


{"id":641,"date":"2013-07-01T22:11:00","date_gmt":"2013-07-01T20:11:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=641"},"modified":"2013-07-01T22:11:00","modified_gmt":"2013-07-01T20:11:00","slug":"phedre-de-sastre-oh-putain-les-oiseaux","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/phedre-de-sastre-oh-putain-les-oiseaux\/","title":{"rendered":"Ph\u00e8dre de Sastre : oh putain les oiseaux"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Programm\u00e9 dans le cadre de Marseille-Provence 2013, et propos\u00e9 sur la sc\u00e8ne du bois de l\u2019aune en cette fin juin, Ph\u00e8dre les oiseaux, publi\u00e9 chez P.O.L, \u00e9crit par Fr\u00e9d\u00e9ric Boyer, mis en sc\u00e8ne par Jean-Baptiste Sastre se regarde comme une travers\u00e9e. De celle qui, convoqu\u00e9s par une \u00e9criture po\u00e9tique libre et un geste th\u00e9\u00e2tral radical, inscrit le regard dans une exp\u00e9rience rare. Une aventure o\u00f9 le mythe de Ph\u00e8dre, pour autant qu\u2019il est le motif de toutes les \u00e9nergies du plateau, est d\u2019abord l\u2019espace et le foyer d\u2019un maelstrom d\u2019images, de sons, de gestes et de signes impr\u00e9visibles.<\/strong> <\/em><br \/>\nEn quelques lignes<br \/>\nC\u2019\u00e9tait un jour, en 2011, apr\u00e8s janvier, mais quand ? C\u2019\u00e9tait dans le TGV qui nous emmenait lui \u00e0 Douai, moi \u00e0 Arras et\u2026 Michel Didym on ne sait o\u00f9. Dans la voiture bar, ferm\u00e9e pour une raison connue des seuls services de la SNCF et de l\u2019agence rail time, Sastre, Didym, moi-m\u00eame ressemblions peut-\u00eatre \u00e0 quelques personnages de Topor ou Tabori en panne au bord d\u2019un zinc. Genre figures qui parleraient en n\u2019attendant un godet. Genres ombres beckettiennes qui s\u2019ent\u00eateraient \u00e0 attendre qu\u2019il arrive quelque chose et, l\u2019attente faisant, se parleraient en donnant aux mots et aux dialogues le tournis, en inscrivant la parole et la pens\u00e9e dans les pirouettes et acrobaties. Ou quand parler, c\u2019est jouer aussi. Manquait juste le rituel du skol, du iamas, du prost, du terviseks, et du tchin tchin fran\u00e7ais articul\u00e9 par le p\u00e9quin qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec les mandarins qui lui pr\u00e9f\u00e8rent le \u00ab \u00e0 la v\u00f4tre \u00bb, quand la classe des coulis (qui peine d\u00e9sormais, m\u00eame, \u00e0 avoir une couverture : une mutuelle lui garantissant la sant\u00e9) s\u2019amuse du \u00ab \u00e0 la tienne \u00e9tienne \u00bb.<br \/>\nVoil\u00e0, \u00e7a commence ainsi l\u2019histoire avec Sastre\u2026<br \/>\nEt si le lecteur s\u2019inqui\u00e8te d\u2019une critique qui commence par une anecdote bien loin des pr\u00e9occupations esth\u00e9tiques, po\u00e9tiques, plastiques et th\u00e9\u00e2trales, il suffira de lui rappeler que la vie et le th\u00e9\u00e2tre, avant d\u2019\u00eatre une s\u00e9ance qui vient difficilement concurrencer le prime time, est aussi une histoire de comptoire, une histoire de train \u00e0 prendre en marche mais \u00e0 l\u2019arr\u00eat, de buffet de gare\u2026 C\u2019est-\u00e0-dire de \u00ab dialogues d\u2019exil\u00e9s \u00bb comme dirait l\u2019ami et le camarade Brecht.