


{"id":646,"date":"2013-01-09T22:20:00","date_gmt":"2013-01-09T21:20:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=646"},"modified":"2013-01-09T22:20:00","modified_gmt":"2013-01-09T21:20:00","slug":"jourdain-au-pretexte-dune-tete-de-turc","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/jourdain-au-pretexte-dune-tete-de-turc\/","title":{"rendered":"Jourdain, au pr\u00e9texte d&rsquo;une t\u00eate de Turc."},"content":{"rendered":"<p><strong> <em>Avec <em>Le Bourgeois gentilhomme <\/em> mis en sc\u00e8ne par Denis Podalyd\u00e8s, Le th\u00e9\u00e2tre de la Cri\u00e9e et celui du Gymnase (associ\u00e9s pour l&rsquo;occasion alors que l&rsquo;on inaugure les festivit\u00e9s de Marseille capitale culturelle europ\u00e9enne) auront propos\u00e9 un peu plus qu&rsquo;un divertissement. Peut-\u00eatre un instant po\u00e9tique et certainement un intervalle critique o\u00e0\u00b9 l&rsquo;art d&rsquo;hier et d&rsquo;aujourd&rsquo;hui exige toutes les libert\u00e9s.<\/em> <\/strong><br \/>\nQuelques rappels avant les applaudissements<br \/>\nPassons sur les rappels de la vie, de l\u2019\u0153uvre et les enjeux qu\u2019\u00e9voque le nom de Moli\u00e8re. Oublions un temps que le Grand Si\u00e8cle, ainsi appelait-on le XVII\u00e8me, livrait trois auteurs \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 pour les \u00e9crits qu\u2019il commettaient. Le trio Racine, Corneille, Moli\u00e8re nous fait oublier la multitude des autres qui ne sont pas moins bons. Gageons encore que personne n\u2019ignore que parmi les pi\u00e8ces de Jean-Baptiste Poquelin Le Bourgeois gentilhomme est une com\u00e9die-ballet en 5 actes qui est divertissante comme l\u2019est, en d\u00e9finitive, toute l\u2019\u0153uvre du fils du drapier, ou l\u2019amant de la femme B\u00e9jart puis de sa fille, ou le c\u00e9l\u00e8bre mort \u00ab presque \u00bb sur sc\u00e8ne\u2026 Moli\u00e8re n\u2019est rien moins aujourd\u2019hui qu\u2019un mythe dont on se pla\u00eet \u00e0 rappeler qu\u2019il est, pour l\u2019esprit singulier des fran\u00e7ais, un Shakespeare. On le joue, on le filme, on l\u2019adapte\u2026 Et \u00e0 chaque fois, de Mnouchkine \u00e0 Romain Duris, on en tire un certain plaisir.<br \/>\nMot cruel que celui-l\u00e0 qui contraignit la main-\u00e9crivain du trio ali\u00e9n\u00e9 au Prince, dont on ne sait plus si le surnom de Soleil leur aura fait de l\u2019ombre, dans l\u2019usage de la libert\u00e9 po\u00e9tique. Louis, le quatorzi\u00e8me, aimait les menus plaisirs et les divertissements auxquels il participait, dit-on. A la marge des \u00e9tablissements th\u00e9\u00e2traux (Palais-Royal, H\u00f4tel Gu\u00e9n\u00e9gaud, H\u00f4tel de Bourgogne future Com\u00e9die Fran\u00e7aise, etc.), le roi organise ainsi le spectacle, lequel, en ce XVII\u00e8me finissant, s\u2019est acoquin\u00e9 avec l\u2019\u00e9conomie lib\u00e9rale. On compte, on organise les flux de spectateur, un lieu vaut pour un genre, etc. C\u2019est que vivre du th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est dor\u00e9navant faire vivre et rentabiliser des \u00e9tablissements. C\u2019est organiser la concurrence, comme celle qu\u2019entretinrent Moli\u00e8re et Lully, l\u2019un pour le th\u00e9\u00e2tre, l\u2019autre en musique.