


{"id":645,"date":"2013-02-24T22:18:00","date_gmt":"2013-02-24T21:18:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=645"},"modified":"2013-02-24T22:18:00","modified_gmt":"2013-02-24T21:18:00","slug":"norday-comme-un-feu-qui-brule","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/norday-comme-un-feu-qui-brule\/","title":{"rendered":"Norday, comme un feu qui br\u00fble"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Avec Tristesse Animal Noir, Stanislas Norday, prochain artiste associ\u00e9 du festival d&rsquo;Avignon revient en for\u00eat. Dans le prolongement des Aveugles de Maeterlinck, de This is how you will disappeared de Gis\u00e8le Vienne, de Walden ou la vie dans les bois Jean-Francois Peyret Norday raconte ce qui se passe \u00e0  l&rsquo;\u00e9preuve du feu<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>Aux premiers mots<br \/>\n<\/em><br \/>\nDu titre du po\u00e8me d\u2019Anja Hilling,  Tristesse animal noir on finirait presque par oublier le charnier des esp\u00e8ces, si Martin (Fr\u00e9d\u00e9ric Leigdens) n\u2019avait la conscience et la m\u00e9moire des ombres noires et charbonneuses qui suivent l\u2019incendie d\u2019une for\u00eat. Formes archa\u00efques et r\u00e9incarn\u00e9es parfois, pour ceux qui le croient, de l\u2019homme : cet animal domestique et politique \u00e9clair\u00e9 par les philosophes. Du titre, de ce r\u00e9cit dramatique, on finirait presque par ne plus saisir qu\u2019il s\u2019ouvre finalement par quelques cris muets, courses d\u00e9sempar\u00e9es, traques pr\u00e9destin\u00e9es\u2026 si les \u00eatres humains qui tentent d\u2019\u00e9chapper au feu, dou\u00e9s de paroles pour raconter leur errance et leur faire \u00e9cho, n\u2019avaient pour compagnons de courses folles quelques animaux effray\u00e9s \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s, aussi silencieux qu\u2019eux, aussi d\u00e9sorient\u00e9s qu\u2019eux, aussi pr\u00e9destin\u00e9s qu\u2019eux\u2026 Dans la mort, leurs souffles et leurs corps deviennent indistincts. De ce titre, on oublierait presque que c\u2019est un peuple aux communaut\u00e9s multiples o\u00f9 les f\u00e9es, les trolls, les elfes, l\u2019infiniment petit, les meutes a\u00e9riennes et les tribus souterraines\u2026 sont les voisins du \u00ab sylvestre \u00bb que nous sommes, ce cerf chamanique, encore, dont les bois mutil\u00e9s ornent le masque d\u2019Arlequin (ce prol\u00e9taire de com\u00e9die) qui nous ram\u00e8ne aux planches du th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nDu titre, dis-je, au premier mot de \u00ab Tristesse \u00bb, \u00e0 rebours d\u2019une parole qui m\u00eale tous les plis de la psych\u00e9, c\u2019est la tristesse appr\u00e9hend\u00e9e par Artaud qui s\u2019impose : \u00ab Tristesse hideuse du vide, du trou o\u00f9 il n\u2019y a rien, il ne souffle rien (\u2026) au point o\u00f9 les mots se retirent \u00bb. Phrase po\u00e9tique d\u2019Artaud \u00e0 laquelle r\u00e9pond le po\u00e8me d\u2019Hilling construit pour partie d\u2019un Acte cons\u00e9quent sur des pens\u00e9es int\u00e9rieures quand l\u2019air charg\u00e9 des fum\u00e9es de toutes les essences ne permet plus au poumon d\u2019\u00eatre cet instrument \u00e0 vent \u00e0 souffler la parole. Du titre, dis-je, au mot de \u00ab Tristesse \u00bb qui sera le premier, il faudrait encore l\u2019entendre comme un souvenir lointain \u00e0 ce \u00ab Bonjour Tristesse \u00bb de la vie de Sagan br\u00fbl\u00e9e par les deux bouts.