 1H00 sera la mise \u00e0 mort de l\u2019acteur bourgeois (Sebastien Rudolph, in\u00e9puisable et g\u00e9nial) qui, nous ayant entretenu, avec d\u00e9fiance, de sa lassitude d\u2019\u00eatre l\u2019acteur comme ci et l\u2019acteur comme \u00e7a. Et saluant plusieurs fois, disant \u00ab Danke \u00bb et \u00ab Adieu \u00bb au public, avec dans le grain de la voix quelque chose d\u2019inquiet, il tire sa r\u00e9v\u00e9rence, et derri\u00e8re un paravant : se tire une balle dans la t\u00eate.<br \/>\n\u00c7a commencera l\u00e0, Faust 1, puis 2\u2026 Et tout le long de cette demi-journ\u00e9e, du milieu d\u2019apr\u00e8s-midi au mitternacht, pas un tableau de cette fresque baroque, jou\u00e9e sur un train d\u2019enfer, n\u2019\u00e9pargnera le th\u00e9\u00e2tre. Pas d\u2019\u00e9conomie critique, si vous pr\u00e9ferez, quand il s\u2019agit \u00e0 travers des vid\u00e9os de montrer les philologues (que ha\u00efssait Nietzsche), et autres professeurs derri\u00e8re le bureau, faire la le\u00e7on sur Faust, sur un rythme monotone et un ton de v\u00e9rit\u00e9. Et, bien plus tard, en \u00e9cho \u00e0 cette premi\u00e8re attaque, il y aura encore la critique de ce fourre-tout qu\u2019est le post-dramatique \u00e0 la mode des \u00e9tudes th\u00e9\u00e2trales, quand Philipp Hochmair, en Mephisto ivre et \u00e9puis\u00e9, s\u2019amuse \u00e0 rappeler que leur jeu, ici, est \u00ab post-post-post-post dramatique \u00bb. Qu\u2019on se le dise une fois pour toute, Faust 1 et 2, \u00e9tait aussi une machine de guerre o\u00f9 Stemann livrait bataille contre les formes fig\u00e9es du th\u00e9\u00e2tre, les h\u00e9ritages classiques, bourgeois et traditionnels. N\u2019h\u00e9sitant jamais \u00e0 augmenter la critique de quelques marionnettes \u00e0 l\u2019\u00e9ffigie lointaine de Jean Vilar.<br \/>\nTotal irrespect, donc, et dr\u00f4le \u00e0 souhait, car le Faust de Stemann ne conduit en rien ni aux v\u00e9rit\u00e9s, ni \u00e0 un quelconque sens, ni une signification avari\u00e9e\u2026. Mais plut\u00f4t dans les r\u00e9gions du th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 JOUER est le seul mot d\u2019ordre. L\u00e0, o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre, dans un \u00e9lan de cruaut\u00e9, est encore et toujours le moyen de faire avant toute chose une exp\u00e9rience. Et les 9H00 qui constituent ce Faust, sont cette exp\u00e9rience. Nouvelle exp\u00e9rience qui, au pr\u00e9texte de Faust, s\u2019invite \u00e0 penser le monde comme Goethe le fit aussi, \u00e0 son \u00e9poque.<br \/>\nStemann, lui, en fera donc de m\u00eame et \u00e0 travers le \u00ab petit monde \u00bb et le \u00ab grand monde \u00bb, comme un militant de l\u2019action directe, s\u2019en prendra au cancer de notre \u00e8re et dont le billet vert n\u2019est que l\u2019un des sympt\u00f4mes du Cancer capitaliste.