


{"id":647,"date":"2012-10-17T22:31:00","date_gmt":"2012-10-17T20:31:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=647"},"modified":"2012-10-17T22:31:00","modified_gmt":"2012-10-17T20:31:00","slug":"macbeth-a-wall-street-ou-les-actions-shakespeare","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/macbeth-a-wall-street-ou-les-actions-shakespeare\/","title":{"rendered":"Macbeth \u00e0  Wall Street ou les \u00ab\u00a0actions Shakespeare\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Apr\u00e8s avoir d\u00e9j\u00e0  mont\u00e9 le Macbeth de Shakespeare en 1987, Ivo van Hove met en sc\u00e8ne l&rsquo;adaptation en quatre actes qu&rsquo;en a fait Giuseppe Verdi pour l&rsquo;op\u00e9ra, sur un livret de Francesco Maria Piave. Il s&rsquo;appuie sur la seconde version pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0  l&rsquo;Op\u00e9ra de Paris en 1865, qui r\u00e9vise la version initiale cr\u00e9\u00e9e en 1847 \u00e0  Florence. L&rsquo;artiste belge flamand, qui dirige depuis 2001 la plus grande compagnie de th\u00e9\u00e2tre des Pays-Bas, le Toneelgroep d&rsquo;Amsterdam, signe ici sa neuvi\u00e8me mise en sc\u00e8ne d&rsquo;op\u00e9ra apr\u00e8s Lulu de Berg (1999), L&rsquo;Affaire Makropoulos de Jan\u00e0\u00a1\u00c4ek, Iolanta de Tcha\u00e0\u00afkovsky (2004), la t\u00e9tralogie wagn\u00e9rienne de L&rsquo;Anneau du Nibelung (L&rsquo;Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried, Le Cr\u00e9puscule des dieux, 2006-2008), et Idom\u00e9n\u00e9e de Mozart (2010). Macbeth de Verdi se joue \u00e0  l&rsquo;Op\u00e9ra de Lyon du 13 au 27 octobre 2012, sous la direction musicale de Kazushi Ono, dans une mise en sc\u00e8ne audacieuse qui bouscule les codes et conventions op\u00e9ratiques.<\/strong> <\/em><br \/>\nLe choix de cette \u0153uvre souligne l&rsquo;int\u00e9r\u00eat soutenu qu&rsquo;Ivo van Hove porte, depuis le d\u00e9but de sa carri\u00e8re, au r\u00e9pertoire de Shakespeare et de ses contemporains, revisitant les textes sources ou leurs adaptations. Outre Macbeth, il a ainsi mis en sc\u00e8ne Troilus et Cressida (1985), Richard II (1990), Hamlet (1993), la r\u00e9\u00e9criture contemporaine Rom\u00e9o et Juliette (\u00e9tude d&rsquo;un corps suspendu) de Peter Verhelst (1998), Othello (2003), La M\u00e9g\u00e8re apprivois\u00e9e (2005), Les Trag\u00e9dies romaines : Coriolan, Jules C\u00e9sar et Antoine et Cl\u00e9op\u00e2tre (2007), ainsi que Dommage qu&rsquo;elle soit une putain de John Ford (1987), Massacre \u00e0 Paris et tout r\u00e9cemment \u00c9douard II de Christopher Marlowe (respectivement en 2001 et 2011), deux autres dramaturges de la Renaissance anglaise. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs avec un Festival Shakespeare que le Toneelgroep d&rsquo;Amsterdam f\u00eate en cette saison les 25 ans de sa cr\u00e9ation.<br \/>\nAvec Macbeth, la plus courte et l&rsquo;une des plus sanglante trag\u00e9die de Shakespeare, qui dramatise l&rsquo;ascension fulgurante de l&rsquo;anti-h\u00e9ros \u00e9ponyme jusqu&rsquo;au tr\u00f4ne d&rsquo;\u00c9cosse, Ivo van Hove propose au spectateur du XXIe si\u00e8cle une r\u00e9flexion politique. Postulant que le pouvoir appartient d\u00e9sormais au monde de la finance et des affaires, il transpose l&rsquo;action au c\u0153ur de Wall Street. Le d\u00e9cor, con\u00e7u par Jan Versweyveld, n&rsquo;est pas sans rappeler par bien des aspects celui des Trag\u00e9dies romaines : un plateau relativement nu, gris, impersonnel et froid, subdivis\u00e9 en micro-espaces identiques, sym\u00e9triques et a priori interchangeables, qui \u00e9voque des bureaux au cinquanti\u00e8me \u00e9tage d&rsquo;un gratte-ciel. Des plans de travail, devant lesquels s&rsquo;aligne une rang\u00e9e de chaises \u00e0 roulettes, bordent la sc\u00e8ne sur trois c\u00f4t\u00e9s, \u00e0 cour, \u00e0 jardin et au lointain. Chacun de ces trois murs est perc\u00e9 en son milieu d&rsquo;une porte vitr\u00e9e \u00e0 deux battants. Quatre rectangles de moquette anthracite et quatre canap\u00e9s d&rsquo;angle d\u00e9limitent des espaces de r\u00e9union. Cet espace neutre, extr\u00eamement plastique, se laisse habiter par les images, la musique, les corps et les voix des interpr\u00e8tes qui jouissent ainsi d&rsquo;une tr\u00e8s grande libert\u00e9 de jeu et d&rsquo;expression. Si Iano Tamar, dans le r\u00f4le de Lady Macbeth, exploite remarquablement bien les possibilit\u00e9s qui lui sont ainsi offertes en d\u00e9veloppant un langage gestuel efficace et vari\u00e9, il est dommage, en revanche, que Evez Abdulla \/ Macbeth n&rsquo;en tire pas le moindre parti.