<br \/>\nC\u2019est qu\u2019ici, encore, la \u00ab Tristesse \u00bb n\u2019est plus seulement un mot, pas m\u00eame un \u00e9tat, mais un anagramme inexplor\u00e9, une sorte de mot valise d\u2019exil\u00e9s en amour, de rejet\u00e9s en d\u00e9sir, d\u2019orphelins insoup\u00e7onn\u00e9s\u2026 Moins un mot pour nommer, qu\u2019un mode d\u2019\u00eatre entendu \u00e0 la mani\u00e8re de Nicolas de Sta\u00ebl qui, un jour, a peint sa pens\u00e9e dans ce titre \u00e9vocateur : J\u2019habite une douleur. Et bouleversant l\u2019ordre s\u00e9mantique dans une syntaxe inhabituelle (\u00ab une douleur m\u2019habite \u00bb dirait-on, esp\u00e9rant, le passager, l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re\u2026), Sta\u00ebl faisait entendre qu\u2019il existe un prol\u00e9tariat du bonheur, il figeait un peuple de toutes les mis\u00e8res qui, vivant en banlieue du \u00ab gai savoir \u00bb et log\u00e9 dans quelques HLM v\u00e9tustes de l\u2019humaine condition, n\u2019ouvrait de fen\u00eatres de leurs logis, que pour reconna\u00eetre dans les paysages ext\u00e9rieurs, les ruines de leurs conditions int\u00e9rieures. Une vie en creux en quelque sorte, \u00ab au fond \u00bb traduirions-nous, si l\u2019on se souvient que Pontalis pr\u00e9f\u00e9rait ce mot-ci, \u00e0 l\u2019id\u00e9e de manque galvaud\u00e9. Ou quand la vie, en l\u2019ensemble de ses plis et ses \u00ab lignes d\u2019arriv\u00e9e \u00bb, n\u2019est qu\u2019une histoire de faux-d\u00e9parts : en amour, en maternit\u00e9, en affection, en relation, en croyance, en r\u00e9ussite professionnelle\u2026 \u00ab Tristesse animal noir \u00bb pourrait ainsi ne figurer qu\u2019une immense all\u00e9gorie de tous les exil\u00e9s. Un mouvement autant qu\u2019un mot o\u00f9 arriver \u00e0 un endroit de son existence, on prend conscience qu\u2019il n\u2019y a l\u00e0, en d\u00e9finitive, qu\u2019un agenda de souvenirs que la m\u00e9moire, sans faillir, consid\u00e8re comme une s\u00e9rie de retards.<br \/>\nLa vie en retard ou \u00ab Tristesse animal noir \u00bb peut bien ainsi figurer le titre d\u2019une vie sans transports, au sens o\u00f9 la vie n\u2019aura jamais livr\u00e9 passage qu\u2019\u00e0 l\u2019obscurit\u00e9, diff\u00e9rant sans cesse le \u00ab presque rien de lumi\u00e8re \u00bb de Misrahi, les \u00ab lucioles \u00bb de Pasolini\u2026 C\u2019est-\u00e0-dire, et comprenons bien, une \u00e9tincelle d\u2019espoir, le fragile filament d\u2019un principe esp\u00e9rance, la faible lueur aim\u00e9e qui, \u00e0 l\u2019\u00e9gal d\u2019un point cardinal, est le lieu d\u2019une direction, d\u2019une orientation, d\u2019une certitude\u2026<br \/>\nLe jour dans la nuit\u2026<br \/>\nRegardant et \u00e9coutant l\u2019histoire de Tristesse animal noir, on aura fait l\u2019\u00e9preuve d\u2019un groupe assembl\u00e9 en pique-nique. Une sorte de famille recompos\u00e9e o\u00f9 un ex-mari, une ex-femme-de, un ami-du, une copine-d\u2019un, un enfant enfin\u2026 se retrouvent en for\u00eat pour un d\u00e9jeuner sur l\u2019herbe ; un \u00e9t\u00e9 de canicule, l\u00e0 o\u00f9 la chaleur peut devenir mortelle. Journ\u00e9e en demi-teinte o\u00f9, \u00e0 m\u00eame le sol et les agappes estivales se r\u00e8glent les histoires banales de la vie. Soir\u00e9e quotidienne \u00e0 peine arros\u00e9e. Jusqu\u2019\u00e0 ce que la nuit noire livre passage \u00e0 un feu venu de nulle part. Instant o\u00f9 le groupe d\u00e9j\u00e0 divis\u00e9 r\u00e9alise qu\u2019il \u00e9tait fait de singleton, de couples fissur\u00e9s, d\u2019histoires sans avenir\u2026 Moment o\u00f9 le feu, la lumi\u00e8re du feu, vient \u00e9clairer ces nuits que sont ces vies. Avec le jour dans la nuit, alors, l\u2019histoire semble se remettre en mouvement, s\u2019\u00e9crit autrement\u2026 dans la fournaise. Un peu comme si, au rythme d\u2019un compte \u00e0 rebours