


{"id":637,"date":"2013-07-08T22:04:00","date_gmt":"2013-07-08T20:04:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=637"},"modified":"2013-07-08T22:04:00","modified_gmt":"2013-07-08T20:04:00","slug":"qaddish-danser-a-vif","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/qaddish-danser-a-vif\/","title":{"rendered":"Qaddish : danser \u00e0 vif"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>La salle du Th\u00e9\u00e2tre Beno\u00eet-XII c\u00e9l\u00e8bre Qudus Onikeku et son \u00e9quipe apr\u00e8s leur prestation dans Qaddish qui s&rsquo;y joue du 6 au 13 juillet \u00e0 17h (rel\u00e2che le 11.7.). Jeune nig\u00e9rian, il propose de creuser l&rsquo;histoire de son pays et de sa culture yoruba \u00e0 travers une rencontre avec son p\u00e8re et \u00ab honore sa m\u00e9moire \u00bb \u00e0 partir notamment du Kaddish de Ravel. Un rituel de passage o\u00f9 un corps presque \u00e9pileptique, un corps chutant et b\u00e9gayant, se cogne \u00e0 l&rsquo;espace jusqu&rsquo;\u00e0 sa d\u00e9livrance.<\/strong> <\/em><br \/>\nEn attendant que les spectateurs s&rsquo;installent et finissent leurs appels t\u00e9l\u00e9phoniques, nous pouvons d\u00e9j\u00e0 entendre des bruits, fort probablement des enregistrements des voyages que Qudus Onikeku a entrepris, d&rsquo;une ville du Sud \u00e0 juger selon le nombre de klaxons qu&rsquo;on puisse apercevoir. Des voix s&rsquo;y m\u00ealent. Des tambours. Des chants de ch\u0153ur africains, nig\u00e9rians?, yorubas?&#8230; en tous cas, les bruits de la vie, du monde dans toute sa cacophonie. La sc\u00e8ne baigne dans une p\u00e9nombre o\u00f9 l&rsquo;on peux d\u00e9j\u00e0 voir la proposition sc\u00e9nographique de Guillaume Fesneau et Aby Mathieu qui est constitu\u00e9e d&rsquo;une sorte de mur l\u00e9ger, voile blanc pouvant \u00eatre transparent, dans une l\u00e9g\u00e8re courbure allant du fond cour \u00e0 avant-sc\u00e8ne jardin. Il fait penser \u00e0 une aile ou une plume sur-dimensionn\u00e9e avec des nervures visibles laissant para\u00eetre dans l&rsquo;heure qui suit des musiciens en arri\u00e8re, les dissimulant ensuite laissant Qudus Onikeku dans sa solitude. Ou encore servant de surface de projection des surtitrages qu&rsquo;on cessera, plus tard, de lire, ce qui devient volontairement impossible, mais aussi car on aura compris qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas ici, comme il dit, d&rsquo;une \u00ab compr\u00e9hension \u00bb.<br \/>\nLa lumi\u00e8re de la salle descend lentement, les bruits augmentent et&#8230; silence, noir dans la salle. Seuls les toussotements de quelques spectateurs auront emp\u00each\u00e9 de laisser le monde enti\u00e8rement dehors. Qudus Onikeku entre alors lentement sur sc\u00e8ne, se courbe, un corps comme tordu par un mistral titanesque absent et Val\u00e9rie Coladonato commence \u00e0 chanter.<br \/>\nLe rituel commence une fois qu&rsquo;il sera couch\u00e9, comme mort, par terre et Emil Abossolo Mbo, qui devra \u00ab incarner l&rsquo;ancienne g\u00e9n\u00e9ration \u00bb habill\u00e9 dans un costume blanc peut-\u00eatre traditionnel, lance les premiers mots d&rsquo;un initi\u00e9. \u00ab [&#8230;]Tu es un enfant [\u2026] Listen and learn![&#8230;] \u00bb et une adresse au public, une invitation ouverte et l\u00e9g\u00e8re, comme \u00e0 un t\u00e9moin bienveillant : \u00ab It is good that you are here! \u00bb<br \/>\nS&rsquo;en suit alors une heure de combat d&rsquo;Onikeku avec lui-m\u00eame, tentant de rejoindre quelque chose dans le ciel ou ailleurs, mais toujours rejet\u00e9 par terre, la gravit\u00e9 lui donnant des coups. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de moi, j&rsquo;entends des larmes franches couler \u00e0 flot sur cet incessant recommencement. Si ce n&rsquo;est la gravit\u00e9, c&rsquo;est on ne sait quoi qui l&rsquo;oblige \u00e0 red\u00e9marrer des gestes, refaire, reprendre, pour arriver \u00e0 faire, \u00e0 passer \u00e0 travers. Et ces reprises sont comme une vue sur le travail du danseur qui tente, l\u00e2che, s\u2019essuie le front et recommence, mais qui entre ici dans l&rsquo;exp\u00e9rience du processus rituel qu&rsquo;il a \u00e0 mener. Gestes qui, sans conna\u00eetre la danse yoruba, font \u00e9cho \u00e0 des clich\u00e9s de danse africaine qu&rsquo;on aurait pu croiser. Gestes qui sont soutenus par la voix qui sort, on dirait, malgr\u00e9 lui, faisant penser aux g\u00e9missements d&rsquo;un Glenn Gould pendant ses interpr\u00e9tations de Bach. Enfin, gestes qui vont jusque dans sa bouche qui semble vouloir mordre l&rsquo;espace, entreprise fatalement vaine comme la volont\u00e9 de photographier le vent sans mati\u00e8re.<br \/>\nRepos.