


{"id":626,"date":"2013-07-11T21:17:00","date_gmt":"2013-07-11T19:17:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=626"},"modified":"2013-07-11T21:17:00","modified_gmt":"2013-07-11T19:17:00","slug":"angelica-liddell-imposible-soledad","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/angelica-liddell-imposible-soledad\/","title":{"rendered":"Ang\u00e9lica Liddell. Imposible soledad."},"content":{"rendered":"<p><strong><br \/>\n<em>Angelica Liddell est une fois encore venue \u00e0 Avignon. Pour deux spectacles. D&rsquo;on l&rsquo;on repart la mort aux l\u00e8vres, que l&rsquo;on essuie d&rsquo;un revers de peau, et qui reste.<\/em><br \/>\n<\/strong><br \/>\nIl y a toujours ce moment.<br \/>\nCelui o\u00f9 l\u2019on bascule.<br \/>\nLe m\u00eame que celui o\u00f9 elle s\u2019est effondr\u00e9e indiciblement, puis relev\u00e9e.<br \/>\nUn jour.<br \/>\nElle ouvre Todo el cielo sobre la tierra d\u2019une longue robe jaune et le cl\u00f4t v\u00eatue de noir de rock. Rayonnante puisque sombre. Ouverte puisque retir\u00e9e. Amoureuse \u00e9conduite amoureusement assoiff\u00e9e de n\u2019\u00eatre jamais repue d\u2019avoir envie d\u2019aimer, et de chuter. Ce sera Elle que l\u2019on traversera. Ce Elle du plateau. Ce Elle de l\u2019\u00e9criture. Ce Elle du corps, de la voix, ce Elle ador\u00e9 et ha\u00ef. Ce \u00ab Monstre \u00bb. Ce reflet. Le projet commenc\u00e9 l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re avec Maldito sea el hombre que confia en el hombre : un projet d&rsquo;alphab\u00e9tisation, et poursuivi cette ann\u00e9e avec Ping Pong Qiu et  Todo el cielo sobre la tierra, est cette exp\u00e9rience absolue d\u2019avec elle-m\u00eame. Et il y a toujours ce moment. Celui o\u00f9 l\u2019on bascule.<br \/>\n\u00ab Comment se fait-il que quelqu\u2019un vous convienne ? \u00bb demandait Pina Bausch \u00e0 ses danseurs lors des r\u00e9p\u00e9titions de Bandon\u00e9on. De fait. Oui. Comment se fait-il que quelqu\u2019un vous convienne. Comment vous avez fait pour le trouver. Pour le reconna\u00eetre. Pour ne pas \u00eatre d\u00e9\u00e7u. Pour trouver la force d\u2019abandonner de vous des choses qui vous structuraient. Pour que l\u2019autre accepte, pour vous, d\u2019en faire de m\u00eame. Et pour danser avec, le temps d\u2019une valse, ou d\u2019une vie. Lorsqu\u2019elle regarde tourbillonner le couple de danseurs chinois septuag\u00e9naires qu\u2019elle a d\u00e9couvert \u00e0 Shanga\u00ef et invit\u00e9 \u00e0 la rejoindre, et \u00e0 qui elle offre la musique de Cho Young Wuk, Angelica sourit. Comment, pour l\u2019amour.<br \/>\nEt aussi : Comment, pour la douleur. Comment on vit, en m\u00eame temps que ces images, celles de la barbarie. Par exemple ces images d\u2019intellectuels chinois tortur\u00e9s. Insoutenables photographies dont Angelica choisit de n\u2019exposer, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du spectacle Ping Pong Qiu, que les plus l\u00e9g\u00e8res, les moindres. Dont elle nous laissera libres &#8211; et cela sera si facile &#8211;  d\u2019imaginer l\u2019inextinguible r\u00e9alit\u00e9. Ou par exemple ces images des 69 adolescents et jeunes adultes massacr\u00e9s sur l\u2019\u00eele d\u2019Utoya par Anders Breivik, qu\u2019elle invoque pour Todo el cielo sobre la tierra, et dont elle ne montre rien, mais dont on sait tout.