<br \/>\nBref, le \u00ab th\u00e9\u00e2tre en marche \u00bb (on relirait quelques pages de Craig avec int\u00e9r\u00eat) prend la mesure du public qui devient un param\u00e8tre dans le succ\u00e8s. On joue pour le Prince, on joue pour le public\u2026 A ce compte-l\u00e0, on comprend que l\u2019offre doit se d\u00e9terminer par la demande, au dieu Ludos. Ah, le plaisir\u2026<br \/>\nLe Bourgeois gentilhomme n\u2019y \u00e9chappera pas\u2026 Et pour autant que le 14 octobre 1670[1], \u00e0 Chambord, on joua ce divertissement command\u00e9 par Louis, il s\u2019agissait encore et avant tout de distraire les courtisans (public de cour donc ou pi\u00e9tailles enruban\u00e9es). De leur offrir un divertissement o\u00f9 il serait question de Turcs. Moli\u00e8re s\u2019y employa et distraya la cour. Il leur offrit Monsieur Jourdain, ou sa t\u00eate sur un \u00ab plateau \u00bb (de th\u00e9\u00e2tre), car il se paya la bonne mine d\u2019un bourgeois. Les ingr\u00e9dients qui servirent \u00e0 ce bouillon litt\u00e9raire sont connus : amours contrari\u00e9s, arts mis en question, clivage de castes, quelques rebondissements et autres travestissements, un zest de s\u00e9rieux, trois louches de comiques\u2026 \u00e0 quoi l\u2019on ajouterait un piment : une pointe de grotesque temp\u00e9r\u00e9e par quelques sauces musicales et nappages chor\u00e9graphiques. En fin cuisinier, en \u00ab chef \u00bb, Moli\u00e8re dressait le tout et l\u2019on retrouvait son bon go\u00fbt dans l\u2019un des \u00e9pisodes du Bourgeois o\u00f9 l\u2019on fait \u00e9tat de l\u2019art de bien pr\u00e9parer ce que l\u2019on mangera (ici ce qui va \u00ab\u00a0\u00eatre bouff\u00e9\u00a0\u00bb : un bouffon en pr\u00e9dation en quelque sorte). Le nom du plat ? T\u00eate de Jourdain, veau capital (dirait Hamlet) o\u00f9 un homme sans cervelle, qui n\u2019a pas plus d\u2019estomac, est offert en pature aux courtisans et autres nobliaux qui, pour autant qu\u2019ils auraient de l\u2019esprit, vous refilent la migraine quand ils s\u2019\u00e9vertuent \u00e0 s\u2019en servir. C\u2019est que cette pi\u00e8ce ne manque pas d\u2019\u00e9gratigner les uns et les autres, m\u00eame si Jourdain demeure une t\u00eate de turc in\u00e9gal\u00e9e. C\u2019est que cette Com\u00e9die-Ballet brise la nuque des artistes servils et autres valets p\u00e9dants perch\u00e9s sur des cothurnes qui nous rappellent que leurs discours d\u2019\u00e9rudits n\u2019arrivent pas \u00e0 la cheville d\u2019un savoir honn\u00eate, ou d\u2019une quelconque v\u00e9rit\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e.<br \/>\nDans Le Bourgeois gentilhomme, il n\u2019est de personnages qui n\u2019en prennent pour son grade, sinon ceux que repr\u00e9sentent les \u00e9ternels amoureux : jeunes soumis \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 paternelle autoritaire. Les femmes y sont de mani\u00e8re caricaturale des oiseaux un peu \u00e9cervel\u00e9s qui piafent et caquettent. Les hommes des dindons plus ou moins en proie \u00e0 quelques g\u00e2teries. Les valets et les servantes ne sont eux que de p\u00e2les copies (sortes de cl\u00f4nes g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9s) r\u00e9fl\u00e9chissant l\u2019esprit tortueux de leurs ma\u00eetres.