<br \/>\nL&rsquo;initi\u00e9 sage revient, poussant devant lui un fauteuil roulant vide, tient un discours et la danse reprend. La musique varie entre quelque chose qui s&rsquo;approche du blues et du rock avec la guitare \u00e9lectrique pr\u00e9sente et une musique sacr\u00e9e avec l&rsquo;efficacit\u00e9 d&rsquo;un violoncelle et de la soprano sus-mentionn\u00e9e. Le corps de Onikeku sautille, est travers\u00e9 de shivering, mot anglais qui pourrait \u00eatre traduit par frissons, mais dont la traduction semble insuffisante. En le voyant, il n&rsquo;y a que shivering qui vient, et on est peut-\u00eatre face \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne de m\u00e9moire corporel, un ph\u00e9nom\u00e8ne o\u00f9 la langue a sculpt\u00e9 le corps : \u00ab mon corps transporte une m\u00e9moire qui me d\u00e9passe \u00bb. Ce shivering est intercal\u00e9 par des lignes faisant penser aux parades nuptiales de certains oiseaux, tentative de s\u00e9duire le fauteuil roulant au milieu de la sc\u00e8ne, ce fauteuil presque banal, quotidien, rappelant notre in\u00e9vitable vieillesse et la mort qui nous attend.<br \/>\nPlus tard, \u00ab l&rsquo;ancienne g\u00e9n\u00e9ration \u00bb revient, frappe la chaise, crie, jure, quelque chose dont on a du mal \u00e0 le comprendre. Il s&rsquo;agit, en tous cas, de cette chaise, ce fauteuil roulant et de sa r\u00e9alit\u00e9. Il s&rsquo;en suit alors un grand crescendo d&rsquo;une invocation, regard par terre, mots prononc\u00e9s comme en transe, une marche circulaire. On voudrait suivre le surtitrage, mais les mots dits ne s&rsquo;accordent plus avec les mots \u00e9crits. De toute fa\u00e7on, les mots sur ce fond courb\u00e9 se multiplient, passent de plus en plus vite, inonde l\u2019\u0153il du spectateur. La musique monte. \u00ab Questionning \u00bb. \u00ab Sagesse \u00bb. \u00ab Orteil \u00bb. \u00ab Danser \u00bb. \u00ab Travelling the universe \u00bb. \u00ab Libert\u00e9 \u00bb. \u00ab Chair \u00bb. \u00ab Chair \u00bb. \u00ab Chair \u00bb. Et la chaise tourne toute seul. Sorcellerie ou technologie moderne, peu importe. Le fauteuil roulant danse et une phrase nous reste : \u00ab M\u00eame b\u00e9gayer, c&rsquo;est encore danser \u00bb<br \/>\nUn autre combat, cette fois-ci : Onikeku avec ce fauteuil. Il tente de s&rsquo;\u00e9chapper, mais le fauteuil revient sans cesse le d\u00e9ranger dans les mouvements qu&rsquo;il veut accomplir. Quelque chose prend possession de lui et un duel avec la chaise se fait voir, dont, vaincu par la fatigue, cet objet anim\u00e9 remporte la victoire. Finalement, il n&rsquo;a pas le choix d&rsquo;accepter, et se met debout sur ce fauteuil qui le porte, glissant, flottant \u00e0 travers l&rsquo;espace. Port\u00e9 par cet avenir qui nous guette et ce pass\u00e9 qui nous hante de ce fauteuil fantomatique.<br \/>\nUn dernier shivering, des tapes sur sa poitrine, il finit par terre. Un a cappella du Kaddish de Ravel? soutient son dernier effort vers le haut, une figure de pri\u00e8re sur genoux o\u00f9 Qaddish prend tout son sens et qui se termine dans une sorte d&rsquo;\u00e9pilepsie, \u00ab le moment est venu d&rsquo;\u00eatre libre &#8230; \u00bb<br \/>\nC&rsquo;est lorsque le public agrandit le sourire de Qudus Onikeku avec chaque applaudissement de plus, qu&rsquo;on aper\u00e7oit sur le fond blanc, une ville, le retour d&rsquo;une ville, peut-\u00eatre celle d&rsquo;Abeokuta, ville natale de son p\u00e8re, cette fois-ci rendu visible.<br \/>\nQaddish figure comme la troisi\u00e8me partie d&rsquo;un triptyque sur la solitude, la trag\u00e9die et la m\u00e9moire. Les spectateurs avignonnais avaient la possibilit\u00e9 de voir une \u00e9bauche de travail de la deuxi\u00e8me partie STILL\/life dans l&rsquo;\u00e9dition du festival de 2011 dans le cadre des sujets \u00e0 vif. Sorti de l&rsquo;\u00c9cole national sup\u00e9rieur des arts du cirque en 2009 et ayant entam\u00e9 une carri\u00e8re solo depuis une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es, il travailla \u00e0 travers le monde entier.<br \/>\nQuoi qu&rsquo;on puisse, en tant qu&rsquo;occidental (post-)moderne, rester sceptique devant ce rapport \u00e0 la tradition, aux p\u00e8res et au sacr\u00e9, quoi qu&rsquo;on puisse rester sceptique devant un certain spiritualisme et le discours d&rsquo;une sagesse, il demeure que \u00ab it was good to be there \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La salle du Th\u00e9\u00e2tre Beno\u00eet-XII c\u00e9l\u00e8bre Qudus Onikeku et son \u00e9quipe apr\u00e8s leur prestation dans Qaddish qui s&rsquo;y joue du 6 au 13 juillet \u00e0 17h (rel\u00e2che le 11.7.). 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