terrifiant qui s\u00e9pare la vie de la mort, plus aucune pens\u00e9e, plus aucun comportement, plus aucun geste\u2026 n\u2019avaient d\u2019autres sens que le \u00ab comment s\u2019en tirer \u00bb, \u00ab comment sauver sa peau \u00bb qui luit \u00e0 la flamme. C\u2019est l\u00e0, \u00e0 cet endroit de tous les choix, que les natures humaines se r\u00e9v\u00e9leront dans la nature calcin\u00e9e. L\u00e0 que le vivant se trouve mis en balance avec le survivant. Au terme du feu qui aura peut-\u00eatre tout purifi\u00e9, la parole des rescap\u00e9s fera alors entendre un autre go\u00fbt de la vie. De cette vie qui est revenue d\u2019entre les morts et les flammes\u2026 et qui n\u2019est toujours pas moins infernale. Vivre apr\u00e8s \u00e7a ? Survivre \u00e0 \u00e7a ? Taire ou r\u00e9v\u00e9ler ce qui fut dit, pens\u00e9, fait, pas fait ? Recommencer comme avant ou oublier de vivre autrement ? Se r\u00e9signer ? Penser la vie d\u2019apr\u00e8s comme une nouvelle chance ? Croire ou faire un deuil ?<br \/>\nLa parole des survivants\u2026 celle dont on sait qu\u2019elle est la parole des t\u00e9moins\u2026 se cherche une voie parmi les souvenirs meurtris, les cadavres frais, un geste de solidarit\u00e9 oubli\u00e9, une parole de trop, un aveu suicidaire\u2026 Pour ceux-l\u00e0, l\u2019avenir durera encore longtemps\u2026 commencera \u00e0 chaque minute comme un temps d\u2019\u00e9ternit\u00e9.<br \/>\nUn feu m\u00e9taphysique est pass\u00e9 par l\u00e0, pr\u00e9cis\u00e9ment par eux. Et la peau rougie, la chair br\u00fbl\u00e9e, la gorge asphyxi\u00e9e, la m\u00e9moire intacte\u2026 ils et elles, infirmes n\u00e9cessairement souffrant, s\u2019inqui\u00e9tent d\u2019ici et maintenant. Car, c\u2019est bien l\u2019ici et le maintenant, apr\u00e8s le feu infernal, qui est en jeu. C\u2019est l\u2019ici et le maintenant, le wanderer holderlinien, le souvenir incompressible, l\u2019\u00e9loignement impossible et l\u2019\u00e9ternel retour \u00e0 soi qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les \u00e9changes qui suivent. Aucun survivant n\u2019est autre qu\u2019un t\u00e9moin. Et il n\u2019y a plus entre eux aucune place pour le \u00ab comme jadis \u00bb, pour le \u00ab comme avant \u00bb\u2026<br \/>\nPlus que le fran\u00e7ais ne laisse entendre, il faudrait recourir \u00e0 la langue allemande pour comprendre, peut-\u00eatre que le \u00ab Abend Feuer \u00bb (le feu de la nuit) livre passage \u00e0 un \u00ab Abenteuer \u00bb : une aventure.  Celle d\u2019une langue d\u00e9nou\u00e9e qui fait entendre apr\u00e8s l\u2019\u00e9preuve du feu toutes les voix.<br \/>\nFront de sc\u00e8ne et tableaux\u2026<br \/>\nUn long temps les com\u00e9diens en front de sc\u00e8ne se d\u00e9placent le long de la rampe selon un circuit connu d\u2019eux seuls, jusqu\u2019au moment o\u00f9 l\u2019on se dit que c\u2019est la parole qui les d\u00e9place. Que la parole les bourlingue de cour \u00e0 jardin, et qu\u2019ils cherchent leur place. Ce premier temps est cocasse, se donne dans un r\u00e9cit et une narration qui ne laissent pas de place aux dialogues et fait entendre plut\u00f4t des paroles et des pens\u00e9es int\u00e9rieures. C\u2019est un temps d\u2019exposition au sens propre du terme o\u00f9 l\u2019\u00e9quivalent pourrait \u00eatre un temps d\u2019ex\u00e9cution. Ils s\u2019ex\u00e9cutent et il faut entendre comment ce mot, chez Barthes, disait la menace qui guette celui qui prend la parole. Derri\u00e8re eux, un immense gazon suspendu, comme une \u0153uvre contemporaine, repr\u00e9sente un pique-nique \u00ab Grandeur Nature \u00bb. Au plancher une nappe de petites ampoules \u00e9teintes couvrent toute la