


{"id":643,"date":"2013-02-14T22:14:00","date_gmt":"2013-02-14T21:14:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=643"},"modified":"2013-02-14T22:14:00","modified_gmt":"2013-02-14T21:14:00","slug":"m-borel-des-visages-des-figures","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/m-borel-des-visages-des-figures\/","title":{"rendered":"M. Borel : Des visages, des figures"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Tout \u00e0  commencer, ce soir-l\u00e0 , sur le plateau du Th\u00e9\u00e2tre des Ateliers, \u00e0  Aix en Provence, par une mauvaise connexion entre une cam\u00e9ra, un vid\u00e9o-projecteur et un ordinateur qui refusaient de travailler alors qu&rsquo;ils devaient contribuer \u00e0  la mise en place du dispositif qu&rsquo;est \u00ab Racontez-moi une histoire de solitude \u00bb. Premier geste de metteur en sc\u00e8ne ou presque, de Margaux Borel, jeune com\u00e9diene, qui avait une intention<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>Portraits\u2026<\/em><br \/>\nElle \u00e9coute en boucle, parce que c\u2019est l\u2019une de ses chansons pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es, Bouquet de nerfs de Cantat. Elle aime le chocolat de la Boulangerie Bleue d\u2019Aix-en-Provence. \u00ab Celui avec une pointe de framboise \u00bb pr\u00e9cise-t-elle, l\u2019\u0153il gourmand. \u00c0 25 ans, entre Chamb\u00e9ry et Aix o\u00f9 elle a un pied-\u00e0-terre, Margaux Borel s\u2019astreint \u00e0 suivre la formation de la Compagnie d\u2019Entra\u00eenement, promotion \u00ab Dimitris Dimitriadis \u00bb. Ecole de th\u00e9\u00e2tre (une institution !) qui exige, apr\u00e8s audition, un engagement \u00e0 temps complet qu\u2019elle essaie de rendre compatible avec les petits boulots qui lui permettent de vivre, et les heures de recherche et de lectures qu\u2019elle passent \u00e0 la M\u00e9jane pour continuer \u00e0 apprendre. Jeune femme mince et brune, souriante, elle se soucie peu du pass\u00e9 et pr\u00e9f\u00e8re consacrer toute son \u00e9nergie au temps qui passe et \u00e0 celui qui vient. Pr\u00e9sent et futur pourraient \u00eatre l\u2019\u00e9quation temporelle qui r\u00e8gle la vie de Margaux Borel dont les projets se construisent en m\u00eame temps que les imp\u00e9ratifs se font sentir et qu\u2019elle pr\u00e9pare son sac \u00e0 dos.<br \/>\nSortie de l\u2019Universit\u00e9 de Provence \u2013 un Master recherche d\u2019\u00e9tudes th\u00e9\u00e2trales en poche brillamment obtenu il y a moins de six mois \u2013 elle a pass\u00e9 l\u2019\u00e9t\u00e9 en Isra\u00ebl \u00e0 animer et \u00e0 coordonner des ateliers de th\u00e9\u00e2tre pour enfants \u00e0 l\u2019Ecole de Th\u00e9\u00e2tre Visuel de Jerusalem. Le temps de visiter aussi ce pays, de marcher de Tel Aviv au Sina\u00ef pour raconter \u00e0 sa grand-m\u00e8re, et d\u2019arpenter, entre autres, le Museum on the Seam. Le temps d\u2019\u00e9crire aussi quelques cartes postales qu\u2019elle ne poste pas mais qu\u2019elle donne de la main \u00e0 la main et dont elle fait le r\u00e9cit \u00e0 ceux \u00e0 qui elle les destinait. \u00ab L\u00e0, un Solitaire\u2026 encore un. Exp\u00e9rience du sublime \u00bb dit-elle d\u2019un ton taquin, en regardant une carte postale comme si quelques cours d\u2019esth\u00e9tique et remarques sur Kant l\u2019avaient marqu\u00e9e.