


{"id":636,"date":"2013-07-08T22:03:00","date_gmt":"2013-07-08T20:03:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=636"},"modified":"2013-07-08T22:03:00","modified_gmt":"2013-07-08T20:03:00","slug":"sheda-blabla-devant-nous-les-ruines-du-monde","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/sheda-blabla-devant-nous-les-ruines-du-monde\/","title":{"rendered":"Sh\u00e9da : BLABLA, devant nous les ruines du monde"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Nulle part, nom du non-lieu fictif et par hasard aussi nom d&rsquo;un camp de r\u00e9fugi\u00e9s au Congo, nulle part donc, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans la Carri\u00e8re de Boulbon, perdue dans la chaleur entre pins et pierres, o\u00f9 en temps normal seules les cigales assourdissent le silence et les fourmis rappellent la vie, Dieudonn\u00e9 Niangouna propose ce 7 juillet 2013 la premi\u00e8re de Sh\u00e9da dans cette 67e \u00e9dition du Festival d&rsquo;Avignon. Le congolais propose avec une \u00e9quipe internationale une \u00ab for\u00eat \u00bb th\u00e9\u00e2trale dans ce \u00ab d\u00e9sert de pierres \u00bb o\u00f9, souvent, nous sommes d\u00e9chir\u00e9s entre des signes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes au risque de tomber dans le vide entre leurs extr\u00e9mit\u00e9s.<\/strong> <\/em><br \/>\nTravers\u00e9 par la guerre civile au Congo des ann\u00e9es 90 dont on peut avoir une perception dans sa pi\u00e8ce Les inepties volantes, que les Avignonnais et fid\u00e8les festivaliers auront pu voir en 2009, et apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert en France en 2007 aux Francophonies en Limousin et au Festival d&rsquo;Avignon de la m\u00eame ann\u00e9e, Dieudonn\u00e9 Niangouna devient cette ann\u00e9e avec Stanislas Nordey l&rsquo;artiste associ\u00e9 du festival. Dans les ann\u00e9es turbulentes de la fin des ann\u00e9es 90, il cr\u00e9e la compagnie Les Bruits de la Rue, tentant de partir de la rue, de la langue de la rue, et de dynamiter les conventions th\u00e9\u00e2trales existantes. Pour soutenir des formes nouvelles dans son pays natal et au-del\u00e0 de celui-ci, il cr\u00e9a avec d&rsquo;autres le festival Mantsina sur sc\u00e8ne \u00e0 Brazzaville en 2003. Le projet de Sh\u00e9da1 sera en gestation pendant une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es et dont le Festival d&rsquo;Avignon de cette ann\u00e9e et particuli\u00e8rement la Carri\u00e8re de Boulbon permettra sa r\u00e9alisation. Un texte d&rsquo;une volubilit\u00e9 incessante qui brasse les lieux communs de l&rsquo;id\u00e9ologie dominante sans piti\u00e9, moqueur ou d&rsquo;un rire jaune, frappant par une franchise, d&rsquo;un cri, d&rsquo;une attaque franche, chassant avec violence toute \u00ab commis\u00e9ration \u00bb et qui peut nous essouffler par moment par son abondance et l&rsquo;impossibilit\u00e9 de venir \u00e0 bout d&rsquo;un parler du monde. Elle est constitu\u00e9e de trois parties : peur, solitude, urgence.<br \/>\nDevant cette fa\u00e7ade gigantesque de la Carri\u00e8re de Boulbon, faisant penser \u00e0 une peau d&rsquo;\u00e9l\u00e9phant craquel\u00e9e monstrueuse, se dresse une sorte de bidonville abandonn\u00e9 : construction en palettes, taules, bidons d&rsquo;essence, tout recouvert d&rsquo;une poussi\u00e8re s\u00e8che, brune comme si toute couleur avait \u00e9t\u00e9 chass\u00e9e de ce lieu, qui fera penser plus tard \u00e0 une sorte d&rsquo;anti-zone du Stalker de A. Tarkovski, la \u00ab cimeti\u00e8re des dieux \u00bb. Les spectateurs cherchent encore leurs places et on aper\u00e7oit une signe de vie dans ce d\u00e9sert. Une ch\u00e8vre, puis un \u00ab vieux \u00bb, jou\u00e9 par Mathieu Montanier qui arpente les lieux avec la t\u00eate en avant, courb\u00e9 comme s&rsquo;il portait le poids du monde, ramassant par-ci par-l\u00e0 des cailloux, buvant un coca et fumant des clopes. Sa grande figure maigre vague dans cet abandon, chancelant, sans but, avec ennui, comme s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 toujours l\u00e0 comme un chien perdu, essayant de temps en temps de redescendre la ch\u00e8vre qui ne cesse de remonter une petite construction. C&rsquo;est alors qu&rsquo;on entend de tr\u00e8s loin des cris d&rsquo;entra\u00eenements rythm\u00e9s d&rsquo;un groupe, une sorte de rythmique guerri\u00e8re qui r\u00e9sonne en \u00e9cho dans ce crat\u00e8re de la carri\u00e8re. On les voit alors d\u00e9filer, minuscule, en haut, \u00e0 je ne sais combien de m\u00e8tres de distance. \u00ab Dans ce d\u00e9sert de pierres, rien ne peut se r\u00e9soudre. Tout se bat pour survivre. \u00bb Et le long cri logorrh\u00e9ique commence, pendant que les cris rythm\u00e9s s&rsquo;approchent lentement, mais s\u00fbrement : on sent que cette parole est fragile, en danger. Un cadavre glisse d&rsquo;une sorte de toboggan qui ne peut plus ou ne pouvait jamais servir comme jouet \u00e0 des enfants, mais qui prendrait plut\u00f4t place dans une sorte d\u2019abattoir servant \u00e0 \u00e9jecter des d\u00e9chets de boyaux. \u00ab Tu sais comment on chasse le diable? \u00bb et une figure inqui\u00e9tante de plusieurs m\u00e8tres de haut, couronn\u00e9e d&rsquo;une petite t\u00eate noire avec des yeux rouges glisse sur ces lieux. Des rires mena\u00e7ants et toujours ce troupeau de guerriers qui s&rsquo;approche.<br \/>\nIls arrivent alors en pas cadenc\u00e9s, se retrouvent en cercle et jettent le cri \u00ab Sh\u00e9da \u00bb, cri d&rsquo;un coll\u00e8gue et ami de Niangouna qu&rsquo;il avait l&rsquo;habitude de pousser avant le d\u00e9but de chaque spectacle et qui amenait les acteurs dans une sorte de transe. Cette inqui\u00e9tude mena\u00e7ante dispara\u00eet alors, on voit une troupe qui court partout et joue pour passer le temps, se roule dans la poussi\u00e8re. \u00ab On n&rsquo;a pas besoin de sentiments. \u00bb<br \/>\nS&rsquo;en suivent alors plus de quatre heures o\u00f9 l&rsquo;on passe d&rsquo;une chose \u00e0 une autre toujours sous la proclamation d&rsquo;une parole d&rsquo;une \u00e9criture qui ne s&rsquo;ach\u00e8ve jamais, mais que seule la fatigue de l&rsquo;auteur, comme il le dit lui-m\u00eame, peut la mener \u00e0 terme. Dans ce d\u00e9sert brun, le sang coulera bient\u00f4t \u00e0 flot, un rouge \u00e9clatant, mais qui coule banalement, d&rsquo;une mani\u00e8re indiff\u00e9rente, entre un dialogue sur le sexe : Bite, chier, \u0152dipe. Des combats, \u00e9videmment faux, th\u00e9\u00e2traux, intercal\u00e9s avec des danses peut-\u00eatre reggae : chill out, man. Des ennuis, une histoire d&rsquo;amour impossible entre un seigneur et une princesse, qui ne para\u00eet que risible et qui attire ostensiblement la moquerie de deux acteurs africains, des histoires de grand-m\u00e8re \u00ab sans queue ni t\u00eate \u00bb, prennent place en dessous d\u2019occasionnelles attaques fortuites, bombardements de cocktail Molotov en glace du haut de la carri\u00e8re et qui \u00e9clatent un peu partout. Certains mots reviennent : Il n&rsquo;y a pas de maladies. Il n&rsquo;y a que le sous-d\u00e9veloppement et la chaise \u00e9lectrique. Des signes du drapeau d&rsquo;une croix gamm\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ensemble des super-h\u00e9ros am\u00e9ricains de spideman \u00e0 Shrek sont brass\u00e9s, un \u00ab d\u00e9bat \u00bb sur le monde de Karl Marx, Castro, la chute du mur, \u00ab le probl\u00e8me de l&rsquo;Est \u00bb ne semble pas se terminer. L&rsquo;entracte arrive, on a l&rsquo;impression, un peu n&rsquo;importe o\u00f9, en plein \u00ab action \u00bb. Au retour, ils reprendront un peu plus haut, sans complication, pour continuer \u00e0 cheminer dans ce for\u00eat-fleuve. Mais une voix continue de sortir des hauts-parleurs pendant que les spectateurs quittent leurs places, et r\u00e9sonne comme une accusation de ne plus \u00e9couter.<br \/>\nPendant cette pause, on peut apercevoir des body guards de quelconque \u00ab homme d&rsquo;importance \u00bb prenant les d\u00e9cisions dans ce monde foutu et une frisson peut descendre la colonne vert\u00e9brale en pensant aux motifs triviaux qui ont d\u00e9j\u00e0 permis de justifier des assassinats infinis. Cette parole demeure fragile, en danger.