surface du plateau et jouxte une toile peinte, en fond, qui repr\u00e9sente la for\u00eat. C\u2019est un long temps, dis-je, o\u00f9 le grave et le l\u00e9ger se donnent \u00e0 temps \u00e9gal et o\u00f9 chacun y va de sa confession rapport\u00e9e. Temps d\u2019aveu, en quelque sorte. Temps bilan d\u2019une certaine mani\u00e8re. En costumes de ville d\u00e9pareill\u00e9s, les uns, les autres, Jennifer (Val\u00e9rie Dr\u00e9ville), Oskar (Vincent Dissez), Thomas Gonzales (Flynn), Lamya Regragui (Miranda) et Laurent Sauvage (Paul), chacun leur tour, expliquent leurs vies mi-figue, mi-raisin et le pique-nique.<br \/>\n<em>Un temps.<\/em><br \/>\nBient\u00f4t, les ampoules vont s\u2019allumer. Trois pas des acteurs en arri\u00e8re les placent dans cette m\u00e9taphore du feu. La toile peinte qu\u2019est la for\u00eat les entoure. Ampoules tir\u00e9es vers les cintres et arbres sont le d\u00e9cor de la bande prisonni\u00e8re d&rsquo;une cath\u00e9drale de feu. Nouvelle narration, rares \u00e9changes rapport\u00e9s au style direct. Ils et elles content la fournaise, les br\u00fblures, l\u2019asphyxie, la peur, l\u2019isolement, l\u2019oppression\u2026 Deux r\u00e9cits s\u2019entrem\u00ealent alors qui croisent les vies intimes et la peur de ne pouvoir s\u2019en sortir. Temps des langues qui se d\u00e9lient. Temps o\u00f9 il n\u2019est plus temps de se mentir, de laisser au discours le temps de travestir les v\u00e9rit\u00e9s br\u00fblantes. Temps de v\u00e9rit\u00e9s, en quelque sorte.<br \/>\nAu tableau suivant, un retable est mis en avant qui montre une caracasse grise d\u00e9coup\u00e9e, calcin\u00e9e. Le feu a pass\u00e9 et le groupe a surv\u00e9cu, ou presque,  mais quelque chose est apparue de l\u2019ordre de solitudes \u00e0 venir.<br \/>\nLe blanc clinique fait alors son apparition, un grand cube blanc, ouvert\u2026 o\u00f9 l\u2019on ne se parle que par t\u00e9l\u00e9phone interpos\u00e9e, r\u00e9pondeur et messagerie en alerte permanente. On ne se parle pas encore ou presque. On s\u2019essaie \u00e0 l\u2019approche de l\u2019autre. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0, enfin et apr\u00e8s cet \u00e9pisode, que le dialogue s\u2019invente, difficile, rugueux, d\u00e9sirant\u2026 fait de reproches de haines, de souvenirs. Le feu pass\u00e9 laisse un groupe recompos\u00e9<br \/>\nConstruit sur le principe de strates, le travail de Norday proc\u00e8de d\u2019une forme th\u00e9\u00e2trale arch\u00e9ologique o\u00f9 chaque tableau raconte un \u00e9tat et une \u00e9tape de d\u00e9construction puis de reconstruction. Th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 l\u2019acteur est le porte-voix de dialogues int\u00e9rieurs qui viennent \u00e0 la surface. Travail de r\u00e9citants qui les place tous au plus proche d\u2019un tragique quotidien ponctu\u00e9 de Presley et des m\u00e9lodies de Kate Bush. Mais, et pour autant que l\u2019on pourrait s\u2019arr\u00eater juste l\u00e0, c\u2019est aussi alors que Tristesse animal noir s\u2019\u00e9tire sur un mode r\u00e9aliste et m\u00e9taphorique, voire all\u00e9gorique, une \u0153uvre construite sur le principe d\u2019un amalgame. Amalgame de formes artistiques qui d\u2019un art contemporain au dessin, d\u2019un blanc postmoderne \u00e0 un retable narratif, d\u2019une composition abstraite \u00e0 une peinture figurative\u2026 fait du plateau du th\u00e9\u00e2tre un dispositif. Un lieu d\u2019exposition.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec Tristesse Animal Noir, Stanislas Norday, prochain artiste associ\u00e9 du festival d&rsquo;Avignon revient en for\u00eat. 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