<br \/>\nTodo el cielo sobre la tierra porte pour sous-titre Le syndrome de Wendy. Pas le syndrome de Peter Pan, terme utilis\u00e9 par le psychanalyste am\u00e9ricain Dan Kiley pour qualifier ces hommes qui refusent de grandir (en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Peter Pan ou au Dieu enfant de Bacchus), pas le dilemme de Wendy (autre ouvrage d\u00e9crivant le fait que les femmes agiraient toujours inconsciemment comme des m\u00e8res), mais Le Syndrome de Wendy. Une femme qui ne voudrait pas grandir, qui ne serait pas capable d\u2019atteindre une maturit\u00e9 affective, qui resterait emprisonn\u00e9e dans l\u2019incompr\u00e9hension du monde des adultes avec la crainte et le d\u00e9sir d\u2019eux m\u00e9lang\u00e9s. Cette femme, ici, se masturbe sur une \u00eele. C\u2019est l\u00e0 tout ce qu\u2019il lui reste. L\u00e0 o\u00f9 elle voudrait rester. La masturbation, superbe expression de l\u2019impuissance, de la peur, de l\u2019\u00e9nergie. L\u2019\u00eele, ce Il inatteignable. Cette femme a un double (Lola Jimenez) v\u00eatue d\u2019une robe verte l\u00e9g\u00e8re au vent. Elle noue des tissus jaunes aux poignets des autres. Un homme \u00e0 la t\u00eate animale (Sindo Puche). Un Peter Pan, bout d\u2019homme aux cheveux de jais (Fabian Augusto Gomez Bohorquez). Ils portent les m\u00eames costumes chics, d\u2019un brun comme la terre, ou la peste. Le jaune tranche par-dessus. On repense \u00e0 l\u2019aiguillette, cette bande de tissu jaune que Le Bourreau faisait porter \u00e0 ses filles, des prostitu\u00e9es, dans la ville belge de Mons au XIV\u00e8me si\u00e8cle. On interpr\u00e8te. On d\u00e9ambule. Dans Ping Pong Qiu, Angelica vient s\u2019asseoir au bout d\u2019une table de ping-pong pour r\u00e9pondre aux questions de son com\u00e9dien Fabian assis \u00e0 l\u2019autre bout. Pour r\u00e9pondre \u00e0 LA question. Pourquoi son amour de la Chine ? Elle dit \u00ab Je ne sais pas. \u00bb Puis. \u00ab  \u00c0 cause de la peau \u00bb ou \u00ab Parce que la Chine n\u2019existe pas \u00bb. Un amour impossible. Une passion. La table est pi\u00e8ce centrale, unique. Viendront s\u2019y d\u00e9guster des nouilles chinoises. Viendront s\u2019y jeter des balles de ping pong de \u00ab 2 grammes et demi \u00bb que personne ne rattrapera. La robe d\u2019Angelica est ici rouge, les cheveux bleus, l\u2019animal a cette fois une t\u00eate d\u2019homme, les costumes ont des inscriptions chinoises, Le Petit livre rouge est rang\u00e9 pr\u00e9cautionneusement, en pile, sur la table. Et le geste revient, en silence. Le geste de torture. Et une chaise reste vide, faute d\u2019une peur trop lourde qui aura emp\u00each\u00e9 la musicienne chinoise pr\u00e9vue \u00e0 ce poste de venir. Car \u00ab il ne faut pas dire du mal de la Chine \u00bb. Car \u00ab Mao est toujours vivant \u00bb.<br \/>\nEt sous la robe rouge Angelica est nue. Pr\u00eate \u00e0 recevoir \u00ab \u00e0 la queue leu leu \u00bb, en farce, les queues de quelques millions de chinois.