<br \/>\n\u00c7a commence ainsi donc, ou pr\u00e9cis\u00e9ment juste apr\u00e8s son Richard II jou\u00e9 dans dans la cour d\u2019Honneur, puis repris, entre autres, au Gymnase \u00e0 Marseille. Oui, \u00e7a commence l\u00e0, vraiment, le jour o\u00f9 l\u2019on commence \u00e0 se parler, et o\u00f9 on poursuit la discussion sur la ligne Saint-Charles\/ Gare de Lyon. Et qu\u2019on le croit ou pas, peu importe, mais c\u2019est au bar, encore, que Sastre me parle pour la premi\u00e8re fois de son projet qui ne se nomme pas encore Ph\u00e8dre les oiseaux. Et au hasard des horaires SNCF, et du placement al\u00e9atoire en seconde classe, on fera ensemble trois fois un bout de chemin, dans un sens et dans l\u2019autre Ce qui commence \u00e0 ressembler \u00e0 un hasard organis\u00e9 et me permit d\u2019\u00e9couter Sastre qui me parlait de sa Ph\u00e8dre \u00e0 venir, des compagnons d\u2019Emmaus qu\u2019il avait crois\u00e9s ici et l\u00e0, qu\u2019ils s\u2019appellent ou pas comme \u00e7a, \u00e0 travers le monde et l\u2019Europe. Et du souhait qu\u2019il formulait : \u00ab revenir \u00e0 Ph\u00e8dre, oui. Au mythe, oui. Avec des com\u00e9diens mais pas que\u2026 Avec aussi les compagnons d\u2019Emma\u00fcs, les toxicos et chanteurs du \u00abStra\u00dfenchor\u00bb de Berlin et sa figure-vedette : Lilith, personnage transexuel, avec les jeunes sans abris de Los Angeles regroup\u00e9s au sein de la communaut\u00e9 de Venice Beach, avec les d\u00e9munis de la communaut\u00e9 ha\u00eftienne soutenus par l\u2019HAIA\u2026 avec les Emma\u00fcs de Marseille Pointe rouge comme avec ceux de diff\u00e9rentes parties de l\u2019hexagone \u00bb\u2026<br \/>\nEt je l\u2019\u00e9coutais, songeant parfois que Jean-Baptiste Sastre \u00e9tait un type des grands \u00e9carts. Soit aussi de la d\u00e9mesure puisque, sans un rond de d\u00e9part, sans un staff brief\u00e9, sans un appui \u00e0 l\u2019initial, sans mise de fonds pour mise en sc\u00e8ne\u2026 Sastre s\u2019embarquait dans ce projet, \u00e0 l\u2019aventure, avec pour seul camarade d\u2019exil le Fr\u00e9d\u00e9ric Boyer : auteur et po\u00e8te, penseur et compagnon de route et de tous les bivouacs. Et le temps des trois heures de transport, Sastre parlait souvent, je m\u2019en souviens, moins du th\u00e9\u00e2tre qu\u2019il ferait que des personnes qu\u2019il rencontrait dans ces zones et territoires o\u00f9 la pauvret\u00e9 est habill\u00e9e de solidarit\u00e9. Je me souviens du visage de Sastre \u00e9voquant les mains couvertes de bagouses d\u2019un compagnon de Marseille pointe rouge, les premiers \u00e9changes qu\u2019il avait eu avec eux. La mani\u00e8re qu\u2019il avait de mimer un visage de ces personnes-l\u00e0 disponibles pour tout, mais pas \u00e0 vendre pour rien. Cette fa\u00e7on dont Sastre rapportait des gestes, des contours, des \u00e9paisseurs de traits. Sastre avait vu du singulier dans chaque, et un \u00e9tat commun d\u2019abandon ou de rejet, de fuite en avant et d\u2019exclusion o\u00f9 les signes qui marquait les corps ruin\u00e9s (maladies non r\u00e9pertori\u00e9es au Vidal, alcoolisme, cames et autres addictions en bandouill\u00e8re, psychologie d\u2019un autre monde et histoires qui ont eu raison de l\u2019esprit\u2026) n\u2019\u00e9taient pas \u00e9trangers non plus au souvenir d\u2019un bien \u00eatre, au plaisir d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 aim\u00e9, \u00e0 la chaleur d\u2019un foyer\u2026 Et Sastre, au regard d\u2019ethnologue, me parlait de leurs paralysies vis-\u00e0-vis du futur qui les tenaient dans une forme d\u2019inertie au pr\u00e9sent.