


{"id":644,"date":"2013-02-05T22:16:00","date_gmt":"2013-02-05T21:16:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=644"},"modified":"2013-02-05T22:16:00","modified_gmt":"2013-02-05T21:16:00","slug":"les-bohringer-differents-sans-differend","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/les-bohringer-differents-sans-differend\/","title":{"rendered":"Les Bohringer : diff\u00e9rents sans diff\u00e9rend"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Bien au-del\u00e0  d&rsquo;une complicit\u00e9 entre Richard Bohringer et Romane Bohringer, d&rsquo;un p\u00e8re qui jouerait avec sa fille ou l&rsquo;inverse, la pi\u00e8ce d&rsquo;Angela Dematt\u00e9 J&rsquo;avais un beau ballon rouge mise en sc\u00e8ne par Michel Didym exigeait, parce que la fiction le prescrit, un p\u00e8re et sa fille. Sur la sc\u00e8ne du Jeu de Paume, jusqu&rsquo;au 9 f\u00e9vrier, les Bohringer, comme les Atrides, donnent corps \u00e0  l&rsquo;histoire tragique d&rsquo;une famille Ou la variation contemporaine d&rsquo;un drame intime et politique. Un peu moins de deux heures o\u00e0\u00b9, dans la lign\u00e9e d&rsquo;un art militant et d&rsquo;une pratique politique du th\u00e9\u00e2tre, Didym engage l&rsquo;art th\u00e9\u00e2tral dans les voies qui peuvent \u00eatre les siennes : un regard critique pos\u00e9 sur le champ social. Une pi\u00e8ce d&rsquo;aujourd&rsquo;hui&#8230;<\/strong> <\/em><br \/>\n<em> Le grand soir<\/em><br \/>\nDu \u00ab Pourquoi \u00bb enfantin qui s\u2019interroge sur l\u2019agencement du monde\u2026 Du \u00ab Pourquoi \u00bb na\u00eff de l\u2019enfant qui s\u2019\u00e9tonne de tout et interpelle le P\u00e8re parce qu\u2019il est un p\u00f4le cardinal\u2026 Du \u00ab Pourquoi \u00bb qui est le  mot valise de tous les \u00e9tonnements, de toutes les inqui\u00e9tudes, de toutes les curiosit\u00e9s\u2026 De ces \u00ab Pourquoi \u00bb, Margherita Cagol a us\u00e9 toute jeune \u00e0 l\u2019endroit de son P\u00e8re. Elle, s\u2019inqui\u00e9tait des m\u00e9chants, de ceux qui sont mis\u00e9reux, de ceux qui n\u2019ont pas le sou\u2026 Elle s&rsquo;inqui\u00e9tait au moment de s&rsquo;endormir de l&rsquo;injustice, de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9, de ce qui semblait ind\u00e9passable. Lui, r\u00e9pondait, ou disons qu\u2019il ne laissait pas de place au silence car, en d\u00e9finitive, il n\u2019avait pas d\u2019explication. Ainsi le Monde donn\u00e9 de l\u2019un \u00e9tait \u00e0 venir le Monde \u00e0 abandonner de l\u2019autre&#8230;<br \/>\nDe J\u2019avais un beau ballon rouge (\u00e9crit par Angela Dematt\u00e9, dont le texte para\u00eetra aux Solitaires intempestifs), on dira qu\u2019il y a l\u00e0 une histoire biographique qui se m\u00eale \u00e0 une fresque historique. Celle de la famille Cagol dont la fille fondera avec Renato Curcio les Brigades Rouges. Presque une pi\u00e8ce documentaire nourrie de communiqu\u00e9s, de lettres, d\u2019extraits de journaux. Une pi\u00e8ce complexe o\u00f9 le dialogue th\u00e9\u00e2tral entre un p\u00e8re et sa fille est innerv\u00e9 par une archive philosophique, journalistique, politique. Au d\u00e9tour d\u2019une parole, apparaissent Marx, L\u00e9nine, Mao, Marcuse\u2026 Dans les m\u00e9andres du drame, avancent une ex\u00e9cution, un avertissement, une arrestation\u2026 Pi\u00e8ce o\u00f9 le r\u00e9el et la fiction s\u2019entrecroisent, o\u00f9 la vie intime et le mouvement de l\u2019Histoire se m\u00ealent, o\u00f9 la vie de famille et la vie de la cit\u00e9 s\u2019\u00e9pousent.