<br \/>\n\u00ab Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de parler de sur quoi on est tous d\u2019accord. \u00bb La torture, la mis\u00e8re, la censure en Chine, on est tous d\u2019accords. \u00ab Dire ce que tout le monde a envie d\u2019entendre, c\u2019est facile\u2026\/\u2026 Il est bien plus difficile de parler de la merde et des merveilles que chacun d\u2019entre nous rec\u00e8le en dedans, s\u00e9par\u00e9ment. \u00bb La MIERDA. Terreau superbe de po\u00e9sie. Dans \u00ab Todo el cielo sobre la tierra \u00bb ce sera \u00e7a, jusqu\u2019au bout : Elle, et les immondices qu\u2019elle contient. Elle, et la beaut\u00e9 qu\u2019elle qu\u00eate. On est tous d\u2019accords sur la folie chinoise. On se dispute sur la folie du voisin qui divorce, pas sur la folie chinoise. La folie chinoise on s\u2019en fout.<br \/>\n\u00ab M\u00eame si, en apparence, je suis \u00e0 ma place, en fait je suis loin, loin, loin\u2026 \u00bb ( Todo el cielo sobre la tierra). Angelica expose ainsi sa DOULEUR. Sa d\u00e9rive. Son suicide, cette am\u00e8re tentative de survie. Elle donne \u00e0 voir son cadavre vivant. Il y a cette date sur son site : sa mort annonc\u00e9e en 2008. Il y a ce mot \u00e0 la fin de Ping Pong Qiu, qu\u2019elle \u00e9voquait d\u2019un geste dans Maldito sea el hombre que confia en el hombre : pleurer. Le pi\u00e8ge serait d\u2019entrer en compassion. On restera \u00e0 sa place. Spectateur. Partenaire de ce voyage en calvaire qu\u2019elle effectue devant nous. Spectateur &#8211; ce co fabulateur, disait Brecht &#8211; de la plaie qu\u2019elle ouvre sans piti\u00e9. L\u2019auteure britannique Sara Kane avait, au fil de son \u00e9criture, fait dispara\u00eetre ses personnages. Ils perdaient leurs noms, n\u2019avaient plus que des lettres. Ils arrivaient \u00e0 elle. Dans 4.48 Psychose, Sara \u00e9crit \u00ab Il y a longtemps que je suis morte \/ Retour \u00e0 mes racines \/ Je chante sans espoir sur la fronti\u00e8re \u00bb. Dans Todo el cielo sobre la tierra la derni\u00e8re phrase du monologue d\u2019Angelica est : \u00ab Et mon corps vivant \u00e9tait presque mort. \u00bb Et l\u2019on rejoint Pasolini dans P\u00e9trole, son dernier livre rest\u00e9 inachev\u00e9 : \u00ab Au moment m\u00eame o\u00f9 je projetais et \u00e9crivais mon roman, autrement dit o\u00f9 je recherchais le sens de la r\u00e9alit\u00e9 et en prenait possession pr\u00e9cis\u00e9ment dans l&rsquo;acte cr\u00e9atif que tout cela impliquait, je d\u00e9sirais aussi me lib\u00e9rer de moi-m\u00eame, c&rsquo;est-\u00e0-dire mourir. Mourir dans ma cr\u00e9ation : mourir comme en effet on meurt, en accouchant : mourir, comme en effet on meurt, en \u00e9jaculant dans le ventre maternel. \u00bb Et l\u2019on rejoint, aussi, le Je solitaire de Nelly Arcan, auteure qu\u00e9b\u00e9coise suicid\u00e9e en 2009 \u00e0 Montr\u00e9al et qui \u00e9crivait dans Folle : \u00ab Cette lettre est mon cadavre, d\u00e9j\u00e0, elle pourrit, elle exhale ses gaz. \u00bb<br \/>\nNelly, putain, sublime, joujou entre les mains des hommes et des m\u00e9dias, appelait l\u2019amour en d\u00e9truisant tout ce qu\u2019il contenait, l\u2019hypocrisie puante de phantasmes inavou\u00e9s. Sur