<br \/>\nSa parole \u00e9tait comme un miroir. Non pas un commentaire, mais un \u00e9cho \u00e0 des paroles du r\u00e9el avec leur syntaxe, leur lexique, leur gestuel. Et l\u2019\u00e9coutant, je me rappelai que les pauvres, ceux qu\u2019on appelle les d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s ; ceux que Sansot nommerait \u00ab les gens de peu \u00bb, ceux qui ont nourri le travail de Bourdieu, ces guignons mallarm\u00e9ens\u2026 ont une mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender le langage qui les a mis \u00e0 la marge, loin du discours et des portes qu\u2019il ouvre.<br \/>\nJe me souviens du r\u00e9cit de Sastre devant un type qui ne parlait plus. D\u2019un autre qui parlait une autre langue que celle apprise \u00e0 l\u2019\u00e9cole. D\u2019un, encore, aux phrases syncop\u00e9es et \u00e0 la diction introuvable\u2026 Et Sastre, ne th\u00e9orisant rien, mais sensiblement touch\u00e9 par tous, ne s\u2019\u00e9pargnait aucun des souvenirs de ces rencontres. Pas plus Michkine que \u00e7a le Jean-Baptiste Sastre, lui ferait du th\u00e9\u00e2tre de tout \u00e7a.<br \/>\nA 300 km\/h, entre deux gorg\u00e9es de blanc mal frapp\u00e9 d\u00e9gluti, Sastre ne s\u2019\u00e9tonnait pas du d\u00e9Sastre. Il le condamnait en appelant \u00e0 quelques forces souterraines humaines de survie. Dans la voix, l\u2019envie, peut-\u00eatre, d\u2019en finir avec un monde o\u00f9 l\u2019argent roi vous conduit \u00e0 vous prendre la vie dans le tapis et vous engloutit jusqu\u2019\u00e0 la garde. Un monde o\u00f9 le standart pour les poor (dirait-on en english), la r\u00e8gle donc, c\u2019est la cruaut\u00e9.<br \/>\nDe la cour d\u2019honneur d\u2019Avignon et de Richard II qui souhaitait en finir avec le pouvoir, \u00e0 Ph\u00e8dre les oiseaux au Bois de l\u2019aune\u2026. De la cour d\u2019honneur aux hangars qui abritent les compagnons qui aimeraient peut-\u00eatre un miracle\u2026 Sastre n\u2019a pas abandonn\u00e9 l\u2019id\u00e9e de faire du th\u00e9\u00e2tre en travaillant avec des non acteurs, mais il a choisi de faire un th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nOh putains les oiseaux\u2026<br \/>\nDans ma m\u00e9moire, c\u2019est le leit-motiv d\u2019une maquette de chanson \u00e9crite et compos\u00e9e par Jacques Luley. Et cette expression, qui revenait en boucle dans un album qu\u2019il intitulerait Andropause, d\u00e9signait des \u00eatres aux comportements curieux. Des \u00ab fragiles \u00bb disait Luley, sans que le mot dans sa bouche n\u2019emprunte \u00e0 la piti\u00e9 ou au jugement.<br \/>\nSur le plateau du bois de l\u2019Aune, bien avant que le basculement des lumi\u00e8res pr\u00e9cise au spectateur qu\u2019il faudrait se taire, \u00e0 gauche, il y a un vieillard \u00e0 peine \u00e9clair\u00e9 qui attend, t\u00eate droite et menton relev\u00e9, assis sur une valise, dans l\u2019indiff\u00e9rence du public qui parle. C\u2019est un vieillard, genre voyageur ou exil\u00e9, type en partance qui trimbalerait avec lui toutes ses affaires ou toutes les affaires d\u2019une vie. Et \u00e7a durera longtemps cette attente qu\u2019incarne cette vieille figure de chronos, signe du chaos et de l\u2019ordre m\u00eal\u00e9s, jusqu\u2019\u00e0 ce que venu de toute part, un puis deux, puis une multitude vienne envahir la sc\u00e8ne et le rejoigne. Moment de d\u00e9ambulation ou de promenade dans un espace totalement vide, \u00e0 l\u2019exception d\u2019un rocher