<br \/>\nAvant, elle est pass\u00e9e par le Br\u00e9sil qui l\u2019attire depuis le milieu des ann\u00e9es 2000. Et comme elle a la t\u00eate aussi dure que  les pierres et les montagnes de sa Savoie (traduisez qu\u2019elle a une volont\u00e9 rare), elle a appris le br\u00e9silien toute seule, sur place, en d\u00e9couvrant Rio de Janeiro, en vivant \u00e0 Cubirita et Sao Paulo\u2026 \u00e0 travers la vie foisonnante, les gal\u00e8res d\u2019appart, les rencontres avec une communaut\u00e9 artistique, les stages de clown ou les sessions de travail performatif en milieu urbain du Teatro da Vertigem. Il y a un an, \u00e9tudiante, elle \u00e9tait encore \u00e0 Sao Paulo, \u00e0 l\u2019universit\u00e9 ECA-USP. \u00ab J\u2019\u00e9tais venue pour \u00e9tudier, pour rencontrer Enrique Diaz sur lequel portait mon M\u00e9moire de Master\u2026 \u00bb raconte-t-elle. Partie avec une bourse au m\u00e9rite, Margaux Borel a peut-\u00eatre appris \u00e0 cet endroit ce qu\u2019elle cherchait au th\u00e9\u00e2tre, pour elle : la jeune com\u00e9dienne. Entre travaux de recherche et exp\u00e9riences pratiques, s\u2019initiant au processus collaboratif, aux protocoles d\u2019immersion, aux arts de la rue, aux view points, etc., on pourrait dire d\u2019elle qu\u2019elle est un pr\u00e9cipit\u00e9 de diverses cultures, de plusieurs exp\u00e9riences\u2026 que l\u2019on retrouverait dans le geste de son travail, \u00e0 la sc\u00e8ne, ce soir aux Ateliers.<br \/>\nPour l\u2019heure, la jeune femme finit sa formation aux ateliers, tout en traduisant divers articles sur le th\u00e9\u00e2tre recueillis lors d\u2019entretiens au Br\u00e9sil avec Enrique Diaz, Cibele Forjaz, Cristina Moura, Luciana Guimaraes, Quitera Kelly\u2026 \u00ab j\u2019aime bien faire \u00e7a. Participer \u00e0 la construction de ce livre sur le th\u00e9\u00e2tre Br\u00e9silien. Ecrire sur la postmodernit\u00e9, les dispositifs et Diaz. \u00c7a me donne parfois des envies\u2026 \u00bb.<br \/>\nOn l\u2019\u00e9coute. Calme d\u2019apparence, mais seulement en apparence, Margaux Borel n\u2019arr\u00eate pas, jamais. Et qu\u2019elle traduise, \u00e9crive ou joue\u2026 elle a choisi de faire ce m\u00e9tier de passeur o\u00f9 l\u2019adresse \u00e0 l\u2019autre compte autant que la formation de soi.<br \/>\nCe soir, aux Ateliers, le temps des \u00ab \u00e9critures sc\u00e9niques \u00bb, c\u2019est aussi cela qui \u00e9tait rendu visible \u00e0 travers une succession de sc\u00e9nettes o\u00f9, \u00e0 chaque fois, elle s\u2019\u00e9crivait.<br \/>\n<em>S\u2019\u00e9crire soi\u2026 comme des autres.<\/em><br \/>\nContre le mur noir du th\u00e9\u00e2tre, comme dos au mur, comme un pochoire anim\u00e9, les gestes cass\u00e9s ou simplement augment\u00e9s pour que le passant la rep\u00e8re, Margaux Borel joue une poup\u00e9e bris\u00e9e. Tout en variations, en rythmes, changeant de tempo, elle tente de faire entendre, en comp\u00e9tition avec un lot f\u00e9minin et travesti, qu\u2019elle est la plus belle. Elle l\u2019affirme, le revendique, le supplie, le mendie\u2026 Image de jeunes paum\u00e9es en mini-jupe comme celles crois\u00e9es tard le soir sur les quais de Hambourg, mi putes mi filles perdues en corsage rouge, soutenues par un maquillage appuy\u00e9 et des l\u00e8vres sanguines\u2026 On devine qu\u2019elle, narcissique n\u00e9vrotique, n\u2019existe \u00e0 ses yeux que dans le regard des autres. L\u2019indiff\u00e9rence est un ennemi contre lequel elle lutte et qui la fait litt\u00e9ralement tomber en vrac. Allure grotesque autant que cruelle, colonne vert\u00e9brale trop molle pour \u00eatre r\u00e9ellement debout, elle s\u2019\u00e9chine \u00e0 exister comme un bout de viande d\u00e9crit dans Le Boucher d\u2019Alina Reyes, un sparadra noir sur la bouche. \u00ab Sois belle et tais-toi \u00bb pourrait \u00eatre ce qui n\u2019est pas dit, mais bien lu sur ses l\u00e8vres.