le site d\u2019Angelica est inscrit ce titre : Fille de pute. Elle \u00e9crit \u00ab Quand je pense \u00e0 la tuerie d\u2019Utoya, je ne pense ni \u00e0 la douleur, ni \u00e0 l\u2019horreur. Quand je pense \u00e0 la tuerie d\u2019Utoya, je pense \u00e0 tous ces jeunes gens que j\u2019aurais aim\u00e9s et qui ne m\u2019auraient jamais aim\u00e9e. J\u2019imagine leur sexe dans ma bouche. J\u2019imagine d\u2019\u00e9ternelles fellations. Je n\u2019ai aucun suppl\u00e9ment de dignit\u00e9 \u00bb (Todo el cielo sobre la tierra). Il n\u2019y a rien \u00e0 sauver. \u00ab MONSTRE \u00bb. Elle parle d\u2019elle et du TOUS. Parle exag\u00e9r\u00e9ment au nom de tous. Pour faire tomber un mur on peut frapper longtemps si on ne frappe pas au bon endroit. Angelica Liddell frappe partout, sur tout le mur, en esp\u00e9rant trouver le point o\u00f9 le mur s\u2019effondrera. Ce moment. Son sexe, son corps, son narcissisme, ses pulsions, sa misanthropie, sa solitude, ces outils-l\u00e0. \u00ab J\u2019ai de longues conversations avec des pervers sexuels, je tchatte avec eux. Tout le monde d\u00e9sormais est au courant\u2026\/\u2026 Il s\u2019agit la plupart du temps de pratiques li\u00e9es \u00e0 l\u2019humiliation. Manger, boire, avaler n\u2019importe quelle substance issue du corps humain \u2013 le sang, les selles, la pisse \u2013 se faire fouetter ou insulter. Ils me racontent ce qu\u2019il leur plait. Ils ne m\u2019\u00e9pargnent aucun d\u00e9tail. Et quand ils voient que je suis toujours l\u00e0, \u00e7a les calme, j\u2019imagine que \u00e7a leur donne espoir. \u00bb TOUT LE MONDE EST DESORMAIS AU COURANT. Comme de dire : voici ce que je suis. Je ne suis, pour le moment, capable de rien d\u2019autre. Comme de dire : Dieu, avouerons-nous un jour le fond de nos \u00e2mes. Nelly Arcan dans Putain : \u00ab Il y aura toujours entre eux et moi cet \u00e9cart qui saute aux yeux et qu\u2019ils ne voient pas, quelque chose qui cloche et qui n\u2019est pas entendu. \u00bb Toute l\u2019\u00e9criture d\u2019Angelica Liddell a cette cruelle utilisation du soi. Cette plong\u00e9e en l\u2019\u00eatre abim\u00e9. Elle fait de sa solitude et de sa douleur son sujet, elle la mart\u00e8lera jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement. Que cela nous plaise ou non. Elle est seule \u00e0 avancer sur ce chemin, entour\u00e9e dans Ping Pong Qiu de Lola, Fabian et Sindo, mais qui, assis \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, l\u2019observent, comme s\u2019il s\u2019agissait pour eux d\u2019\u00eatre encore l\u00e0, \u00e0 tenter de retenir cette Angelica qui r\u00e9clame \u00ab un bonheur qui ne serait pas un combat \u00bb. Et il y a toujours ce moment. O\u00f9 l\u2019on bascule. Cet instant de violence indicible o\u00f9 quelque chose est reconnu. O\u00f9 la solitude, port\u00e9e par ce vivant coffre de raisonnance qu\u2019est le spectateur dont parle Nietszche, cesse alors peut-\u00eatre, pour elle, pour nous, d\u2019\u00eatre enfin solitaire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Angelica Liddell est une fois encore venue \u00e0 Avignon. Pour deux spectacles. 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