<br \/>\nLes \u00e9crans, mobiles ou fixes, informent l&rsquo;espace sc\u00e9nique \u00e0 tous les sens du terme : les traders sont tous munis de smartphones, i-phones, i-pads et autres tablettes multim\u00e9dia ; leurs bureaux sont \u00e9quip\u00e9s d&rsquo;ordinateurs, de moniteurs qui diffusent en direct la prestation du chef d&rsquo;orchestre pour les chanteurs, et surmont\u00e9s de grands \u00e9crans plats ; les murs eux-m\u00eames, voire le sol, servent de support de projection, transformant ponctuellement la sc\u00e8ne en un gigantesque \u00e9cran. Comme dans sa mise en sc\u00e8ne des Trag\u00e9dies romaines, et plus encore dans celles de L&rsquo;Avare (2006) et du Misanthrope (2007, repris \u00e0 Paris aux Ateliers Berthier en avril dernier), Ivo van Hove repr\u00e9sente les d\u00e9rives d&rsquo;une \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 liquide\u00a0\u00bb, selon le concept du sociologue polonais Zygmunt Bauman. Face au mur, les traders dialoguent avec leurs \u00e9crans, sans chercher \u00e0 \u00e9tablir de relation oculaire ni entre eux ni avec le public. Leurs \u00e9changes sont m\u00e9di\u00e9s par les technologies. \u00ab\u00a0Individus mitoyens\u00a0\u00bb, selon l&rsquo;expression d&rsquo;Ivo van Hove \u00e0 propos du Misanthrope, ils se c\u00f4toient dans un espace commun qu&rsquo;ils ne partagent pas. D\u00e9shumanis\u00e9, le monde de la finance et des affaires est r\u00e9gi par les chiffres qui d\u00e9filent sur les \u00e9crans et s&#8217;emballent, finissant par \u00e9chapper \u00e0 tout contr\u00f4le pour d\u00e9border sur les murs et le plateau. L&rsquo;espace tout entier se trouve alors codifi\u00e9 en langage binaire. C&rsquo;est pour lib\u00e9rer la soci\u00e9t\u00e9 de la tyrannie de la finance, servie par la technologie, qu&rsquo;une foule de manifestants du mouvement Occupy Wall Street (OWS), homologue des \u00ab\u00a0indign\u00e9s\u00a0\u00bb europ\u00e9ens, prend d&rsquo;assaut le gratte-ciel et ses bureaux, dans une version contemporaine de la r\u00e9bellion anglo-\u00e9cossaise qui fait marcher le bois de Birnam sur le ch\u00e2teau de Dunsinane.<br \/>\nLe tragique consiste, dans la lecture d&rsquo;Ivo van Hove, \u00e0 pousser la logique financi\u00e8re jusqu&rsquo;au bout, jusqu&rsquo;\u00e0 faire du pouvoir politique cette \u00ab\u00a0impossible n\u00e9cessit\u00e9\u00a0\u00bb, selon l&rsquo;expression du philosophe Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch. Les meurtres qui se succ\u00e8dent sont donc perp\u00e9tr\u00e9s par des gangs mafieux dans les \u00e9tages sup\u00e9rieurs du building ou dans son parking sous-terrain, dans des s\u00e9quences hors-sc\u00e8ne rapport\u00e9es par des films projet\u00e9s en n\u00e9gatif sur les murs qui encadrent l&rsquo;aire de jeu.<br \/>\nCette red\u00e9finition du tragique entra\u00eene un glissement du mode fantastique de la pi\u00e8ce source, devenu mode merveilleux dans l&rsquo;op\u00e9ra de Verdi, vers un mode r\u00e9aliste. Le ch\u0153ur des sorci\u00e8res est constitu\u00e9 de spin doctors en tailleur strict, mode working girl, qui pianotent sur leur clavier devant des courbes et des graphiques, et prodiguent force conseils en communication \u00e0 Macbeth qui en prend note sur son i-pad. H\u00e9cate, reine de la nuit, est ici agent d&rsquo;entretien. Elle hante les bureaux silencieusement, veillant \u00e0 maintenir une apparence d&rsquo;ordre et de propret\u00e9. Si Shakespeare confronte le spectateur de la Renaissance \u00e0 sa croyance en la magie noire, fondant le contrat de spectacle sur un brouillage subversif de la fronti\u00e8re entre fiction et r\u00e9alit\u00e9 propre \u00e0 immiscer le doute, voire \u00e0 provoquer la terreur (on songe \u00e0 la repr\u00e9sentation