de la taille de ceux qui figurent une fronti\u00e8re et une limite \u00e0 ne pas d\u00e9passer, et qu\u2019on trouve sur les parkings. Rocher de Sysiphe aussi, et qui me rappelle celui de l\u2019agora, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Acropole o\u00f9 celui qui prend la parole commence par s\u2019\u00e9lever. Moment curieux de d\u00e9ambulation et d\u00e9j\u00e0 de d\u00e9lib\u00e9ration quand tour \u00e0 tour \u00e0 tour ils s\u2019empruntent la parole, se la coupent, se la passent. Et ce peuple venu de l\u2019ombre est lui-m\u00eame l\u2019ombre des citoyens prot\u00e9g\u00e9s. Eux sont les compagnons, les gens de peu, les d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s\u2026Ici les non-acteurs invit\u00e9s au plateau qui viennent l\u00e0 en visibilit\u00e9. Moment intense et sensible, en d\u00e9finitive, o\u00f9 la sc\u00e8ne serait enfin un lieu public, et o\u00f9 Sastre qui sait les limites du th\u00e9\u00e2tre \u00ab service public \u00bb aurait d\u00e9cid\u00e9 d\u2019en faire un espace public. Soit un lieu ouvert, enfin \u00e0 tous, en quelque sorte, pour faire entendre Ph\u00e8dre les oiseaux : le mythe et eux, ces \u00ab oiseaux \u00bb, rendus au-devant de la sc\u00e8ne, expos\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re, loin de leur p\u00e9riph\u00e9rie o\u00f9 s\u2019agence un monde de bric et de broc. Eux, au c\u0153ur de Ph\u00e8dre, ou ch\u0153ur si vous pr\u00e9f\u00e9rez, qui fera entendre, comme le veut la trag\u00e9die, les douleurs, les pleurs, les d\u00e9sirs, les volont\u00e9s, les regards, les maux\u2026 de ceux dans la cit\u00e9 qui n\u2019ont plus droit de citer. Et eux, ces laiss\u00e9s pour compte mis sc\u00e8ne, ne quitteront jamais plus la sc\u00e8ne, s\u2019y d\u00e9ployant en cercle, en mol informe sans cesse en reconfiguration, en lisi\u00e8re de plateau, en ligne\u2026 Eux, font entendre quelque chose de l\u2019ordre de la parole d\u2019exp\u00e9rience. Leur voix sont reconnaissables pour ce qu\u2019elles racontent de corps \u00e9puis\u00e9s et travaill\u00e9s par leurs histoires. Leurs gestes n\u2019ont que peu \u00e0 voir avec le travail de l\u2019acteur mais sont aussi justes que ce qui est r\u00e9el. Dans le d\u00e9dale de sensations vives qu\u2019est Ph\u00e8dre r\u00e9\u00e9crite par Boyer, ils ont l\u2019apparence d\u2019une meute, d\u2019un groupe de partisans, d\u2019un clan, d\u2019un tribunal la\u00efc, d\u2019une l\u00e9gion anonyme. Ils sont vrais et portent \u00e0 la surface, dans l\u2019air de jeu, des accents de justesse. Leurs voix  n\u2019imitent rien, mais rappellent l\u2019\u00e9tat de culture que le th\u00e9\u00e2tre a trop souvent d\u00e9laiss\u00e9. Leurs voix ne sont ni \u00e9cho, ni miroir, ni simul\u00e9es\u2026 Elles sont le nerf de corps d\u00e9plac\u00e9s qui montrent un autre th\u00e9\u00e2tre. Et d\u2019eux, de ce ch\u0153ur, m\u00eal\u00e9s \u00e0 eux, s\u2019extirpent des acteurs et des actrices qui sont en tout point identiques et se livrent n\u00e9anmoins dans un travail diff\u00e9rent. Le travail de l\u2019acteur est alors visible.