<br \/>\n<em>Un temps.<\/em><br \/>\nContre le mur, toujours, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un autre, elle revient plus loin dans la soir\u00e9e tel un ange qui ressemble \u00e0 l\u2019\u00e9nigme qu\u2019\u00e9tait Bruno Ganz dans Les ailes du d\u00e9sir de Wemders. Pas un mot. Pas un geste de trop. Droite. Comme si, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un passant d\u00e9pos\u00e9 au hasard d\u2019une trajectoire, elle \u00e9tait sur le plateau pour faire na\u00eetre un mouvement. C\u2019est un \u00eatre blanc qui enlace et guide un jeune homme muet. \u00c0 peine une ombre qui invite \u00e0 danser. Un Angelus Novus qui aiderait \u00e0 ne plus regarder derri\u00e8re, mais \u00e0 tourner le regard en direction de l\u2019avenir sans trop savoir si le futur n\u2019est pas, finalement, qu\u2019un pr\u00e9sent qui n\u2019en finit pas. Au vrai, elle semble, elle, ne rien regarder et dans l\u2019immobilit\u00e9 de son regard bleut\u00e9, elle est comme une trace ralentie. Le mouvement dans\u00e9 n\u2019est plus ici qu\u2019un geste plus ou moins lent, une attention plus ou moins d\u00e9velopp\u00e9e. La jeune femme a la figure d\u2019une vierge blanche. Visage sans fard d\u2019une Oph\u00e9lie \u00e9puis\u00e9e prise dans un monde terrestre auquel elle est \u00e9trang\u00e8re, de sa main dont on distingue que les doigts esquissent la correction d\u2019un monde des \u00e2mes\u2026 cette ombre blanche est pass\u00e9e.<br \/>\n<em>Un temps.<\/em><br \/>\nLa m\u00eame revient quelques minutes plus tard, dans cette soir\u00e9e qui pr\u00e9sente sous formes de s\u00e9quences br\u00e8ves des travaux d\u2019acteurs sur un rythme qui devrait les \u00e9puiser. Pour autant l\u2019\u00e9nergie et la pr\u00e9sence ne l\u2019ont pas quitt\u00e9e. Sortie d\u2019un interm\u00e8de noir \u2013 peut-\u00eatre n\u2019a-t-elle jamais quitt\u00e9 ce th\u00e9\u00e2tre qui la hante depuis longtemps \u2013 Margaux Borel appara\u00eet dans une petite robe noire qui lui enserre la taille, d\u00e9nude ses \u00e9paules et sa gorge. Image lointaine vue ici et l\u00e0 o\u00f9 le v\u00eatement habille la fragilit\u00e9 ou, disons, la simplicit\u00e9. Dans l\u2019espace qu\u2019elle investit d\u2019une \u00e9nergie contenue et infinie, elle danse pas \u00e0 pas. Observant peut-\u00eatre le premier principe de Cunningham \u00ab danser, c\u2019est marcher \u00bb. Alors, elle marche. Elle ralentit ou acc\u00e9l\u00e8re sur quelques m\u00e8tres sans jamais froisser la robe noire. Un long baiser qui durera tout le temps de cette s\u00e9quence muette pourrait \u00eatre le signe d\u2019un amour commen\u00e7ant et infini. \u00c0 moins que tels des amants s\u00e9par\u00e9s, ce baiser ne soit que l\u2019expression d\u2019un d\u00e9sir qui ne trouve d\u2019issue. Amour qui ne commence pas, mais qui r\u00e8gle le mouvement d\u2019une rencontre qui se perp\u00e9tue.