<br \/>\nAu retour, nous pouvons peut-\u00eatre remarquer pour la premi\u00e8re fois une grande t\u00eate gonfl\u00e9e quelque part sur une genre de terrasse de la carri\u00e8re : Mickey Mouse is watching you. L&rsquo;urgence pousse \u00ab le vieux \u00bb \u00e0 une tentative de suicide qui n&rsquo;arrive pas \u00e0 le d\u00e9livrer, m\u00eame en essayant de se pendre avec des cordes qui traversent le crat\u00e8re entier de la Carri\u00e8re. D&rsquo;un grotesque per\u00e7ant, il tente avec l&rsquo;aide de trois camarades de s&rsquo;\u00e9trangler pendant des dizaines de minutes sans aboutir \u00e0 un r\u00e9sultat quelconque. Bite. Chatte. Cul. Sexe. Fornications \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la recherche de la mort. La m\u00e8re et puis sa fille et puis la m\u00e8re et puis sa fille&#8230;<br \/>\nPlus tard Dieudonn\u00e9 Niangouna lui-m\u00eame revient pour nous livrer un discours de col\u00e8re pouss\u00e9 par une urgence de dire le d\u00e9saccord avec ce monde qui ne tient qu&rsquo;\u00e0 50 euros. Comme tant d&rsquo;autres paroles, il est adress\u00e9 directement au public qui re\u00e7oit de temps en temps un ballon de foot en mousse dans sa figure, invit\u00e9 \u00e0 chanter avec une actrice (pour lequel le public n&rsquo;\u00e9tait pas dispos\u00e9) ou est amen\u00e9 de force sur le plateau pour danser avec la troupe. Une certaine imposition, une certaine \u00ab violence \u00bb qui rentre dans la banalit\u00e9 d\u00e9sinvolte g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e comme tous ces cadavres, ce sang, ce sexe, ces chutes des corps du haut de la falaise, faisant penser aux images du 11 septembre 2001 ou \u00e0 la l\u00e9gende des sauts des gratte-ciels des ruin\u00e9s apr\u00e8s le mardi noir 1929.<br \/>\nLe \u00ab diable \u00bb revient, la carri\u00e8re prend vie, branle de tous les c\u00f4t\u00e9s, les lumi\u00e8res provoquent une sorte de tremblement de terre. Il revient pour d\u00e9vorer cette princesse qui, apr\u00e8s un bain de sang et une r\u00e9cup\u00e9ration dans le ventre d&rsquo;un crocodile y ressort en une sorte de robe de mari\u00e9e, mais elle r\u00e9ussie \u00e0 le d\u00e9vier. Et cela continue et continue, de \u00ab Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;eau. \u00bb \u00e0 \u00ab Mon p\u00e8re a voulu que je devienne un savant. Je ne suis devenu qu&rsquo;un homme de trop \u00bb passant par \u00ab Comment te lire? Comment savoir ce que tu m&rsquo;apportes? \u00bb. Oui, comment ? En tous les cas, tout cela se finit sur le retour de l&rsquo;eau, les hauts-parleurs font \u00e9merger une rivage d&rsquo;un oc\u00e9an virulent et nous \u00e9coutons le ressac, les mots se taisent.<br \/>\nApr\u00e8s plus de quatre heures d&rsquo;un parler du monde, de son injustice, sa violence, son absurdit\u00e9, de la banalit\u00e9 du sexe et du sang vers\u00e9, je suis achev\u00e9, achev\u00e9 de l&rsquo;effort de tenter de comprendre, mais quelque part consol\u00e9 avec ce monde sans rep\u00e8re en perdition, que dis-je, perdu! Perdu! Et je me trouve livr\u00e9 \u00e0 une ouverture na\u00efve sans jugement envers lui, livr\u00e9 \u00e0 donner un sourire simple et fatigu\u00e9 \u00e0 tous ce qui m&rsquo;entoure. J&rsquo;arrive alors au bus qui doit nous ramener quelque part, en ville, et le discours d\u00e9ontique fait brutalement retour : \u00e9videmment ce n&rsquo;est pas comparable avec le fait de mourir de faim, des spectateurs sont refus\u00e9s dans le bus s&rsquo;ils ont paum\u00e9 leur billet.<br \/>\n\u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9. Ce n&rsquo;est pas moi le responsable. \u00bb<br \/>\n\u00ab Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on va faire alors? On va rentrer \u00e0 pied&#8230;? \u00bb<br \/>\nEt je n&rsquo;ai pas la force de dire : \u00ab Vous rentrez nulle part. \u00bb &#8230;et tout le monde s&rsquo;en fou&#8230;<br \/>\n1 Sh\u00e9da est publi\u00e9 aux \u00c9ditions Carnets Livres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nulle part, nom du non-lieu fictif et par hasard aussi nom d&rsquo;un camp de r\u00e9fugi\u00e9s au Congo, nulle part donc, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans la Carri\u00e8re de Boulbon, perdue dans la chaleur entre pins et pierres, o\u00f9 en temps normal seules les cigales assourdissent le silence et les fourmis rappellent la vie, Dieudonn\u00e9 Niangouna propose ce 7 juillet 2013 la premi\u00e8re de Sh\u00e9da dans cette 67e \u00e9dition du Festival d&rsquo;Avignon. Le congolais propose avec une \u00e9quipe internationale une \u00ab for\u00eat \u00bb th\u00e9\u00e2trale<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-636","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/636","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=636"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=636"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}