<br \/>\nAinsi, en deux mots, Jourdain voulait gagner un rang et en ma\u00eetriser les diff\u00e9rents \u00e9tages, codes et usages. Drapier habitu\u00e9 \u00e0 vendre du tissu, il esp\u00e9rait s\u2019habiller socialement d\u2019une aristocratique toge pour lui, d\u2019un mariage noble pour sa fille\u2026 Il r\u00eavait d\u2019\u00eatre aim\u00e9 d\u2019une marquise, d\u2019\u00eatre accompagn\u00e9 d\u2019un Dorante auquel il ouvrait son c\u0153ur de balourd\u2026 Il voulait changer de \u00ab Classe \u00bb, et pr\u00e9tendant au \u00ab surclassement \u00bb, il appara\u00eet d\u2019autant d\u00e9class\u00e9, sans classe, sans brillant.<br \/>\nC\u2019est que Jourdain est un homme de folie douce, semble un fr\u00e8re de Lenny plus souris qu\u2019homme, ressemble \u00e0 un niais en libert\u00e9, \u00e0 l\u2019apparence d\u2019un \u00ab Gros-Guillaume \u00bb aussi vulgaire que grossier, aussi bouffon \u00e9bouriff\u00e9 que patient au cerveau bouff\u00e9. Jourdain, c\u2019est un \u00e9l\u00e9phant dans la porcelaine, un coq orgueilleux sans couleurs, une plume st\u00e9rile au go\u00fbt absent, un crapaud qui voulait \u00eatre boeuf\u2026 C\u2019est, et il faut s\u2019en souvenir, une caricature de la bourgeoisie qui, sentant le monde tourner et changer, esp\u00e8re que l\u2019argent de son travail lui conf\u00e9rera le vernis qui lui manque. Mais est-ce bien cela au juste que Podalyd\u00e8s mettra en avant ?<br \/>\nVu de la salle, ce dr\u00f4le de personnage, induit forc\u00e9ment une forme l\u00e9g\u00e8re (Com\u00e9die-Ballet) qui pour autant qu\u2019elle pointe et souligne un probl\u00e8me s\u00e9rieux de soci\u00e9t\u00e9 ne peut devenir une question grave sans pr\u00eater \u00e0 ce motif trop d\u2019importance. Aussi, et Moli\u00e8re s\u2019y conna\u00eet pour l\u2019avoir maintes fois pratiqu\u00e9, Jourdain est une Farce, une bouffonnerie, une caricature dr\u00f4latique. Il n\u2019y aurait ainsi rien \u00e0 penser, ou si peu. Rien \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, sinon en rire.<br \/>\nC\u2019est oubli\u00e9 un peu vite que le th\u00e9\u00e2tre ne vaut pas que par son texte et ses rimes musicales et chor\u00e9graphi\u00e9es. C\u2019est se m\u00e9prendre sur le th\u00e9\u00e2tre et le choix de sortir cette pi\u00e8ce du r\u00e9pertoire. \u00c7a serait avouer que la pi\u00e8ce aujourd\u2019hui n\u2019aurait alors aucune actualit\u00e9\u2026 Or Podalydes, sans doute curieux de voir les r\u00e9actions du public, fait aussi du th\u00e9\u00e2tre pour en parler. A cet endroit, le spectateur se voit ainsi convoqu\u00e9 en lieu et place d\u2019une question toujours vilarienne : du th\u00e9\u00e2tre oui, mais pour qui, et pour quoi ?<br \/>\nEn deux temps\u2026 Mais un seul mouvement.<br \/>\nC\u2019est de la mise en sc\u00e8ne de Denis Podalyd\u00e8s que Le Bourgeois gentilhomme trouve tout son \u00e9clat. Non qu\u2019il faille soustraire \u00e0 Moli\u00e8re le g\u00e9nie dont on le gratifie. Mais, et avant toute chose, c\u2019est bien la pratique du th\u00e9\u00e2tre qui permet d\u2019y voir un peu plus que l\u2019aveuglement dans lequel nous tiennent les commentaires lettr\u00e9s.