<br \/>\nLa charge sera totale, moins h\u00e9ro\u00efque, que le plus souvent \u00e9rotique. Et \u00e0 travers la critique du capitalisme ou du lib\u00e9ralisme, le Faust ressemble parfois \u00e0 un trait\u00e9 altermondialiste. Mascarade disait Goethe en son temps quand il parlait de l\u2019argent roi\u2026 Sciences \u00e9conomiques lui r\u00e9pond Stemann en critique du sien. Et de voir pleuvoir les avatars d\u2019un Moloch financier qui se donne sous la forme, sur sc\u00e8ne, d\u2019une bo\u00eete de nuit g\u00e9ante qui mettrait le public \u00e0 danser au rythme techno et autres parades. Moloch boursier, aussi, quand sur les murs de la FabricA roule des images vid\u00e9os qui ressemblent parfois aux tableaux chiffr\u00e9s des cotes boursi\u00e8res. L\u00e0, est donc aussi Faust, qui n\u2019en finit plus de convoquer les nouveaux d\u00e9mons en cols blancs, les salopards fortun\u00e9s et autres Picsou internationnaux, repris de justice virtuels.<br \/>\nFaust est alors la critique d\u2019un syst\u00e8me dont Debord nous aura appris qu\u2019il se donne sous la forme d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 du spectacle (s\u00e9ance de video-proj de Une de journaux qui rappellent les scandales politiques). Ou, et cela revient au m\u00eame, ce qui est repr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 travers la mise en sc\u00e8ne de la mis\u00e8re, \u00e7a serait aussi et toujours la mis\u00e8re de la mise en sc\u00e8ne.<br \/>\nSur le plateau ardent<br \/>\nLa bande d\u2019anarcho, sortie tout droit de l\u2019enfer urbain, chante, gueule, parle\u2026 et endosse tous les costards et autres costumes n\u00e9cessaires \u00e0 rappeler Faust. Ici, M\u00e9phisto porte des petites cornes rouges comme on en voit dans les parades et autres cabarets o\u00f9 le cul, le corps et la pens\u00e9e sont voisins de palliers. L\u00e0, Mephisto et Faust, \u00e0 force de se fr\u00e9quenter partagent le m\u00eame nez rouge. On ne met son nez n\u2019importe o\u00f9, et le baiser du diable est ici, moins une m\u00e9taphore que des s\u00e9ances de \u00ab roulage de pelle \u00bb. Et il y a aussi H\u00e9l\u00e8ne, et plus tard Marguerite, prise en sandwich fa\u00e7on kamasutra qui h\u00e9site sur le pieux qui devrait la guider. G\u00e9nial image un rien porno et si juste pour montrer que l\u2019on pourrait se damner par amour. Ailleurs, \u00e0 des tables d\u2019\u00e9coliers comme si elles \u00e9taient aussi celles du banquet ou de dramaturgie, on joue \u00e0 apprendre ou \u00e0 m\u00e9diter. Et c\u2019est malin, cette mani\u00e8re de faire qui, chez Stemann montre que la vie, d\u00e8s lors qu\u2019on la pense, est un enfer. Entre ludique, lubrique et satanique\u2026 pas une fois Stemann ne nous laissera h\u00e9siter. C\u2019est un tout que ce Faust peupl\u00e9 de chim\u00e8res et d\u2019all\u00e9gories. Et de voir alors dans certaines figures et autres marionnettes, moins les id\u00e9es de Craig et Kleist, que les pures formes caricaturales de pens\u00e9es f\u00e9cond\u00e9es par le bourdon. De quoi devenir vraiment d\u00e9pressif ou suicidaire, non ? Surtout en l\u2019absence de Dieu, qui est moins une r\u00e9ponse qu\u2019une \u00e9ternelle question.