<br \/>\nCommence alors l\u2019\u00e9preuve entre Ph\u00e8dre et Hyppolyte. Entre les Ph\u00e8dres interpr\u00e9t\u00e9es par Hiam Abbass, Elisabetta Pozzi et Lilith et les Hyppolytes que sont Jean-Baptiste Sastre, Roberto Zibetti, Ntare Guna Mbaho Mwine et Karim Saleh\u2026 R\u00e9cits chamboul\u00e9s, fractionn\u00e9s, atomis\u00e9s, d\u00e9compos\u00e9s, d\u00e9construits, r\u00e9agenc\u00e9s et donnaient en fran\u00e7ais, anglais, arabe, h\u00e9breu, italien, allemand\u2026 Soit une forme polyphonique babelienne o\u00f9, on s\u2019en doute, chaque voix avec ses rythmes, ses accents, son phras\u00e9\u2026 est l\u00e0 pour souligner l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de la langue en charge d\u2019une histoire que Boyer r\u00e9\u00e9crit, comme d\u2019autres avant lui (Tsv\u00e9taeva entre autres), radicalement et po\u00e9tiquement.<br \/>\nVoix multiples, se r\u00e9pondant en \u00e9cho, se reprenant aux m\u00eames endroits qui livrent un \u00e9tat de Ph\u00e8dre comme d\u2019Hyppolite dont le nom, dans la r\u00e9p\u00e9tition et la variation, pourrait concorder \u00e0 celui d\u2019\u00ab obsession \u00bb. Quelque chose est l\u00e0, sur le plateau, qui rode ainsi de mani\u00e8re obs\u00e9dante. Et au travers d\u2019une robe verte en lam\u00e9, d\u2019une romance donn\u00e9e sur le tempo d\u2019une guitare, d\u2019une lutte de souffles rugueux et amoureux, d\u2019une danse techno, d\u2019un chant a capella, d\u2019un Sastre aux allures de bad boy\u2026 Ph\u00e8dre les oiseaux se regarde moins comme le retour d\u2019un mythe classique et connu, qu\u2019une forme organique soumise aux \u00e9lans de violences et aux pulsions amoureuses. Ou quand les pens\u00e9es dites \u00e0 haute voix, sur l\u2019air du plateau, s\u2019incarnent dans les corps et les gestes du terrassement, du combat, de la joute, de l\u2019\u00e9treinte, de l\u2019attente\u2026 Moments o\u00f9 les non-acteurs et les acteurs forment des assembl\u00e9es en ruptur et en continuit\u00e9, des groupes d\u2019influence et des cas isol\u00e9es de solitude aux prises avec l\u2019inconcscient priv\u00e9 et la conscience du bien g\u00e9n\u00e9ral. Instants o\u00f9 le plateau est un ring et o\u00f9 les chansons et les airs lyriques, de Joe Dassin et l\u2019\u00e9t\u00e9 indien aux Variations Goldberg de Bach interpr\u00e9t\u00e9es par Gould s\u2019entendent et fonctionnent comme des Songs brechtiens. De la Ph\u00e8dre les oiseaux de Sastre et Boyer, on pourrait dire qu\u2019elle n\u2019est d\u2019aucune \u00e9poque et de tous les lieux puisqu\u2019une histoire d\u2019amour, comme toujours, engage aussi ceux qui la vivent sur les chemins de la morale, ceux du regard social, ceux encore de la concsience qu\u2019aimer est un engagement ou le \u00ab Je t\u2019aime et je te d\u00e9sire \u00bb est la forme lexicale et grammaticale de l\u2019asservissement volontaire. Moment o\u00f9 le sujet promet \u00e0 l\u2019autre de n\u2019\u00eatre que par lui, pour lui, absent \u00e0 soi-m\u00eame, et mort pour les autres. Soit, si l\u2019on y r\u00e9fl\u00e9chit quelques instants, une folie qui arr\u00eate le temps et le suspend aux l\u00e8vres d\u2019un tiers. Commentaire na\u00eff que le n\u00f4tre quand il faudrait voir, sous un autre jour ou dans une autre lumi\u00e8re, que l\u2019histoire de Ph\u00e8dre pr\u00e9figure encore, et finalement, un monde cruel qui se r\u00e8gle sur l\u2019offre et la demande. Ou quand Ph\u00e8dre, d\u00e8s lors que le texte n\u2019est plus soumis \u00e0 cette syntaxe du beau son, de la belle pens\u00e9e humaniste, de la fiction bien ficel\u00e9e, du vers align\u00e9 et des passions universelles\u2026 est encore une variation de ce qui structure le monde lib\u00e9ral. Ou quand l\u2019\u00e9criture