<br \/>\n<em>Un temps.<\/em><br \/>\n\u00ab C\u2019est pas juste, c\u2019est injuste, c\u2019est injustifiable ! \u00bb d\u00e9sarticule-t-elle en front de sc\u00e8ne d\u2019une voix forte d\u2019un d\u00e9sespoir timide qui prend sa source dans le bas ventre qu\u2019on imagine vide. Un ventre de gueux, peut-\u00eatre. Comme \u00e9chapp\u00e9e de la forme chorale qui s\u2019est form\u00e9e, la peau couverte d\u2019un enduit qui la rend \u00e9trang\u00e8re au monde des biens portants, mi spectre mat\u00e9rialis\u00e9, mi figure fantomatique apparaissante\u2026 elle observe le monde aveugle les yeux grands ouverts. \u00c0 deux reprises, comme exil\u00e9e en mis\u00e8re, elle viendra redire c\u2019est \u00ab injustifiable \u00bb. Un seul mot, rien qu\u2019un seul mot dit, qui n\u2019appelle aucun prolongement, aucun d\u00e9veloppement. Un mot r\u00e9volt\u00e9. La sc\u00e8ne tient de La Classe Morte de Kantor et de ses pantins, proc\u00e8de du paquet de silhouettes burlesques et graves de May Be de Marin et sa galerie de visages meurtris comme peints par Otto Griebel. Faces mal lav\u00e9es et traits \u00e9puis\u00e9s, prol\u00e9taires du bonheur, cohorte de mineurs\u2026 Clowns tristes en d\u00e9finitive, dans les printemps qui portent le m\u00eame hiver pour la majorit\u00e9. C\u2019est juste un \u00eelot de pauvret\u00e9 drolatique et path\u00e9tique qui venait \u00e0 \u00eatre isol\u00e9 sur le plateau : cet archipel de solitudes.<br \/>\n<em>Un temps<\/em><br \/>\nImpression de voir la sc\u00e9nographie de La Chevauch\u00e9e sur le Lac de Constance. Ils sont plusieurs et forment un ensemble archipellique o\u00f9 chacun raconterait une histoire. Sur un tas de farine blanche, courb\u00e9e, accroupie, rampante\u2026 sur un tas de \u00ab blanche \u00bb Margaux Borel est une junkie qu\u2019ils appellent H\u00e9ro\u00efne. Dire qu\u2019elle joue cette figure perdue n\u2019est peut-\u00eatre pas le plus important. Dire qu\u2019elle interpr\u00e8te une loque r\u00e9duirait son travail \u00e0 un geste mim\u00e9tique. Et, au vrai, ce n\u2019est pas \u00e7a qui est visible ou ce que je vois. Non, ce qui vient au terme de cette succession de sc\u00e8nes, c\u2019est l\u2019id\u00e9e que Margaux Borel travaille un registre, des formes, peut-\u00eatre une id\u00e9e. Peut-\u00eatre celle qui permet de montrer l\u2019isolement, l\u2019isol\u00e9e, ce qui va seul, ce qui se tient debout ou en retrait. Ce qui se tient \u00e0 l\u2019\u00e9cart. C\u2019est, eu \u00e9gard \u00e0 ce qu\u2019elle aura montr\u00e9 ce soir que cette id\u00e9e vient s\u2019imposer. Cette mani\u00e8re qu\u2019elle a d\u2019\u00eatre pantomime ou non, muette ou pas, mouvante ou immobile pour faire venir la sensation que la solitude est peut-\u00eatre le personnage qu\u2019elle travaille. Une sorte de personnage sublime \u00e0 venir qu\u2019elle a commenc\u00e9 \u00e0 modeler il y a longtemps et qui commence \u00e0 se mat\u00e9rialiser ce soir.<br \/>\n<em>Racontez-moi une histoire de solitude.