<br \/>\nDeux tableaux constituent cette \u00ab nouvelle \u00bb version de la com\u00e9die et Podalyd\u00e8s tient l\u00e0 une belle id\u00e9e. Dans un d\u00e9cor qui fait la part belle aux rouleaux de draps et aux tentures d\u00e9ploy\u00e9es (il s&rsquo;agira donc de lever le voile), \u00e0 m\u00eame une sc\u00e8ne o\u00f9 un orchestre de chambre \u00e0 corde et vent rythme les entr\u00e9es, les sorties, les ballets et les chants, dans un rapport \u00e0 la sc\u00e9nographie qui n\u2019interdit jamais la sc\u00e8ne de venir d\u00e9border sur la salle, sur un plateau arc en ciel aux motifs chamar\u00e9s, aux couleurs chaudes\u2026 Podalyd\u00e8s coupe la pi\u00e8ce en deux. Il la retaille sans craindre de produire un d\u00e9s\u00e9quilibre entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 4 actes jou\u00e9s en 1H40, quand de l\u2019autre le dernier acte, qui d\u00e9butera avec l\u2019entr\u00e9e de Dorim\u00e8ne (objet de convoitise jou\u00e9 par B\u00e9n\u00e9dicte Guilbert tout en mine de coquette) n\u00e9cessite 1H10.<br \/>\nDe l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, du premier tableau o\u00f9 la narration du texte domine et distrait l\u2019oreille, o\u00f9 le dialogue vif et bref enjoue l\u2019esprit, o\u00f9 les sc\u00e8nes et autres mascarades se multiplient au point que l\u2019exc\u00e8s n\u2019est plus que la seule r\u00e8gle\u2026 au second tableau, o\u00f9 la chor\u00e9graphie pens\u00e9e par Kaori Ito souligne un art du geste quand parall\u00e8lement les voix chant\u00e9s et la musique a\u00e9rienne marquent une justesse au-del\u00e0 du seul langage\u2026 Podalyd\u00e8s n\u2019est sans doute pas sans pr\u00e9tendre dire quelque chose de son art th\u00e9\u00e2tral. Et d\u2019une certaine mani\u00e8re, il faut regarder le second tableau comme une r\u00e9ponse au premier. Voir ainsi dans le dispositif sc\u00e9nique qui plante et perche Jourdain \u00e0 l\u2019acte 5 sur un poteau d\u00e9cor\u00e9, un arbre de libert\u00e9. Libert\u00e9 dont use Podalyd\u00e8s. C\u2019est-\u00e0-dire, et revenons un instant sur ce mot \u00ab libert\u00e9 \u00bb qui manque \u00e0 ce XVII\u00e8me et qui est rogn\u00e9e de nos jours, une mani\u00e8re de s\u2019\u00e9carter de la pens\u00e9e dominante, de s\u2019aventurer hors de la parole attendue, de cheminer \u00e0 la marge du jeu social convenu. Ce qui est au vrai la caract\u00e9ristique premi\u00e8re de Jourdain que d\u2019\u00eatre un homme libre, maladroit certes, mais pas sans disposition pour l\u2019aventure, au point que voulant ressembler \u00e0 un monde qui n\u2019est pas le sien, il finit par y devenir \u00e9tranger. Jourdain l\u2019exil\u00e9, en quelque sorte, l\u2019immigr\u00e9 d\u2019un certain point de vue devient le Mamamouchi.<br \/>\nEt si l\u2019on peut s\u2019amuser comme les courtisans des mani\u00e8res de Jourdain, on peut aussi voir dans ses mimes grotesques une caricature du monde qu\u2019il veut copier. Apr\u00e8s tout, et rappelons-nous l\u2019\u00e9pisode du ma\u00eetre de ballet qui lui apprend la r\u00e9v\u00e9rence\u2026 Le \u00ab coach \u00bb n\u2019est pas moins ridicule dans l\u2019observation des codes et ce qui permet d\u2019en prendre la mesure c\u2019est bien Jourdain qui les caricature.<br \/>\nLe jeu de l\u2019acteur peut donc tout montrer ou r\u00e9v\u00e9ler\u2026 Et Jourdain, \u00e0 mesure qu\u2019il d\u00e9ploie des tr\u00e9sors de b\u00eatises exerc\u00e9es, fait entendre que le d\u00e9sir est par nature irraisonn\u00e9, la passion d\u00e9raisonnable\u2026 Mais que pour autant, ni l\u2019un, ni l\u2019autre ne sont irrationnels. Que veut Jourdain pourrait \u00eatre la question ? Gagner un monde ou en changer ?