


{"id":632,"date":"2013-07-10T21:53:00","date_gmt":"2013-07-10T19:53:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=632"},"modified":"2013-07-10T21:53:00","modified_gmt":"2013-07-10T19:53:00","slug":"liddell-fuck-this-waltz","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/liddell-fuck-this-waltz\/","title":{"rendered":"Liddell : \u00ab FUCK THIS WALTZ \u00bb"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Du 6 au 11 juillet, c&rsquo;est au Cour du lyc\u00e9e Saint-Joseph, lieu probable de r\u00e9cr\u00e9ations de la jeunesse, que Ang\u00e9lica Liddell nous propose avec Todo el cielo sobre la tierra (El Sindrome de Wendy) une travers\u00e9e d&rsquo;une violence m\u00e9lancolique de Utoya \u00e0 Shanghai. Une vengeance, comme elle le dit elle-m\u00eame, \u00e0 la perte, \u00e0 l&rsquo;abandon, \u00e0 la s\u00e9paration pr\u00e9f\u00e9rant de se ranger parmi les morts et se livrer \u00e0 une sorte de n\u00e9crophilie p\u00e9dophile que tenter d&rsquo;\u00e9chapper \u00e9ternellement \u00e0 la solitude sans fin.<\/strong> <\/em><br \/>\nEn rentrant seul hier soir \u00e0 travers les foules festives et me demandant ce que je vais bien \u00e9crire, j&rsquo;arrive dans mon petit studio anonyme et, comme il ne me reste plus de bi\u00e8re, je n&rsquo;arrive pas \u00e0 \u00e9crire. Ce matin, entre sommeil et \u00e9veil, des phrases se forment dans ma t\u00eate. Elles \u00e9taient parfaites, entr\u00e9e perspicace dans le sujet, mais je devais les oublier, perdre, dans le temps du r\u00e9veil, cet entre-deux vaporeux. Et il ne reste qu&rsquo;une phrase : Se masturber ou ne pas se masturber? Se masturber et\/ou \u00e9crire? \u2026 (Deleuze, qu&rsquo;a-t-il dit?)<br \/>\nLa masturbation, donc. Et Todo el cielo&#8230;arrive rapidement \u00e0 la masturbation. Liddell, en culotte or-paillette se tortille sur le tas de terre tout en frottant son sexe jusqu&rsquo;\u00e0 en jouir &#8211; en tout cas, on le lui souhaite.<br \/>\nAvant, on voit une Liddell dress\u00e9e en robe blanche ou jaune un peu fantomatique, le classique de la noy\u00e9e, de Oph\u00e9lie \u00e0 The Ring, gratter les chaises d\u00e9labr\u00e9es de camp d&rsquo;\u00e9t\u00e9 d&rsquo;Utoya ou d&rsquo;ailleurs et \u00e0 tenter des gestes \u00e9tranges d\u2019ensorcellement. \u00ab La la la la la la la la \u00bb. Le bras droit pointe vers une chose, t\u00eate baiss\u00e9e, l\u2019amenant, tel un spectre (on ne voit pas vraiment ses pieds) d&rsquo;une chose \u00e0 une autre. \u00ab O\u00f9 est Wendy? \u00bb, et des bourdonnements font trembler le ch\u0153ur du lyc\u00e9e. Ce d\u00e9but commence avec des couleurs bonbons, kitsch chinois de robes turquoises. Au milieu de la sc\u00e8ne un tas de terre, l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Utoya avec quelques sapins en miniature, au dessus flottent dans l&rsquo;air deux crocodiles face \u00e0 face jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 l&rsquo;on aper\u00e7oit un crocodile-b\u00e9b\u00e9 un peu en arri\u00e8re du crocodile de gauche&#8230; on dirait les ruines d&rsquo;un souvenir d&rsquo;un Pays des merveilles. Deux hommes, un masqu\u00e9 d&rsquo;une t\u00eate jaune plum\u00e9e, l&rsquo;autre petit, jouant Peter Pan, sont habill\u00e9s en costard brun. Les gestes des Wendys (il y en a deux) vacillent entre l&rsquo;imitation d&rsquo;oiseau, le battement des ailes avec leurs bras et crises hyst\u00e9riques, jetant t\u00eate et bras de gauche \u00e0 droite, d&rsquo;une mani\u00e8re \u00e9pileptique : \u00ab Ne t&rsquo;en vas pas! \u00bb, sur le d\u00e9but de The house of the Rising Sun dans la version de The Animals qui reviendra tout au long des deux heures quarante du spectacle. Il y aura aussi les textes titr\u00e9s dans le livre1 par Les d\u00e9sirs \u00e0 Amherst comme lu \u00e0 partir d&rsquo;un minuscule livre de pri\u00e8res, solennellement, sur la musique de Bach(?). On dirait une liturgie qui commence par \u00ab Combien de graisse peut-on extraire de mon corps? \u00bb, rappelant quelque part les horreurs d&rsquo;Auschwitz. Et c&rsquo;est sans cesse, par ce que Julia Kristeva a pu appeler le soleil noir, que des contraires se m\u00ealent, s&rsquo;englobe, s&rsquo;unifie, haine et amour deviennent la m\u00eame chose, la force m\u00e9lancolique comme un trou noir auquel rien ne peut r\u00e9sister.