<\/em><br \/>\nApr\u00e8s une poign\u00e9e de minutes, le travail pr\u00e9sent\u00e9, elle vient en front de sc\u00e8ne. Moment de rencontre avec le spectateur qui vient d\u2019assister \u00e0 \u00ab Racontez-moi une histoire de solitude \u00bb. Rencontre autrement ou autre rencontre, est-on tent\u00e9 de dire, qui l\u2019invite \u00e0 r\u00e9pondre aux questions du public. De quoi avoir peur ou s\u2019inqui\u00e9ter de ce qui est impr\u00e9visible. Banalement, on entendra lui demander \u00ab qui a \u00e9crit le texte ? \u00bb. \u00ab\u00a0C\u2019est un montage. Rilke, Handke\u2026\u00a0\u00bb r\u00e9pondra-t-elle. \u00ab C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une femme qui vit seule. Elle est partie pour vivre seule \u00bb dit-elle d\u2019un ton assur\u00e9 qui contraste avec son corps qui cherche une assurance dans l\u2019espace et renvoie la solitude dans laquelle elle est. Elle qui a travaill\u00e9 sur les dispositifs hybrides et les espaces d\u00e9construits du th\u00e9\u00e2tre sait sans doute que le public aime toujours les petites histoires, les fables qui permettent de nouer un fil entre la salle et le plateau. Ce n\u2019est pas, au vrai, ce qu\u2019elle a fait ce soir. Du moins le fil qui \u00e9tait donn\u00e9 \u00e0 \u00e9prouver \u00e9tait-il d\u2019une autre mati\u00e8re que l\u2019on pourrait nommer sensible par celle qui aimerait avoir vu un R\u00e9gy ou un Marin. Car c\u2019\u00e9tait bien un moment po\u00e9tique et sensible que ce premier jet qui m\u00ealait plusieurs espaces et plusieurs pratiques\u2026 pour \u00e9lever au seuil de visibilit\u00e9 une id\u00e9e, un geste, une sensation.<br \/>\n\u00c0 commencer par le trouble qu\u2019elle aura cr\u00e9\u00e9 en croisant, trois genres : le po\u00e8me, le roman, l\u2019\u00e9criture th\u00e9\u00e2trale. Trois fragments emprunt\u00e9s, pour le premier, au Livre de la pauvret\u00e9 et de la mort (1902) de Rilke, puis en faisant lire un court extrait de la La Femme gauch\u00e8re (1978) de Handke, et enfin celui de Dagerman Notre besoin de consolation est impossible \u00e0 rassasier (1952). Un tryptique, que ce montage, qui met en dialogue des \u00eatres de qu\u00eates, des voix int\u00e9rieures promptes \u00e0 s\u2019insinuer dans les profondeurs de la m\u00e9ditation qui interpelle l\u2019eternel jeu entre les sinuosit\u00e9s du monde et le chemin que l\u2019Homme suit \u00e0 la surface de celui-ci. Dire de quoi il retourne, chez les uns et les autres, reviendrait \u00e0 pr\u00e9tendre arraisonner la part ind\u00e9chiffrable que porte Le Livre. Et Margaux Borel le sait pour l\u2019avoir appris sur les bancs de l\u2019universit\u00e9 qui est l\u2019une des \u00e9tapes de sa vie. Alors, \u00e9coutant les extraits choisis, on devine que son attention pour le th\u00e9\u00e2tre et le com\u00e9dien, qui aura \u00e0 articuler ce texte : ces formes monologu\u00e9es, s\u2019est port\u00e9e sur le \u00ab Je \u00bb qu\u2019ils mettent en avant. Souci dramaturgique et sc\u00e9nographique o\u00f9 le \u00ab Je \u00bb du narrateur est amplifi\u00e9 dans la voix du com\u00e9dien. Mais surtout, et en d\u00e9finitive, un \u00ab je \u00bb qui ouvre peut-\u00eatre \u00e0 \u00ab l\u2019autographie \u00bb, comme l\u2019\u00e9crivait Pontalis, o\u00f9 Margaux Borel se retrouverait en creux dans ces \u00e9critures et livrerait passage \u00e0 sa pens\u00e9e, \u00e0 ses propres doutes sur la mati\u00e8re qu\u2019est l\u2019entr\u00e9e dans la vie. Mani\u00e8re \u00e0 elle, de suivre dans les livres, et de trouver quelques pistes \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, peut-\u00eatre. Rien n\u2019est certain et pour autant