de Ph\u00e8dre, la r\u00e9\u00e9criture libre chez Boyer, comme ce th\u00e9\u00e2tre radical qui occupe la marge construit par Sastre, r\u00e9cuse de faire entrer la pratique th\u00e9\u00e2trale et le d\u00e9sordre po\u00e9tique dans une logique apparent\u00e9e \u00e0 ce que je nomme \u00ab capitalisme et dramaturgie \u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire la fin de l\u2019asservissement de la langue th\u00e9\u00e2trale et du jeu au plaisir attendu, \u00e0 la pr\u00e9servation du patrimoine, \u00e0 la reconnaissance d\u2019une tradition, \u00e0 la validation d\u2019une connaissance pr\u00e9\u00e9xistante au moment du th\u00e9\u00e2tre\u2026 Moment o\u00f9 le langage et le po\u00e8me, en d\u00e9finitive, reprennent la main et ne sont plus ali\u00e9n\u00e9s \u00e0 une langue au service du public, mais o\u00f9 le po\u00e8me et le th\u00e9\u00e2tre ouvre le langage \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience. Ou quand le th\u00e9\u00e2tre, enfin, permet de faire une exp\u00e9rience du langage et rend service au public, plut\u00f4t que de rendre compte de l\u2019exp\u00e9rience par le langage.<br \/>\nSastre, en front de sc\u00e8ne, dans un intervalle qu\u2019il forge dont ne sait o\u00f9, le dira simplement et l\u2019oreille au parterre l\u2019entendra : \u00ab Mesdames, Messieurs, chers amis\u2026 vous pr\u00e9f\u00e9rez la superstition au d\u00e9sir\u2026 qui nous redonnera les ailes des oiseaux et nos couleurs de tigre ? \u00bb\u2026 Invitation au \u00ab grand soir \u00bb en guise d\u2019interm\u00e8de impromptu qui vient ponctuer sa Ph\u00e8dre apr\u00e8s que l\u2019on a entendu les Non-Acteurs rappeler et articuler \u00ab Qu\u2019\u00e0 notre r\u00e9veil\u2026 \u00bb. Moins une formule chez eux, que trois mots qui inventorient une r\u00e9alit\u00e9, une vie de p\u00e9nibilit\u00e9 o\u00f9 il n\u2019est de retraite que celle du nomade<br \/>\nSapere aude\u2026 Ou le th\u00e9\u00e2tre<br \/>\nSapere aude ! ou quand l\u2019injonction latine puis kantienne exige que la t\u00eate, guid\u00e9e par le courage, produise un travail et que l\u2019entendement se mette en mouvement. Il n\u2019est pas anodin que les Lumi\u00e8res aient repris ce mot d\u2019ordre qui invitait \u00e0 penser, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e0 appr\u00e9hender avec d\u2019autres yeux celui que le Grand borgne avait organis\u00e9. Et de voir dans l\u2019invitation et le travail de Boyer et Sastre, le retour du \u00ab sapere aude \u00bb convoqu\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit de Ph\u00e8dre les oiseaux. Dans l\u2019espace d\u00e9vast\u00e9 qu\u2019est la Ph\u00e8dre de Sastre, dans l\u2019espace vide qui semble avoir \u00e9t\u00e9 nettoy\u00e9 au bulldozer, dans ce territoire qui pourrait figurer ce qui reste d\u2019un camp de rom qu\u2019on aura fait valser\u2026 Ph\u00e8dre les oiseaux a abandonn\u00e9 les for\u00eats d\u2019Hyppolite et le palais de Ph\u00e8dre pour s\u2019installer en un bivouac, en front de sc\u00e8ne, devant le rideau noir d\u2019un th\u00e9\u00e2tre. Fa\u00e7on pour Sastre et Boyer de rompre avec une th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 attendue, et ainsi de renouveler le lieu de la prof\u00e9ration. Un th\u00e9\u00e2tre de la prof\u00e9ration, c\u2019est-\u00e0-dire de la Voix et non du Verbe. Un th\u00e9\u00e2tre gueuloir, en quelque sorte, o\u00f9 la parole se fait vive et vivante. Comme celle que l\u2019on entend \u00e0 l\u2019ouverture, quand le timbre grave de Pierre Michon, en voix off, donne \u00e0 entendre un paysage d\u00e9vast\u00e9, un champ de bataille, un corps \u00e0 corps.