<br \/>\nNous passons alors \u00e0 une longue s\u00e9quence de valses o\u00f9 le vieux couple de Shanghai que Liddell rencontra l\u00e0-bas, tournent et tournent. Valser au tour de cet \u00eatre \u00e0 deux. Et cela para\u00eet simple, cet \u00eatre \u00e0 deux, mais on peut d\u00e9j\u00e0 entendre dans ces valses cette m\u00e9lancolie qui me fait penser \u00e0 Take this Walz de Leonard Cohen, \u00ab this waltz with it&rsquo;s very own breath of brandy and Death \u00bb. Liddell les regarde avec un sourire comme convaincu pour un instant d&rsquo;une simplicit\u00e9 d&rsquo;un amour.<br \/>\nNous entendons alors pour la ixi\u00e8me fois l&rsquo;extrait du film Splendor in the grass, dans lequel une jeune fille fait une \u00ab d\u00e9composition psychique \u00bb face \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;abandon, de la perte de l&rsquo;objet aim\u00e9 (pour utiliser des termes cliniques). Nous entendons les vers d&rsquo;une m\u00e9lancolie romantique de Wordsworth pour la \u00e9ni\u00e8me fois et les mots pleurnich\u00e9s de la jeune fille, qui commence \u00e0 nous \u00e9nerver. Liddell nous fait ce cadeau de les ridiculiser, de lui dire : \u00ab Pauvre conne! \u00bb Et comme une r\u00e9ponse \u00e0 ces valses d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, son longue monologue nous am\u00e8ne jusqu&rsquo;\u00e0 la fin : elle, seule, au milieu de morts. Ce longue monologue, pour laquelle elle a enlev\u00e9 toute mascarade, toute costume, buvant une bi\u00e8re, parlant dans un micro ordinaire, s&rsquo;adressant directement au public, varient alors entre une logorrh\u00e9e d&rsquo;une rapidit\u00e9 insaisissable, tel des ratatatatatata d&rsquo;une mitraillette, balanc\u00e9s au public FUCK YOU, des chants de Rising Sun, des cris path\u00e9tiques, des reprises de souffle avec une voix fragile, cass\u00e9e \u00ab je continue \u00e0 te chercher \u00bb ou quelque chose comme \u00e7a, relan\u00e7ant ensuite avec force (peut-\u00eatre que les mots de Wordsworth2 auront fait leur effet) la kalachnikov verbale pour d\u00e9chiqueter le monde entier avec des pas flamenco, elle, toute seule, au milieu, face \u00e0 ces centaines de spectateurs. D&rsquo;un appel d&rsquo;amour, tout en l\u00e9chant le sol et vomissant quelques fluides gastriques, FUCK YOU elle ne peut finalement que se moquer de tout ce qu&rsquo;on a l&rsquo;habitude d&rsquo;appeler \u00ab amour \u00bb. Se moquer, vomir sur ces dits lieux communs comme elle vomit sur sa propre \u00ab mmeeeeeeeeeellaaaaaaaaaannnnnnnnnnnncccccccccccollllllllllliiiiiiiiiiiiaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa \u00bb, qui fait rire \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce cr\u00e2ne de crocodile&#8230; on dirait une mauvaise parodie d&rsquo;Hamlet.<br \/>\n\u00c0 la fin, un tr\u00e8s jeune homme arrive, presque encore un gar\u00e7on, blond, beau gosse, le vent qui \u00e9tait l\u00e0 au d\u00e9but revient, ce vent \u00e9ternel qui souffle depuis toujours, et ce jeune fran\u00e7ais finit \u00e9videmment mort, et elle se trouve mort-vivant parmi les morts.<br \/>\nArtiste fid\u00e8le du Festival d&rsquo;Avignon, o\u00f9 l&rsquo;on aurait d\u00e9j\u00e0 pu voir trois de ses spectacles depuis 2010 et o\u00f9 elle propose cette ann\u00e9e deux travaux, celui-ci et Ping Pang Qiu; fille d&rsquo;un militaire franquiste, grandie dans ce pays qui montre peut-\u00eatre d&rsquo;une mani\u00e8re la plus \u00e9vidente qu&rsquo;au contraire des apparences, c&rsquo;est le fascisme qui est sorti vainqueur du XXe si\u00e8cle et ce que Pasolini a si bien vu, elle brasse ici des mat\u00e9riaux h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, film am\u00e9ricain, musiques de Cho Young-Wook, Peter Pan, la tuerie d&rsquo;Utoya&#8230; tout en jouant sur l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 o\u00f9 tout semble sortir de son histoire personnelle. C&rsquo;est la force m\u00e9lancolique qui permet alors une identification de Liddell et Wendy, et de Wendy et Anders Breivik, terroriste de la tuerie d&rsquo;Utoya pouss\u00e9 