rien n\u2019est exclu alors que chaque fragment s\u2019\u00e9coute comme une ascension douloureuse vers un espoir fragile. Enfermement, Nuit, Attente, l\u2019Homme, Solitude, l\u2019Autre, Consolation, Fardeau, Performances, Vie\u2026 Oui, Rilke, Handke, Dagerman ont ce privil\u00e8ge de toucher, travaillant le langage et le tourment que sont les mots, quelques espaces sensibles de l\u2019\u00eatre au monde. Et de voir les \u00ab Montagnes \u00bb de Rilke faire \u00e9cho \u00e0 celles qui ont entour\u00e9 l\u2019enfance de Margaux Borel. Et de voir dans la solitude volontaire de MARianne, une tentation similaire chez MARgaux. Et de penser, avec Dagerman, que si \u00ab le monde est donc plus fort que moi\u2026(alors) je n\u2019ai rien \u00e0 opposer que moi-m\u00eame \u00bb.<br \/>\nOui, c\u2019est bien une histoire de solitude que Margaux Borel raconte, mais ce mot abrite bien plus, et ce qui s\u2019entend d\u2019elle, c\u2019est un entretien avec soi-m\u00eame, une mani\u00e8re de dire par touches sensibles un regard int\u00e9rieur, un art de se parler \u00e0 soi de soi. Chaque fragment, pr\u00e9f\u00e9rons le mot \u00ab d\u2019\u00e9clats \u00bb, convoqu\u00e9 ne doit d\u00e8s lors rien au hasard et c\u2019est peut-\u00eatre sur les extraits de Dagerman que son travail prend tout son sens. Car alors qu\u2019elle fait \u00e9couter le tout d\u00e9but du livre, le montage qu\u2019elle assume privil\u00e9giera presque toute la fin, juste apr\u00e8s que Dagerman aura nomm\u00e9 le \u00ab miracle \u00bb : \u00ab le d\u00e9sir de vivre \u00bb qui coexiste avec \u00ab la peur de vivre \u00bb et lui fait \u00e9crire que ce qu\u2019il faut ch\u00e9rir et affronter, c\u2019est la \u00ab vie avant tout \u00bb. Entre ces deux p\u00f4les, entre le d\u00e9sir et la peur, il y a, comme elle l\u2019a conserv\u00e9, \u00ab un silence vivant \u00bb qui r\u00e9sonnait dans le th\u00e9\u00e2tre. Et d\u2019ajouter que, de Thoreau et Walden[1], dont parle Dagerman dans les toutes derni\u00e8res lignes que Margaux Borel n\u2019a pas retenues, on sait que la \u00ab d\u00e9sob\u00e9issance \u00bb est aussi une issue \u00e0 nos vies, une consolation possible. La d\u00e9sob\u00e9issance ou une sorte de Saudade plus portugaise que br\u00e9silienne qui marque un entretien infini avec les forces anthropophagiques qui nous d\u00e9vorent et nous nourrissent. La Saudade ou la d\u00e9chirure de l&rsquo;\u00eatre qui, comme l&rsquo;\u00e9crit Emmanuel Nunes, fait que \u00ab\u00a0tout conduit \u00e0 se jeter \u00e0 la mer&#8230; vers l&rsquo;inconnu\u00a0\u00bb.<br \/>\nD\u00e9sob\u00e9ir enfin ! C\u2019est-\u00e0-dire faire ce geste rare qui contrevient \u00e0 ce qui nous guette, \u00e0 ce qui est attendu, \u00e0 ce qui est voulu et nous contraint. D\u00e9sob\u00e9ir enfin ou un mot qui explicitement avoue sa pr\u00e9f\u00e9rence pour l\u2019infid\u00e9lit\u00e9, l\u2019ind\u00e9termin\u00e9, l\u2019insoumis\u2026 Et de me souvenir, alors, regardant et \u00e9coutant les textes choisis par M. Borel, que ce monde qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9 par un ventre fertilis\u00e9 sous le r\u00e2le animal d\u2019un Homme, comme l\u2019\u00e9crit Mallarm\u00e9, j\u2019y ai \u00e9t\u00e9 jet\u00e9 en articulant, \u00e0 la premi\u00e8re seconde, un Cri qui marquait mon entr\u00e9e dans la vie. Un Cri, dis-je, le