<br \/>\nDe Trente et l\u2019universit\u00e9, \u00e0 Milan et ses caves clandestines, Mara (diminutif de Margherita), la petite fille de son p\u00e8re, sera devenue une femme militante engag\u00e9e dans la lutte arm\u00e9e sans jamais que le lien de filiation, l\u2019amour et ses oppressions comme le d\u00e9sir et ses passions ne s\u2019\u00e9loignent.<br \/>\nEt dans l\u2019int\u00e9rieur sobre qui sert de d\u00e9cor, dans ce mobilier humble qui vient, au terme d\u2019une vie rappel\u00e9 qu\u2019il n\u2019y aura rien \u00e0 l\u00e9guer, le p\u00e8re et la fille vivent aux rythmes des saisons de la vie familiale : la scolarit\u00e9, l\u2019espoir de l\u2019insertion, un jour un mariage, plus tard des \u00ab poupards \u00bb, puis la maladie, et la l\u00e8pre qu\u2019est la mort cet accident sans logique\u2026 Vie familale o\u00f9 le p\u00e8re est cet \u00eatre de bon sens, cette personne raisonnable, cet homme qui s\u2019est rang\u00e9 \u00e0 l\u2019opinion g\u00e9n\u00e9rale. O\u00f9 le p\u00e8re joue la \u00ab m\u00e8re veilleuse \u00bb certitude.<br \/>\nVie familiale qui n\u2019est qu\u2019un des mod\u00e8les possibles et copiables et que Mara d\u00e9passera. Au souhait du mariage, elle \u00e9pousera la r\u00e9volution. Au d\u00e9sir de garder raison, elle observera un lien avec la raison critique. Aux demandes de \u00ab sagesse \u00bb, elle opposera la hardiesse. Au futur d\u2019une vie rang\u00e9e, elle pr\u00e9f\u00e9rera une vie de danger. Ou quand tout aura commenc\u00e9 le soir, par le \u00ab Pourquoi \u00bb au moment du couch\u00e9 pour s\u2019achever dans le \u00ab Grand soir \u00bb\u2026<br \/>\n<em>1966-1971-1975- (2013)<\/em><br \/>\nJe me souviens\u2026 au mur de la chambre, le poster noir et blanc d&rsquo;une jeune femme de l&rsquo;IRA avait pour vis-\u00e0-vis le visage d\u2019une jeune femme inspir\u00e9 d\u2019un clich\u00e9 hamiltonien. Deux mod\u00e8les, l\u2019un politique, l\u2019autre \u00e9rotique me permettaient un va et vient entre vie intime et conscience collective. Deux id\u00e9aux, un r\u00eave, une utopie qu\u2019encourageaient les Doors et autres Jagger, Joplin et Smith\u2026 En bas, dans la cuisine, ma m\u00e8re et mon p\u00e8re\u2026 le repas du dimanche, les conventions, le souci de l\u2019insertion professionnelle qui commen\u00e7ait par la dict\u00e9e sans faute\u2026 Un beau dipl\u00f4me devait nous acheminer vers une vie tranquille\u2026 vers l&rsquo;institution plut\u00f4t que la r\u00e9volution.<br \/>\nDidym n\u2019a sans doute pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 ces canevas qui, dans les sixties, se superposaient. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019autorit\u00e9 parentale, de l\u2019autre le vent de libert\u00e9 qui balayait l\u2019Europe et le monde. C\u2019\u00e9tait la pens\u00e9e 68 (dirait l\u2019autre). L\u2019\u00e8re du soup\u00e7on, les communaut\u00e9s naissantes, un autre monde ou un monde autrement, \u00e0 la marge de la d\u00e9colonisation, de l\u2019affrontement Est-Ouest, Communiste contre Capitaliste, Mao et Situ contre bourgeoisie. Genet d\u00e9clarait que la R\u00e9volution fran\u00e7aise n\u2019\u00e9tait pas achev\u00e9e. Sartre assumerait son communisme poststalinien. Arendt livrait l&rsquo;analyse la plus juste de la nature des \u00e9tats totalitaires. A Buda, \u00e0 Berlin, \u00e0 Pragues, dans les rues de Paris un jour\u2026 Aujourd&rsquo;hui en Gr\u00e8ce, en Espagne&#8230; On demanderait davantage qu\u2019un passeport d\u2019int\u00e9gration sociale aux conditions du salaire minimum : la mis\u00e8re recevable, la pauvret\u00e9 habill\u00e9e.<br \/>\nC\u00f4t\u00e9 th\u00e9\u00e2tre, il y aurait le festival de Nancy : une r\u00e9volution th\u00e9\u00e2trale internationale\u2026 et \u00e9tudiante, bordel. Et les belles heures de Brecht, les documentaires inoubliables: \u00ab\u00a0Prix et Profits\u00a0\u00bb d&rsquo;All\u00e9gret&#8230; le souvenir de la sc\u00e8ne ouvri\u00e8re, le groupe Octobre de Pr\u00e9vert, le th\u00e9\u00e2tre prol\u00e9tarien, etc.<br \/>\nDidym n\u2019ignore rien de \u00e7a, ni des revues Th\u00e9\u00e2tre populaire, ni de Travail th\u00e9\u00e2tral qui r\u00e9pond \u00e0 au journal de Mara Travail Politique.<br \/>\nA la marge de tout \u00e7a vivait un monde asservi. Un prol\u00e9tariat tenu \u00e0 la reconstruction et aux trentes glorieuses. Les femmes voteraient bient\u00f4t, non sans mal. La sexualit\u00e9 se discutait de plus en plus\u2026 etc. On parlait \u00ab\u00a0droits\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00e9galit\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0reconnaissance\u00a0\u00bb&#8230; et rien ne se fit sans la rue.<br \/>\nLa sc\u00e9nographie de Jacques Gabel rend compte de tout \u00e7a, de plus ou moins loin. De l\u2019assiette de lait et pain tremp\u00e9, des livres des penseurs marxistes qui envahissent l\u2019espace, du portrait de Jagger et de la reproduction d\u2019une vierge et l\u2019enfant, d\u2019un canap\u00e9 cuir et d\u2019une table repeinte en violet, d&rsquo;une AK47 qu&rsquo;on voyait en pochoire sur les murs. Et des \u00e9toiles Rouges qui fleurissaient \u00e0 m\u00eame les murs loin des \u00ab\u00a0\u00e9toiles du berger\u00a0\u00bb de la voute c\u00e9leste. Pas encore du street art que ces symboles l\u00e0\u2026 C\u2019est que deux mondes, n\u00e9s d\u2019un m\u00eame ventre, se mesuraient. Celui du p\u00e8re, celui de la fille. Et jusque dans le mobilier et l\u2019architecture l\u2019opposition \u00e9tait visible. Non pas l\u2019opposition, mais plut\u00f4t la diff\u00e9rence qui n\u2019ira jamais jusqu\u2019au diff\u00e9rend. Jusque dans la voix, paisible et ironique pour lui, enthousiaste et nerveuse pour elle. Jusque dans les gestes veillis pour lui, fougueux pour elle. Jusque dans le respect du costume pour lui, quand elle, avec son \u00e9poque, s\u2019habille d\u00e9sormais librement\u2026 Et le plateau rend cette dualit\u00e9, ces strates qui se regardent comme une arch\u00e9ologie du mouvement historique et social. Didym le sait et le rappelle, tout a commenc\u00e9 dans les foyers. A l\u2019endroit de la parole entre parents et enfants, dans la surdit\u00e9 ou l\u2019ouverture, entre la raison et la critique. Tout a commenc\u00e9 le jour o\u00f9 l\u2019enfant \u00e0 fait savoir qu\u2019il pensait.