<br \/>\nDerri\u00e8re les lunettes noires, en tenue de soir\u00e9e, entonnant un phras\u00e9 lyrique ou parodiant un Goethe poudr\u00e9 et perruqu\u00e9, en costume de lumi\u00e8res ou en danseurs bacchiques, sur un lit m\u00e9tallique blanc, sous la menace de l\u2019essence sur le point de s\u2019enflammer, fard\u00e9 pour les uns ou yeux charbonneux pour les autres\u2026 le Faust 1 et 2, est une porte d\u2019entr\u00e9e vers un autre th\u00e9\u00e2tre. Une porte, qui vient concurrencer celles delphiques qui nous ont si longtemps leurr\u00e9es. Une porte, comme celle qui est au commencement de ce Faust. Un th\u00e9\u00e2tre des op\u00e9rations, un th\u00e9\u00e2tre des convulsions\u2026 Le seul th\u00e9\u00e2tre, en d\u00e9finitive, qui nous ram\u00e8ne \u00e0 penser que c\u2019est un art vivant. Non un art pour seulement comm\u00e9morer les morts, mais surtout une pratique pour \u00e9nivrer et enthousiasmer les vivants. A commencer par ceux qui le font vivre !<br \/>\nEt d\u2019entendre les conneries sur le maillot de bain de Goethe qui aurait r\u00e9sid\u00e9 \u00e0 Avignon comme une allusion \u00e0 la pratique de se \u00ab mouiller \u00bb. Si tel est le cas, Stemann et sa bande se seront alors bien mis \u00e0 l\u2019eau.<br \/>\nDans ce d\u00e9dale d\u2019images, de jeux, d\u2019entr\u00e9es et de sorties, dans le miroitement d\u2019un mur fait de plaques m\u00e9talliques, \u00e0 la surface de vid\u00e9os aux figures spectrales qui ressemblent aux danses m\u00e9taphysiques de Wygman, il ne faut pas croire pour autant que le s\u00e9rieux soit absent.<br \/>\nPeut-\u00eatre alors, les dispositifs sc\u00e9niques de Stemann y conduisent. Et peut-\u00eatre dans la figure du boiteux se tient-il. M\u00e9phisto le boiteux comme l\u2019exige la l\u00e9gende. Et Faust, presque boiteux, soutenu par une canne qui semble le pr\u00e9server encore d\u2019un pacte total avec une trop humaine condition.<br \/>\nDans cette image, l\u2019une des derni\u00e8res de la mise en sc\u00e8ne de Stemann, le claudiquant Faust, avec sa canne, rappellait juste que le temps du th\u00e9\u00e2tre, il montrait en d\u00e9finitive qu\u2019il s\u2019entretenait avec lui m\u00eame. L\u2019all\u00e9gorie qu\u2019\u00e9tait elle-m\u00eame Mephisto n\u2019\u00e9tant pr\u00e9sente au plateau que pour souligner un monologue. C\u2019est-\u00e0-dire : les doutes, les questions, les espoirs, les d\u00e9cisions impossibles, les choix irr\u00e9ductibles.<br \/>\nDans le boiteux vieillissant qu&rsquo;est Faust et qu&rsquo;interpr\u00e8te S\u00e9bastien Rudolph, il y avait toute une humaine condition d&rsquo;aujourd&rsquo;hui : se faire sa place au soleili et peut-\u00eatre pactiser avec l&rsquo;enfer&#8230; ou r\u00e9sister, encore. Faire que le th\u00e9\u00e2tre soit une poche de r\u00e9sistance au risque d&rsquo;en succomber. Au final, on r\u00e9alisait peut-\u00eatre que Faust, cette parabole empruntant \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;en avait Brecht, \u00e9tait le lieu et le temps, privil\u00e9gi\u00e9s, d&rsquo;un ultime soubresaut de conscience \u00e0 \u00e9prouver \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de la sc\u00e8ne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du Faust, Nicolas Stemann aurait invent\u00e9 un th\u00e9\u00e2tre en libert\u00e9 \u00e0 la FabricA. Un th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 Faust, devenu un mat\u00e9riau comme Hamlet l\u2019a \u00e9t\u00e9 pour M\u00fcller, nourrit les acteurs qui, sans arr\u00eat, innerv\u00e9s par Goethe, s\u2019en \u00e9cartent, y reviennent, l\u2019oublient et finalement le servent comme il les aura servis. 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