par une id\u00e9ologie d&rsquo;extr\u00eame droite, diagnostiqu\u00e9 par la suite de schizophr\u00e9nie. En \u00e9crivant, on pourrait avoir aussi tendance \u00e0 tomber dans un regard psychologisant sur sa proposition sc\u00e9nique. En effet, on a l&rsquo;impression de voir le cas clinique par excellence de ce que Freud analysa dans \u00ab Deuil et m\u00e9lancolie \u00bb et ce que Julia Kristeva a pu \u00e9crire : \u00ab \u00ab\u00a0Je l&rsquo;aime (semble dire le d\u00e9pressif \u00e0 propos d&rsquo;un \u00eatre ou d&rsquo;un objet perdu), mais plus encore je le hais; parce que je l&rsquo;aime, pour ne pas le perdre, je l&rsquo;installe en moi; mais parce que je le hais, cet autre en moi est un mauvais moi, je suis mauvais, je suis nul, je me tue.\u00a0\u00bb \u00bb et plus loin : \u00ab  Le cannibalisme m\u00e9lancolique [&#8230;] traduit cette passion de tenir au-dedans de la bouche (mais le vagin et l&rsquo;anus peuvent aussi se pr\u00eater \u00e0 ce contr\u00f4le) l&rsquo;autre intol\u00e9rable que j&rsquo;ai envie de d\u00e9truire pour mieux le poss\u00e9der vivant. Plut\u00f4t morcel\u00e9, d\u00e9chiquet\u00e9, coup\u00e9, aval\u00e9, dig\u00e9r\u00e9&#8230; que perdu. \u00bb Mais un tel regard \u00e9vacue le th\u00e9\u00e2tre. Et je voudrais esp\u00e9rer qu&rsquo;il y a du th\u00e9\u00e2tre dans la proposition de Liddell. Je tente de consid\u00e9rer ce jeu, je dis bien : jeu \u2013 avec les paroles r\u00e9elles, une \u00e9criture du r\u00e9el \u2013 je voudrais consid\u00e9rer que ce jeu participe, d&rsquo;une mani\u00e8re consciente, \u00e0 l&rsquo;effet et l&rsquo;effroi que cette pi\u00e8ce peut nous faire, plut\u00f4t que de le consid\u00e9rer comme un cas clinique. La dramaturgie qui am\u00e8ne un discours sur ce qui est en train de se d\u00e9rouler devant nos yeux fait \u00e9cho \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture de Peter Pan o\u00f9 des niveaux frictionnels diff\u00e9rents entrent en collaboration. De toute fa\u00e7on, elle englobe dans son discours \u00ab les m\u00e9decins, les psychiatres, les psychologues [\u2026] \u00bb et annihile automatiquement leurs discours normatifs. C&rsquo;est peut-\u00eatre comme \u00e7a que l&rsquo;on puisse aussi comprendre le sous-titre (Le Syndrome de Wendy). Dan Kiley \u00e9crivit dans les ann\u00e9es 80, un livre qui s&rsquo;appelle Le syndrome de Peter Pan et un peu plus tard, pouss\u00e9 par son succ\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral, Le dilemme de Wendy \u2013 Quand les femmes cessent de materner leurs hommes. Dilemme? FUCK YOU.<br \/>\nEt je voudrais finir, en contrepoint, avec quelques mots de Rilke : \u00ab Si vous sentez qu\u2019alors votre solitude est grande, r\u00e9jouissez-vous-en. Dites- vous bien : Que serait une solitude qui ne serait pas une grande solitude ? La solitude est une : elle est par essence grande et lourde \u00e0 porter.  \u00bb<br \/>\n1 Tout le ciel au-dessus de la terre (Le syndrome de Wendy) est publi\u00e9 aux \u00c9ditions Les Solitaires Intempestifs.<br \/>\n2 Si rien ne peut ramener l&rsquo;heure<br \/>\nDe la splendeur dans l&rsquo;herbe, de l&rsquo;\u00e9clat dans la fleur,<br \/>\nAu lieu de pleurer, nous puiserons<br \/>\nNos forces dans ce qui n&rsquo;est plus.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du 6 au 11 juillet, c&rsquo;est au Cour du lyc\u00e9e Saint-Joseph, lieu probable de r\u00e9cr\u00e9ations de la jeunesse, que Ang\u00e9lica Liddell nous propose avec Todo el cielo sobre la tierra (El Sindrome de Wendy) une travers\u00e9e d&rsquo;une violence m\u00e9lancolique de Utoya \u00e0 Shanghai. Une vengeance, comme elle le dit elle-m\u00eame, \u00e0 la perte, \u00e0 l&rsquo;abandon, \u00e0 la s\u00e9paration pr\u00e9f\u00e9rant de se ranger parmi les morts et se livrer \u00e0 une sorte de n\u00e9crophilie p\u00e9dophile que tenter d&rsquo;\u00e9chapper \u00e9ternellement \u00e0 la<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-632","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/632","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=632"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=632"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}