du Dr Faust de Marlowe o\u00f9 l&rsquo;apparition du diable sur sc\u00e8ne mit l&rsquo;assembl\u00e9e th\u00e9\u00e2trale en fuite), deux si\u00e8cles et demi plus tard, Verdi demande au public d&rsquo;adh\u00e9rer collectivement aux codes du merveilleux en activant leur imaginaire, tandis qu&rsquo;Ivo van Hove choisit de le mettre brutalement face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, en ayant notamment recours \u00e0 des processus de r\u00e9alit\u00e9 augment\u00e9e. Il faut saluer le travail du vid\u00e9aste Tal Yarden, qui m\u00eale avec talent le r\u00e9el et le virtuel. Par les baies vitr\u00e9es des bureaux, le spectateur plonge sur Manhattan, qui grouille de v\u00e9hicules en mouvement et dont les gratte-ciels sont l\u00e9g\u00e8rement inclin\u00e9s vers lui, comme pour rendre le dispositif plus immersif. L&rsquo;\u00e9criture cin\u00e9matographique d&rsquo;Ivo van Hove, une caract\u00e9ristique de son art, vise \u00e0 faire p\u00e9n\u00e9trer le spectateur dans les m\u00e9andres de la pens\u00e9e de Macbeth, qui r\u00e8gne en ma\u00eetre sur un empire financier mondialis\u00e9.<br \/>\nLa mise en sc\u00e8ne d&rsquo;Ivo van Hove propose une le\u00e7on de politique qui passe par une r\u00e9flexion sur le th\u00e9\u00e2tre et les arts du spectacle. Il r\u00e9tablit ainsi une dimension omnipr\u00e9sente de la trag\u00e9die de Shakespeare, escamot\u00e9e par le livret de l&rsquo;op\u00e9ra de Verdi. Pour le Macbeth shakespearien, \u00ab\u00a0La vie n&rsquo;est qu&rsquo;une ombre en marche, un pauvre acteur, \/ Qui se pavane et se d\u00e9m\u00e8ne son heure durant sur la sc\u00e8ne, \/ Et puis qu&rsquo;on n&rsquo;entend plus\u00a0\u00bb (V.5, trad. Jean-Michel D\u00e9prats). Duncan et Banquo sont bien des ombres en marche lorsque la mort les surprend dans les films projet\u00e9s en n\u00e9gatif sur le mur lointain. Le masque, marqueur th\u00e9\u00e2tral par excellence, habite la sc\u00e8ne et les visuels en filigrane. Les \u00e9crans se lisent comme autant de m\u00e9taphores du masque, qui tout \u00e0 la fois c\u00e8le et r\u00e9v\u00e8le. La vie est encore une \u00ab\u00a0courte flamme\u00a0\u00bb, comme le rappelle la bougie pr\u00e9sente sur le devant de la sc\u00e8ne durant toute la repr\u00e9sentation, que les Macbeth \u00e9teignent et rallument au rythme des assassinats, mais qui continue de br\u00fbler lorsque le rideau tombe, en \u00e9cho \u00e0 la pancarte d&rsquo;un manifestant : \u00ab\u00a0I have a dream\u00a0\u00bb. Ce geste sugg\u00e8re que la repr\u00e9sentation continue \u00e0 travers chacun des spectateurs, invit\u00e9s \u00e0 s&rsquo;approprier et poursuivre cette r\u00e9flexion sur le pouvoir. Il \u00e9tablit une continuit\u00e9 entre la foule sur sc\u00e8ne, prolong\u00e9e virtuellement au lointain par la projection d&rsquo;images du mouvement OWS, et l&rsquo;assembl\u00e9e dans la salle. Par la mise en sc\u00e8ne de cette porosit\u00e9 des espaces, Ivo van Hove indique ainsi au public, ou plut\u00f4t \u00e0 l&rsquo;opinion publique, que l&rsquo;op\u00e9ra, comme le th\u00e9\u00e2tre, sont des lieux essentiels pour construire une r\u00e9flexion sur un mod\u00e8le politique alternatif. En transposant Macbeth \u00e0 Wall Street, il s&rsquo;en prend \u00e9galement aux \u00ab\u00a0actions Shakespeare\u00a0\u00bb, m\u00e9taphore financi\u00e8re par laquelle Jean Vilar mettait les artistes en garde contre toute approche mus\u00e9ale d&rsquo;un corpus qui remplit les salles \u00e0 tout coup. Car la proposition d&rsquo;Ivo van Hove contribue \u00e0 r\u00e9inventer le rapport aux \u0153uvres classiques et, dans ce cas, romantiques.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s avoir d\u00e9j\u00e0 mont\u00e9 le Macbeth de Shakespeare en 1987, Ivo van Hove met en sc\u00e8ne l&rsquo;adaptation en quatre actes qu&rsquo;en a fait Giuseppe Verdi pour l&rsquo;op\u00e9ra, sur un livret de Francesco Maria Piave. Il s&rsquo;appuie sur la seconde version pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Op\u00e9ra de Paris en 1865, qui r\u00e9vise la version initiale cr\u00e9\u00e9e en 1847 \u00e0 Florence. 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