<br \/>\nA \u00e9couter et regarder les mesquineries du chor\u00e9graphe, la suffisance du ma\u00eetre de chant, l\u2019inconstance du philosophe, la rigueur absurde du ma\u00eetre d\u2019arme\u2026 le premier tableau qui discute ce que doit \u00eatre l\u2019ART, au point qu\u2019il est \u00e0 vendre et \u00e0 brader au plus offrant, au m\u00e9c\u00e8ne, au public qui en exige sa part\u2026 L\u2019art, disons-nous, et Podalyd\u00e8s le met en sc\u00e8ne en faisant de Jourdain un spectateur comme un autre en le pla\u00e7ant c\u00f4t\u00e9 salle, y perd son \u00e2me. La vulgarit\u00e9 de Jourdain n\u2019est-ce pas un peu celle du public et des critiques (au moins ceux de l\u2019\u00e9poque) qui tiennent l\u2019art, d\u00e9j\u00e0, comme un produit de manufacture \u00e0 vendre. Tout le premier tableau pointe les niais qui d\u00e9terminent, r\u00e9gentent, organisent\u2026 et \u00e0 bien y regarder, ils sont plus nombreux que le seul Jourdain. Dans cet ensemble de stupidit\u00e9 ambiante et d\u2019in\u00e9pties r\u00e9currentes, Jourdain n\u2019est alors que le signe ou le sympt\u00f4me d\u2019un d\u00e9sordre qui agite un monde mal ordonn\u00e9, certes bien n\u00e9, mais finalement contrefait.<br \/>\nA bien y regarder, le pigeon qu\u2019est Jourdain, ne doit pas faire oublier le monde des rapaces qui l\u2019entoure.<br \/>\nDu premier tableau, tout en sc\u00e9nettes et autres \u00ab sketchs \u00bb comiques, Podalyd\u00e8s aura fait un tableau social qui peint le traditionnel, le fig\u00e9, l\u2019absence d\u2019Histoire donc. Ou, et c\u2019est une autre lecture, mais peut-\u00eatre la m\u00eame, une histoire qui ne b\u00e9n\u00e9ficierait qu\u2019\u00e0 une m\u00eame cat\u00e9gorie, un ordre fait pour servir quelques-uns\u2026  Et de voir Jourdain, d\u00e8s lors, comme un \u00e9nergum\u00e8ne bouillonnant, un type qui aurait de l\u2019app\u00e9tit pour la vie en mouvement et qui ne se suffit plus du \u00ab r\u00e9gime \u00bb auquel on le soumet. Jourdain, cette b\u00eate remuante, prendrait ainsi quelques libert\u00e9s avec l\u2019ordre et en devient la victime aussi. Jourdain, le bourgeois, ambassadeur pr\u00e9matur\u00e9 du si\u00e8cle \u00e0 venir qui fera de la bourgeoisie les nouveaux ma\u00eetres\u2026<br \/>\nLa libert\u00e9 qu\u2019il convo\u00eete, Jourdain l\u2019obtient alors dans le second tableau : une r\u00e9ponse au premier affirmons-nous. Une double r\u00e9ponse pr\u00e9cis\u00e9ment aux \u00e9l\u00e9ments compl\u00e9mentaires o\u00f9 l\u2019art caricatur\u00e9 du premier tableau, ali\u00e9n\u00e9 aussi aux remarques et autres d\u00e9sirs du public, est lib\u00e9r\u00e9. O\u00f9 le jeu, la musique, la danse, le mime\u2026 tout ou presque, fait du Bourgeois gentilhomme une pi\u00e8ce qui convoque toutes les formes sans s\u2019embarrasser des genres. R\u00e9ponse libertaire presque o\u00f9 l\u2019art reprend ses droits sur les r\u00e8gles et autres doctes critiques comme sur le public. Quant au second \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9ponse, compl\u00e9mentaire de cet argument, il tient \u00e0 l\u2019aspect formel. Le second tableau est baroque, en r\u00e9ponse au premier qui s\u2019inscrivait dans la tradition. Ou le baroque