<br \/>\nDe quoi parle Ph\u00e8dre ? Dans la tradition, une \u00e9ni\u00e8me fiction o\u00f9 une histoire est prise dans les m\u00e9andres de l\u2019O\u00efkos (la famille). Et chacun conna\u00eet cette histoire o\u00f9 l\u2019adult\u00e8re, l\u2019inceste, l\u2019amour\u2026 sont la toile de fond d\u2019un th\u00e9\u00e2tre \u00e9ternellement reconduit depuis les grecs \u00e0 nos jours.<br \/>\nAlors de quoi parle Ph\u00e8dre les oiseaux ? Boyer s\u2019y sera employ\u00e9 en rompant l\u2019\u00e9criture, en la d\u00e9ployant autrement, en donnant au po\u00e8me d\u2019autres horizons que la seule histoire d\u2019une \u00ab relation \u00bb. Et Sastre, s\u2019emparant de l\u2019\u0153uvre, lui l\u2019aura d\u00e9plac\u00e9e. Ph\u00e8dre les oiseaux, ce n\u2019est plus l\u2019O\u00efkos qui est donn\u00e9 \u00e0 voir et \u00e0 contempler, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir et \u00e0 m\u00e9diter, mais bien plut\u00f4t la Polis (la cit\u00e9) qui revient au c\u0153ur des pr\u00e9occupations. La polis et ses membres broy\u00e9s, ses \u00eatres d\u00e9class\u00e9s.<br \/>\nEt ce que porte \u00e0 vue, imm\u00e9diatement et tout au long de ce chant oubli\u00e9, c\u2019est d\u2019abord l\u2019histoire du d\u00e9sir. Et pr\u00e9cis\u00e9ment le retour du d\u00e9sir. Ph\u00e8dre les oiseaux est ainsi la pi\u00e8ce qui dit non \u00e0 la mort du d\u00e9sir, non \u00e0 la morale qui l\u2019encadre et le contraint, non au d\u00e9sir soumis. Et ce que l\u2019on per\u00e7oit, \u00e0 mesure que s\u2019\u00e9tend le drame, c\u2019est que le d\u00e9sir est cette chose qui, quand il s\u2019affranchit de la parole donn\u00e9e et du lien consacr\u00e9, est le lieu de tous les d\u00e9sordres g\u00e9niteurs \u00e0 leur tour ou de chaos ou d\u2019espoir. L\u2019un, de toutes les mani\u00e8res, n\u2019allant pas sans l\u2019autre. Le retour du d\u00e9sir est ainsi la figure extr\u00e8me de cette Ph\u00e8dre les oiseaux. Le retour du d\u00e9sir comme nerf vivant \u00e0 m\u00eame de d\u00e9passer toutes les fronti\u00e8res : amoureuses, sociales, politiques, etc.<br \/>\nEn faisant de Ph\u00e8dre les oiseaux un chant, voire une ode au retour du d\u00e9sir, Sastre installe donc un climat de refondation o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre de la prof\u00e9ration est, toujours, celui de l&rsquo;appel \u00e0 l&rsquo;insurrection. C&rsquo;est peut-\u00eatre cela qui \u00e9tait rendu sensible, au long d&rsquo;un po\u00e8me qui se sera lib\u00e9r\u00e9 de la langue pour faire entendre une parole. Ou quand Ph\u00e8dre les oiseaux, oh putain, vous rend les ailes du d\u00e9sir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Programm\u00e9 dans le cadre de Marseille-Provence 2013, et propos\u00e9 sur la sc\u00e8ne du bois de l\u2019aune en cette fin juin, Ph\u00e8dre les oiseaux, publi\u00e9 chez P.O.L, \u00e9crit par Fr\u00e9d\u00e9ric Boyer, mis en sc\u00e8ne par Jean-Baptiste Sastre se regarde comme une travers\u00e9e. De celle qui, convoqu\u00e9s par une \u00e9criture po\u00e9tique libre et un geste th\u00e9\u00e2tral radical, inscrit le regard dans une exp\u00e9rience rare. 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