premier son d\u2019un langage primaire qui est \u00e0 chaque endroit du langage pens\u00e9, de la parole, de la parole couch\u00e9e et donc des livres. Il n\u2019est ainsi d\u2019autre \u00ab silence vivant \u00bb que ce Cri lointain qui n\u2019en finit pas de hanter le souffle des vivants, les h\u00e9sitations des vivants. Et de voir la sc\u00e8ne \u00e9lev\u00e9e \u00e0 une forme de visibilit\u00e9 sensible \u00e0 travers la peau, celle des com\u00e9diens, celle de M. Borel, dont Barthes dit qu&rsquo;elle est le langage. Lieux sans r\u00e9ponse que le langage et la sc\u00e8ne, mais espaces de vibrations que Borel aura construit comme le court instant d&rsquo;une confidence et d&rsquo;un d\u00e9fi.<br \/>\nC\u00f4t\u00e9 plateau, la cam\u00e9ra filme un couloir vide par lequel arrivent un \u00e0 un ses camarades de jeu. C\u2019est un long couloir, \u00e9troit et profond, film\u00e9 en noir et blanc. Le m\u00eame que le spectateur a emprunt\u00e9 pour arriver dans la salle qui sert maintenant d\u2019aire de jeu. C\u2019est un chemin projet\u00e9 dans un coin du plateau qui conduit \u00e0 la sc\u00e8ne. Mani\u00e8re \u00e0 elle, sans doute, de faire commencer le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 il n\u2019est pas visible, de montrer le lieu o\u00f9 na\u00eetrait l\u2019\u00e9nergie de l\u2019acteur pouss\u00e9 et contraint d\u2019avancer. Elle, en sweat shirt rouge, jean et basquette r\u00e8gle les entr\u00e9es, capitalise les images, g\u00e8re le temps. Sur le banc pas tout \u00e0 fait au centre de la sc\u00e8ne, de dos comme par pudeur, elle a chor\u00e9graphi\u00e9 une rencontre amoureuse entre un homme et une femme. Dans ses pens\u00e9es, des mains se fr\u00f4lent et des corps se mettent \u00e0 bouger lassivement, \u00e0 se rapprocher ou d\u00e9j\u00e0 se quitter. A peine une rencontre, dira-t-on, apr\u00e8s coup, car le texte est l\u00e0 qui fait entendre des pens\u00e9es int\u00e9rieures. Des solitudes r\u00e9currentes, port\u00e9es par une voix \u00e0 vue qui, d\u2019un texte \u00e0 l\u2019autre, sont le lot commun des amours quotidiens. Une histoire de solitude se serait donc, toujours, une histoire d\u2019amour qui tourne mal\u2026 Puis, un type lunaire en bonnet rouge : un homme au sandwich qui a du mal \u00e0 partager s\u2019installe sur le banc, rejoint par une femme cyclothymique. Partie de pieds en l\u2019air \u00e0 trois ou le pied comme prolongement de la jambe&#8230; Chez Margaux Borel, une sc\u00e8ne chasse l\u2019autre comme si elle d\u00e9construisait ce qu\u2019elle construit. Comme si tout \u00e9tait double ou qu\u2019elle avait la volont\u00e9 de montrer une complexit\u00e9 qui veut que \u00ab le tragique ne soit jamais qu\u2019un comique vu de dos \u00bb dixit Heiner M\u00fcller. Plus tard, en fond de sc\u00e8ne, un film muet. Margaux Borel projette l\u2019image d\u2019une tr\u00e8s jeune femme inqui\u00e8te de ce qu\u2019elle pourrait partager avec un vieil homme. L\u2019homme mange et lui abandonne un bout de pain (relief du sandwich pense-t-on) qu\u2019elle ch\u00e9rit avant d\u2019y go\u00fbter. Voil\u00e0, \u00e7a s\u2019arr\u00eate comme \u00e7a. Brusquement, presque brutalement puisque comme toute fin, ce que nous nommons la fin, n\u2019est en d\u00e9finitive qu\u2019un arr\u00eat arbitraire que le temps, ignorant de nos reper\u00e8res, ignore. Le