comme espace de libert\u00e9 encore. La sc\u00e8ne s\u2019ouvre alors \u00e0 tous les vents, se m\u00e9tamorphose en camp yipsie, aux influences espagnoles et tziganes\u2026 Tout y virevoltant, travestissement, amusement\u2026 La vie est l\u00e0 et avec elle, la fin du droit, des r\u00e8gles, des contraintes. La sc\u00e8ne livre ainsi passage \u00e0 la nature humaine, \u00e0 ses contradictions, \u00e0 son \u00e9nergie. Ce qui vient alors \u00e0 dispar\u00e2itre, c\u2019est un ordre hi\u00e9rarchique, une scl\u00e9rose sociale\u2026 Et pour autant que la fin de cette pi\u00e8ce pourrait contrarier notre avis, le second tableau est bien une parenth\u00e8se o\u00f9 le possible vient \u00e0 para\u00eetre, avant qu\u2019un ordre reposant sur le rationnel ne vienne clore la com\u00e9die. Non plus un ordre contraignant, \u00e9tranger \u00e0 l\u2019homme, mais rationnel ou raisonnable. C\u2019est-\u00e0-dire s\u2019accomodant de ce qu\u2019est le sujet.<br \/>\nServi par une bande d\u2019interpr\u00e8tes g\u00e9n\u00e9reux, par des jeunes talents habill\u00e9s par l\u2019\u00e9nergie autant que par les cost\u00fbmes de Lacroix, ce Bourgeois gentilhomme est ainsi plein d\u2019un souffle revigorant qui donne enfin \u00e0 penser, tout autant qu\u2019il aura diverti.<br \/>\nJourdain, avec son grain de folie, n\u2019est rien moins qu\u2019un illumin\u00e9 qui nous aura \u00e9clair\u00e9 sur un monde \u00e0 venir, un monde qui pourrait se d\u00e9faire de ses vanit\u00e9s (orgueil et entropie).<br \/>\nEt de comprendre alors que la langue imaginaire qui se parle sur le plateau quand Jourdain est Mamamouchi, est l\u2019espoir d\u2019une langue commune. Un esperanto qui fait f\u00ee des fronti\u00e8res et autres limites. Et d\u2019ajouter alors que la mise en sc\u00e8ne de Podalyd\u00e8s aura \u00e9t\u00e9 une minute critique o\u00f9 la pratique du th\u00e9\u00e2tre : la mise en sc\u00e8ne, permet de raviver l\u2019espoir d\u2019un avenir et d\u2019un devenir. Au terme de quoi, comme Roland Barthes qui dissertait sur une th\u00e9orie des fluides, la sueur de Jourdain au travail n\u2019est pas moins noble que le sang auquel il pr\u00e9tendait. Dr\u00f4le et belle alchimie, en d\u00e9finitive.<br \/>\n[1] Jou\u00e9e ensuite en novembre de l\u2019ann\u00e9e au Palais Royal, par la troupe du Roi<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec Le Bourgeois gentilhomme mis en sc\u00e8ne par Denis Podalyd\u00e8s, Le th\u00e9\u00e2tre de la Cri\u00e9e et celui du Gymnase (associ\u00e9s pour l&rsquo;occasion alors que l&rsquo;on inaugure les festivit\u00e9s de Marseille capitale culturelle europ\u00e9enne) auront propos\u00e9 un peu plus qu&rsquo;un divertissement. Peut-\u00eatre un instant po\u00e9tique et certainement un intervalle critique o\u00e0\u00b9 l&rsquo;art d&rsquo;hier et d&rsquo;aujourd&rsquo;hui exige toutes les libert\u00e9s. Quelques rappels avant les applaudissements Passons sur les rappels de la vie, de l\u2019\u0153uvre et les enjeux qu\u2019\u00e9voque le nom de Moli\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-646","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/646","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=646"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=646"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}