<br \/>\nEt de regarder attentivement cette petite pi\u00e8ce jou\u00e9e de mani\u00e8re r\u00e9aliste livrait passage \u00e0 quelques images projet\u00e9es d\u2019un monde de bouleversements. De revoir avec effroi quelques enfants du vietnam courir sur une route d\u00e9serte. De voir quelques rues devenir le lieu des affrontements sanglants.<br \/>\nLe terrorisme politique, la lutte arm\u00e9e, le communisme r\u00e9volutionnaire, la clandestinit\u00e9 comme mode de r\u00e9sistance, les utopies de toutes sortes, et toujours, absent visuellement mais omnipr\u00e9sent dans la parole : la mis\u00e8re des peuples\u2026 Oui, Didym parle de tout \u00e7a, le montre, simplement, presque avec timidit\u00e9. Et c\u2019est sans doute cela qui fait de la pi\u00e8ce qu\u2019il met en sc\u00e8ne quelque chose de pr\u00e9cieux. Ce qu\u2019il montre, en d\u00e9finitive, c\u2019est bien \u00e7a, mais aussi quelque chose d\u2019un lien ind\u00e9passable qui est au-del\u00e0 du conflit des g\u00e9n\u00e9rations.<br \/>\nCar ce qui \u00e9tait visible et audible, plus que la mort de Mara, plus que les accents de Manifestes\u2026 c\u2019\u00e9tait une autre id\u00e9e. Peut-\u00eatre celle que rappelait Pontalis\u2026 \u00ab Il y a un enfant mort en nous \u00bb qui regarde le monde. Et de regarder Borhinger en p\u00e8re \u00eatre celui qui jouait \u00e7a. Celui qui \u00e9tait au plus proche de Mara-Romane. Ce qui se jouait, c&rsquo;\u00e9tait un deuil en soi. Quelque chose d&rsquo;une \u00ab\u00a0tu meurs\u00a0\u00bb en soi. Comme la tumeur que le p\u00e8re finit par porter dans son pyjama ray\u00e9. La tumeur, ou la m\u00e9taphore de \u00ab\u00a0l&rsquo;enfant mort en soi\u00a0\u00bb&#8230; Et d&rsquo;entendre en son int\u00e9rieur \u00ab\u00a0Pourquoi on meurt ?\u00a0\u00bb ou plus vieux, quand le temps a pass\u00e9 sur les r\u00eaves \u00ab\u00a0de quoi on meurt ?\u00a0\u00bb. C&rsquo;est le propre du th\u00e9\u00e2tre que de faire entendre ce qui est en jeu.<br \/>\nVu d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, de 2013, le texte de Dematt\u00e9 faisait entendre ce soir quelque chose d&rsquo;ironique, et parfois dr\u00f4le (dans une langue qu&rsquo;il faudrait \u00e9tudier). Quelque chose de l&rsquo;\u00e9ternel retour de l&rsquo;histoire qui n&rsquo;a pas fini&#8230;  Vu de 2013, de ses triples A, de son CAC 40, de sa mis\u00e8re galopante, de l&rsquo;injustice chronique&#8230; quelque chose fait de la mort de Mara et de notre enfance un temps ind\u00e9passable.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bien au-del\u00e0 d&rsquo;une complicit\u00e9 entre Richard Bohringer et Romane Bohringer, d&rsquo;un p\u00e8re qui jouerait avec sa fille ou l&rsquo;inverse, la pi\u00e8ce d&rsquo;Angela Dematt\u00e9 J&rsquo;avais un beau ballon rouge mise en sc\u00e8ne par Michel Didym exigeait, parce que la fiction le prescrit, un p\u00e8re et sa fille. 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