temps de ces sc\u00e8nes, on apprend \u00e0 vivre un monde aux limites fuyantes, aux repr\u00e9sentations qui partent en vrille\u2026 Comme si rien de ce qui est fig\u00e9 ne l\u2019\u00e9tait r\u00e9ellement. Borel, dans le travail de mise en sc\u00e8ne, en fait, aime les traces, les empreintes, les choses senties plus que vues, ressenties plus qu\u2019analys\u00e9es. La na\u00efvet\u00e9 pens\u00e9e, la m\u00e9lancolie model\u00e9e seraient un peu son espace d\u2019aventures et ses traverses de solitudes faites d\u2019ellipses, de discontinuit\u00e9s, de fragments, de pitreries et de gravit\u00e9s.<br \/>\nOn pourrait ainsi multiplier les sensations et les registres senties, mais ce n\u2019est pas cela qui appara\u00eet dans ce \u00ab petit \u00bb galop d\u2019essai de mise en sc\u00e8ne. Non, ce qui appara\u00eet dans le geste de Borel, c\u2019est un go\u00fbt pour le montage complexe, pour l\u2019abolition des r\u00e8gles, l\u2019hybridation des techniques et des pratiques. Une mani\u00e8re de proposer une architecture th\u00e9\u00e2trale o\u00f9 le dedans et le dehors, le r\u00e9el et la r\u00e9alit\u00e9, le comique et le tragique\u2026 se d\u00e9tournent des repr\u00e9sentations immuables et fig\u00e9es. L\u2019absence de limites et de fronti\u00e8res se trouvait ainsi, ici, est \u00e0 l\u2019\u0153uvre : dans la construction de diff\u00e9rents espaces o\u00f9 la figuration plus que les personnages, la narration polyphoniques de textes devenus voix, l\u2019abstraction des images, le geste chor\u00e9graphique minimal et l\u2019image cin\u00e9matographique muette\u2026 faisaient du plateau un territoire qui donne \u00e0 voir  des \u00ab d\u00e9tails \u00bb. Et de penser, alors, en regardant le travail de Margaux Borel qu\u2019elle, comme Derrida quand il parle de v\u00e9rit\u00e9 en peinture, souhaite faire de chaque image, de chaque \u00e9v\u00e9nement pr\u00e9sent\u00e9 une \u00ab entaille \u00bb dans la surface des choses montr\u00e9es qui permettrait de voir quelque chose \u00e0 travers ce qui est pr\u00e9sent\u00e9. Voir plus loin que la vue ou donner \u00e0 la vue le moyen de s\u2019\u00e9chapper des limites du regard\u2026 semblait ainsi \u00eatre la vraie histoire de \u00ab Racontez-moi une histoire de solitude \u00bb de Margaux Borel qui, au terme d\u2019une premi\u00e8re mise en sc\u00e8ne (qui commen\u00e7ait par une d\u00e9faillance technique) aura reconduit le principe de faille et de t\u00e2tonnement qu\u2019est l\u2019aventure dans le vivant.<br \/>\n[1] A d\u00e9couvrir pour ceux qui l\u2019ignoreraient, l\u2019installation Walden m\u00e9moires de Jean-Fran\u00e7ois Peyret, au studio Fresnoy, jusqu\u2019\u00e0 fin mars. On retrouvera ensuite le travail th\u00e9\u00e2tral de Jean-Fran\u00e7ois Peyret, autour de Walden \u00e0 la Chartreuse d\u2019Avignon, cet \u00e9t\u00e9, du 8 au 12 juillet.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tout \u00e0 commencer, ce soir-l\u00e0 , sur le plateau du Th\u00e9\u00e2tre des Ateliers, \u00e0 Aix en Provence, par une mauvaise connexion entre une cam\u00e9ra, un vid\u00e9o-projecteur et un ordinateur qui refusaient de travailler alors qu&rsquo;ils devaient contribuer \u00e0 la mise en place du dispositif qu&rsquo;est \u00ab Racontez-moi une histoire de solitude \u00bb. 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